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Une riveraine, descendue de son vélo, vient aux infos : « C’est pour les tests antigéniques ? »  Installé sur la petite place de Saint-Pierre-Le-Vieux, le caisson en béton de l’artiste Dries Verhoeven ne passe pas inaperçu dans le vieux centre-ville strasbourgeois. Pour seule invitation, une croix en néon vert convainc les passants les plus téméraires de s’aventurer par la petite ouverture latérale. À peine passé le sas étroit de cet Happiness, le bruit du monde s’éloigne et laisse les visiteurs face à une femme androïde à échelle 1.

Postée entre une vitre de verre et une étale de substances parfaitement ordonnée, la présence robotique se propose de soigner tous nos maux. Dépression ? Voici les Xanax. Timidité ? Prenez donc un peu de LSD. D’une voix douce, quasi hypnotique, l’hôtesse décline toute sa gamme, livre les produits par la fente de son guichet de banquière, et n’oublie pas de dresser la liste exhaustive des effets souhaités et des indésirables.

 

Dans les rouages des neurones-miroir

L’entourloupe est visible, évidente, à quelques centimètres de nos yeux curieux. Du visage, tout est là : peau en silicone, implantations sourcilière, ciliaire et capillaire impeccables, et deux billes sombres qui nous suivent du regard. Mais le buste, lui, ne dissimule pas l’artifice : une machinerie apparente soulève la poitrine à intervalles réguliers, palpite tranquillement dans le centre-gauche, entre un ressort et une plaque métallique. Le froid du dehors aidant, le temps s’étire dans le bunker médical, bercé par les promesses en cascade de la dame mécanique.

Moins que la description des petites pilules, cachetons et champi’, c’est la face de plastique qui excite les envies. Au chapitre “gaz hilarant”, les paupières en PVC mi-closes susurrent le bien-être ; un sourire conquérant fend la bouche élastique lorsque la “c” entre en scène ; un petit bédo et la machine inhale profondément, mime – lascive – la décontraction musculaire. Bonne vendeuse, cette dame étrange parle une langue qui ne laisse personne sur le banc de touche. Derrière elle, sa pharmacopée écrasante s’efface sous l’avalanche de bienfaits listés par le corps.

 

La pilule du bonheur

Artiste performeur concentré sur l’espace urbain, Dries Verhoeven n’entend pas s’en prendre à l’industrie pharmaceutique. Son installation Happiness, il l’a plutôt pensée pour les consommateurs. Dans son officine performative, les drogues de jet-set côtoient indistinctement le crack, la weed et les médocs délivrés sur recommandation médicale. À travers la voix suave de son android hyper-expressif, il révise la classification des substances : par la joie, la sérénité, la détente ou le sentiment de puissance, chaque commande traduit toujours le même manque, la même incapacité à être soi-même, maintenant et dans ce monde.

Installé à l’autre bout de la ville, sur la scène du Maillon, un autre androïde partage lui aussi son mal être. À l’initiative de Stefan Kaegi du collectif Rimini Protokoll, une machine hyper-articulée interprète le rôle de Thomas Melle dans le seul en scène La Vallée de l’étrange. Par la voie de son double mécanique, encore suivie d’un hologramme, l’écrivain allemand assume le recours salvateur au robot, autrement plus à même d’assurer la représentation publique.

À l’image d’Alan Turing, informaticien génial et homme à la sexualité prohibée, Melle et son double explicitent avec minutie la souffrance issue d’un cerveau boiteux, incapable de maintenir un lien continu dans l’enchaînement des expériences et des pensées. Face à une société de codes, de normes et de sujets, eux dissonent, débordent et payent les pots cassés. Depuis le salon confortable où est installé le robot Melle comme dans la petite pharmacie précaire de Dries Verhoeven, les gros pantins articulés incarnent moins la menace d’une invasion mutante, que la violence mécanique par laquelle les sociétés contemporaines conditionnent et delete leurs membres défectueux, bien humains, eux.

 

> Happiness de Dries Verhoeven, du 21 au 28 janvier ; La Vallée de l’étrange de Stefan Kaegi du 20 au 21 janvier au Maillon, Scène européenne de Strasbourg, dans le cadre du temps fort Paranoid Androids

crédit photo : Gabriela Neeb