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Comment est-il possible que dans un périmètre aussi restreint, 160 hommes répondent présent à l’invitation de violer une femme ? C’est le cœur du dossier « French Bukkake ». Le procès est à venir mais l’affaire est déjà de celles qui redéfinissent notre rapport à la justice, au consentement, à la fiction – peut-être aussi à la nature humaine. Sur les tournages du tortionnaire « Pascal OP », icône du porno trash des années 2010, des femmes se retrouvaient piégées selon un plan bien rodé. Précaires, elles se voyaient promettre des sommes importantes pour la participation à une vidéo intimiste, diffusée à petite échelle. Selon leurs témoignages, une fois sur place, toutes les limites étaient bafouées, certaines faisant face à une horde d’hommes cagoulés, sous l’œil de la caméra. Quarante-deux victimes se sont constituées partie civile. Seize hommes sont mis en examen pour des faits de viol aggravé, traite d’êtres humains et proxénétisme survenus entre 2013 et 2020. Dans sa pièce Chiens, Lorraine de Sagazan va au-devant de l’orage, sans craindre d’être frappée par la foudre. Humour sarcastique, musique baroque, installation plastique : la metteuse en scène emploie des outils inhabituels pour traiter d’un tel sujet, et provoque un malaise puissant mais fécond. Si la pièce attaque frontalement l’industrie du porno mainstream – « un système d’anéantissement du corps féminin » –, son dispositif pose des questions qui touchent aux fondements de l’appareil spectaculaire dans son ensemble. Quelle responsabilité pour celui qui regarde ? La fiction peut-elle tout permettre – même le viol ? Et ça se passe comment quand une metteuse en scène se comporte comme un metteur en scène ? En réponse à ces brûlants dilemmes, Lorraine de Sagazan lâche une des œuvres théâtrales les plus clivantes de l’année.

L’affaire « French Bukkake » met en cause une soixantaine d’hommes pour des faits, entre autres, de viol en réunion et de traite d’êtres humains. Pour ce projet, vous menez un long travail d’enquête et de nombreux entretiens. Comment trouver une forme à même de contenir cette violence ?

 

Mon travail est d’abord documentaire mais la forme reste primordiale. Ne pas y penser serait une faute professionnelle. Mes nuits d’insomnie sont centrées sur le pacte qui nous lie aux spectateurs. Chiens est la pièce la plus poussée, la plus bizarre, que j’ai pu faire jusque-là. Ce n’est évidemment pas un esthétisme gratuit. Comment est-ce possible qu’une chose aussi violente – le tournage de ces scènes d’abus sexuel – puisse être autorisée ? Autorisée par les hommes qui y participent, par la justice qui prend son temps, par ceux qui regardent ces vidéos sans se rendre compte qu’à chaque fois qu’ils cliquent sur le bouton play, ils éprouvent du plaisir devant un viol. Je voulais que la mise en scène dévitalise ce désir, produise du dégoût, que l’on soit dans un rapport d’attraction mais aussi de

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