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Un entretien extrait du N°127 de Mouvement



L’Europe aime raconter qu’après les frénésies guerrières du XXe siècle, on aurait accompli un grand rêve de paix sur le continent. Pourquoi ne souscrivez-vous pas à ce récit ?

 

Cette lecture de l’histoire européenne est omniprésente. J’ai été très frappée par l’évidence avec laquelle, dans les discours militaristes ayant suivi le début de l’invasion de l’Ukraine, on parlait de cette paix européenne comme si c’ét

ait une réalité dont il fallait désormais faire le deuil. Or, si la fin de la Seconde Guerre mondiale marque bien la faillite des fascismes, elle marque aussi le début d’une série de guerres d’indépendance extrêmement sanglantes. Date qui symbolise la fin de la guerre « pour nous », le 8 mai 1945 est aussi celle des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie. Dès sa formulation, le rêve européen de paix insiste sur le fait qu’il faut mettre fin à la guerre « pour nos enfants », ce qui est bien différent de mettre fin à la guerre tout court. C’est surtout un rêve de séparation : nous pouvons continuer d’être en guerre, tant que celle-ci demeure une réalité lointaine. Après les guerres d’indépendance, et après la guerre froide, viendront lesdites « guerres contre le terrorisme » et la multiplication des interventions au Moyen-Orient, en Afrique… Dans le même temps, on militarise les frontières : l’espace européen se cloisonne d’un dehors perçu comme menaçant, où les conflits peuvent avoir lieu. Cette partition du monde ne date pas de 1945 mais s’élabore au cours de l’histoire de la modernité, née avec la conquête coloniale. Pourtant la modernité se vit comme l’envers civilisationnel de la barbarie – ou comment incarner la paix en faisant la guerre. Parallèlement, cette histoire des conquêtes coloniales brasse des désirs d’aventure, d’exploration, de dépassement de soi et de transformation du monde. Des rapports à la guerre ambivalents se nouent, entre mise à distance d’un côté et galvanisation de l’autre.

 

 

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