Une chronique extraite du N°128 de Mouvement
1. MARKET.
Mon supermarché dresse ses lettres de néon sur le ciel gris de novembre, dominant la route et les champs jusqu’à la forêt qui, sur son coteau, ferme l’horizon. Je me gare entre les utilitaires des artisans qui passent chercher le dîner et une bière après leur journée. Entre les monospaces fatigués des mères de famille qui, marmaille agrippée au chariot, arpentent les rayons à toute vitesse. Entre les voiturettes sans permis des vieillards qui tremblotent au rayon crémerie – c’est une partie du pays où on cuisine à la crème. Non loin paissent les vaches, indifférentes aux poids lourds qui rétrogradent en soufflant pour prendre le rond-point. À 15 kilomètres à la ronde, c’est le seul. À l’entrée de mon supermarché, on trouve un pressing et un salon de coiffure. Selon la saison, on peut acheter du fioul ou des meubles de jardin. Derrière le portique, un grand bac propose de la viande en promotion, puis, juste en face, avant le bricolage, le coin culturel (livres, DVD, mots fléchés, presse).
2. PRIX.
C’est là que je l’ai vu. Face au bac à viande. Sa tête lisse et rose, multipliée par vingt-cinq : un bon mètre carré de Jordan Bardella. Très clairement, les commerciaux considéraient qu’il fallait me le balancer en pleine figure dès l’entrée. Les commerciaux – de Fayard, de Carrefour, je l’ignore – ont considéré que ce supermarché de zone semi-rurale en région Centre, sur le talus de la grand-route, était le bon endroit pour tartiner la tronche de Bardella. Ce que veulent les Françaisest en tête de gondole. Autour de Jordan, il y avait du choix : Zemmour, De Villiers, tous chez Fayard, propriété de Bolloré. Belle force de frappe, tellement qu’on ne voyait presque pas les prix d’automne – vous savez, le Goncourt, le Renaudot, etc., dont les sélections occupent les pages culturelles. Ici, on avait surtout Jordan. Normal : Ce que veulent les Français a été tiré à 110 000 exemplaires pour démarrer. À titre de comparaison, l’essai de l’économiste Gabriel Zucman publié au Seuil, Les milliardaires ne paient pas d’impôts, a été imprimé à 40 000. D’ailleurs, il n’est pas dans mon supermarché. Alors, puisque Mouvement, c’est du vrai journalisme, j’ai pris mon courage à deux mains, le livre aussi, et je l’ai posé dans mon cabas.
3. COÛTS.
Dans mon supermarché, on peut faire des affaires : il y a le rayon promo, où il s’agit d’acheter beaucoup pour payer moins. Puis le rayon dernière chance, avec des produits au bord de la poubelle. Disséminées dans les allées, on peut aussi chercher les étiquettes jaunes, qui offrent un rabais sur les péremptions proches. Globalement, tout le monde guette les offres, parce que dans mon supermarché comme ailleurs, le café a pris en trois ans 4 euros au kilo, l’huile 2 euros au litre, sans parler du reste. Selon l’étude d’UFC-Que Choisir publiée en octobre, les prix de grandes surfaces ont augmenté de presque 25 % depuis 2022. Le SMIC, lui, n’a pris que 12 %. Les assurances obligatoires ont augmenté de 3 à 11 %. Le gaz a pratiquement doublé en deux ans et l’électricité a pris 23 points. D’autre part, les politiques austéritaires successives impliquent des coupes budgétaires. Ce qui était gratuit devient donc payant, par exemple avec la fermeture de classes d’école, de services médicaux, qui impliquent de se rabattre sur un service privé ou de se déplacer plus loin, et donc de dépenser de l’essence ou de l’hébergement pour ces services. Donc oui, on est carrément plus pauvre qu’avant, et on cherche les prix dans les rayons de mon supermarché.
4. ACCORDS.
Heureusement, Jojo est là. Ce que veulent les Français, c’est un livre qui ambitionne d’être à l’écoute de nous autres, les chalands du supermarché. Jojo a relevé ses manches, explique-t-il dans le prologue, pour aller « frapper à la porte des Français, seul, sans caméra de télévision, sans appareil photo, sans reporter d’images, avec [son] cahier de notes en main. ». Appelez-le Albert Londres. D’ailleurs, sur la couverture, Jojo écrit à la main. Le type travaille, ça se voit : il a un stylo. Et le travail, c’est ça qui compte : le bouquin est dédié à « la France qui travaille. Humble et silencieuse. » Page après page, au cours des différentes « rencontres » de Bardella, on sent que celui-ci adore les gens qui se lèvent tôt. Le pêcheur de Sète, le sportif de Nice, le boulanger rural, l’agriculteur beauceron et l’infirmière guadeloupéenne, tous se lèvent à cinq heures max, et Jojo trouve ça bien.
Moi aussi, je suis lève-tôt. J’ignore si je suis « humble et silencieuse », mais je travaille souvent en silence, quoiqu’à l’ordinateur. Globalement, je suis d’accord avec beaucoup de choses, dans le livre de Jojo Reporter. D’accord avec Samantha, infirmière, qui ne trouve pas normal qu’en Guadeloupe, elle n’ait pas toujours de l’eau courante pour les soins. D’accord avec Bernard le marin, pour qui les chalutiers-usines, c’est déloyal pour les pécheurs traditionnels en plus d’être écocidaire. D’accord même avec la maman de Jojo, à qui il dédie un chapitre (si c’est pas mignon) et qui voudrait voir « revalorisés les salaires du petit personnel de la fonction publique ».
Jojo fait tout pour qu’on se sente d’accord. Dès le début, il définit ainsi les Français du titre : « Ils sont ceux qui travaillent dur sans jamais se plaindre. Mais ils sont aussi ceux qui espèrent, patientent, rêvent ». Vous la sentez, la sympathie du rêve, du courage ? On s’identifie. D’ailleurs, il s’agit de « nos » pécheurs, « nos » artisans, « nos » villages. On est ensemble, on est emportés. Chaque chapitre s’ouvre sur une scène haletante : le marin évoque une nuit de tempête en mer, le policier était de service à Paris le 13 novembre 2015, le soldat a tiré sur un enfant en Centrafrique pour défendre « nos intérêts »… Pardon ? Oui. Vous avez bien lu. Ça glisse très vite.
Une élue de village – ça vaudra pour toutes les communes, rurales, urbaines, riches, pauvres, peuplées ou non. Mieux : l’infirmière guadeloupéenne permet à Jojo de parler de Mayotte – une île ou l’autre, hein, on ne va pas s’embarrasser de milliers de kilomètres ni de différences culturelles et linguistiques radicales. Il n’y a pas une seule mention de classe sociale. C’est même revendiqué : « le salarié et le patron n’ont qu’un seul drapeau. » C’était aussi l’opinion de Pétain, quelle coïncidence.
Ce qui donne un indice sur la raison pour laquelle dans mon supermarché, précisément, on bombarde la clientèle avec la tronche de Jojo sur couverture glacée : parce que les gens qui ont présidé à ce livre (Jojo et tous ceux qui, dans l’ombre, l’ont écrit, calibré, imprimé, distribué) considèrent qu’on est tous les mêmes : ses électeurs et électrices potentiels. On est des clampins du Carouf, il suffit de nous envoyer des promos dans la tronche.
Les différences entre nous, dans la file d’attente de l’aimable caissière polonaise – la mère de famille derrière moi avec ses yaourts par pack de douze, l’apprenti couvreur noir qui a pris des œufs et du riz, le petit gros en veste de chasse qui vient racheter des balais d’essuie-glace pour son 4x4 garé en double file, la vieille dame voilée qui a mis un sac de litière pour chat dans son déambulateur, et moi, pour faire bonne mesure, avec mon master de lettres, mon keffieh et mon fromage – les différences entre nous, l’équipe de rayon, Jojo les ignore.
4. BON MARCHÉ
C’est ça le problème du spectaculaire, du pathos. Ça masque rapidement les enjeux réels. Ce que veulent les Français, autant le dire tout de suite, on ne le saura pas. On saura ce que veut Jojo : contre l’indexation des salaires sur l’inflation, contre le rétablissement de l’ISF, pour la retraite à 64 ans. On ne peut pas dire que ce soit la panacée pour les travailleurs humbles et silencieux, mais Jojo n’en parle pas. Sinon, il y a l’armée, une bonne affaire : « Contrairement à ce qu’affirment certains esprits technocrates, la défense du pays […] est un investissement à haut rendement ». On ne voit pas comment ça va ramener l’eau courante à Baie-Mahault ni aider le boulanger de campagne à payer les factures d’énergie, mais enfin, ce sera tout.
Jojo n’en parle pas. Jojo est à l’écoute. Même de l’art ! Regardez : voilà « Jacques, octogénaire infatigable, enfant de Bourg-en-Bresse devenu expert-comptable puis galeriste », qui incarne certainement tout artiste du pays. Las, Jacques n’intéresse pas longtemps notre grand reporter, qui part vite pour Versailles et Notre-Dame de Paris (un goût peu affirmé pour le modernisme), après avoir cité pêle-mêle « les mots de Victor Hugo, les fresques de Delacroix, les élans romans de Vézelay, le bleu de Chartres, le rouge de Bourges et les toiles de Monnet donnant à la liberté et à la beauté une définition strictement française. » Débrouillez-vous avec ça, et si vous n’avez pas compris, tant pis pour vous, bande d’ignares.
5. OFFRE SOUMISE À CONDITIONS
Au fil des pages, on comprendra surtout que Jojo veut des « peines plancher » pour les mineurs. Qu’il trouve qu’il y a des problèmes dans « certains quartiers » à « l’hostilité insidieuse contre la Nation ». Et qu’il se demande : « comment ne pas songer à l’urgence d’un sursaut politique face à l’ensauvagement du pays ? » Cependant, n’attendez pas une analyse du « fléau de l’insécurité » : pas un mot sur l’emprise du narcotrafic ni sur la corruption, la hausse des crimes racistes, antisémites ou des agressions sexuelles. Non, on parlera plutôt de « l’effondrement du niveau cognitif et de la capacité de verbalisation » des justiciables, « alimentant la violence gratuite autant que la barbarie ». C’est simple : il y a les « humbles et silencieux » et puis les autres – insidieux, inarticulés, barbares, hostiles. Ils ne sont jamais nommés, jamais définis précisément. Mais ils sont là tout le temps – rarement dans la bouche des Français, presque toujours dans les commentaires de Jojo. De vieux restes, sans doute, de ses années au GUD.
6. PANEL.
Au-delà de ce racisme spectral, n’allez pas chercher dans cette enquête de terrain une quelconque notion sociologique. L’agriculteur est l’Agriculteur, et on ne perd pas de temps à s’interroger sur la forme de son exploitation, ses productions, ses techniques. L’élue locale : une élue de village – et cela vaudra pour toutes les communes, rurales ou urbaines, riches ou pauvres, peuplées ou non.
7. RÉALITÉ
Ignorer les gens et, en définitive, ignorer le réel et sa complexité. Par exemple, dans mon département, lors des élections de 2024, les trois députés élus sont issus de la NUPES, alors que le RN était en tête presque partout lors du scrutin européen, quinze jours plus tôt. Ignorer, donc, que les gens de mon supermarché, moi y compris, sont peut-être d’accord contre l’Europe qui impose les lois d’austérité, beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’envoyer à l’Assemblée nationale des xénophobes et des racistes, fussent-ils lisses et roses.
J’ai posé l’exemplaire de Jojo sur le tapis roulant en prévenant ma caissière préférée que c’était pour le travail, certainement pas pour soutenir le programme. « Dommage qu’il n’y ait pas une étiquette jaune sur celui-là », ai-je ajouté. Elle a rigolé. « Ah ça ! Ça risque pas d’arriver. Pour nous plumer, ils sont bien d’accord. » La mère de famille aussi, derrière moi : « Péremption courte, c’est pourtant bien son cas, mais il s’en rend pas compte. » Et ça faisait du bien, de rire, toutes les trois, des prétentions de ce type qui, depuis ses insinuations rances et ses visions fumeuses, ignore tout de ce qu’on pense, ne répond pas du tout à ce qu’on vit – et croit déjà avoir gagné. Tête de gondole, va.
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