Möbius © Pascale Cholette

Compagnie XY

Nuée d’étourneaux à faces humaines, les acrobates de la Compagnie XY mettent une nouvelle fois leur capacité d’écoute et de coordination à l’épreuve. Sous l'œil du chorégraphe Rachid Ouramdane, avec lequel ils partagent une fascination commune pour les murmurations, ces ballets aériens d’oiseaux, les 19 circassiens de Möbius bercent la scène d’un perpétuel déplacement collectif quasi organique.

Par Agnès Dopff publié le 20 oct. 2021

Depuis la naissance de la compagnie XY en 2005, vous revendiquez la création collective de vos spectacles, quel que soit le nombre que vous soyez sur scène, 6, 17 ou 22. Comment s’organise l’écriture, quand on est aussi nombreux ?

Alejo Bianchi : « Il ne s’agit pas de gérer en permanence tous les aspects de la création tous ensemble, mais plutôt de s’appuyer sur les compétences de chacun, de façon à nourrir le collectif. Lorsque quelqu’un prend un rôle ou propose une idée, il s’agit de le suivre et de faire confiance à sa capacité de faire aboutir sa démarche. En ce sens, le travail collectif repose sur ceux qui menent, autant que sur ceux qui savent suivre. Il y a bien sûr des désaccords, mais souvent ces derniers mènent à des discussions constructives ou à des réorientations qui correspondent mieux à la réalité de l’équipe. Le travail de chacun est d’entretenir une capacité d’adhésion aux propositions qui se dessinent, tout en veillant à ne pas perdre son individualité. Si le désaccord devient permanent, il y a peut-être une forme de courage à avoir, et assumer de s’éloigner du collectif.

Dans le cadre de la création Möbius, vous avez fait appel au chorégraphe Rachid Ouramdane. Comment est née l’envie de cette collaboration ?

Airelle Caen : « Nous avions envie de travailler sur le phénomène des murmurations, sur lesquelles Rachid Ouramdane avait déjà mené des projets chorégraphiques. Nous l’avons d’abord rencontré pour échanger, et l’envie mutuelle de travailler ensemble s’est révélée très vite. Lui n’avait jamais travaillé en trois dimensions avec des acrobates, alors que nous n’avions jamais expérimenté un rapport aussi direct au mouvement dansé. Ce qui a été assez nouveau pour nous, qui avons un processus de recherche très lent, c’est la rapidité d’écriture de Rachid. De ce fait, nous avons d’abord développé une sorte de partition à trous : nous avions une idée de ce que ses propositions pouvaient donner acrobatiquement, mais nous ne pouvions pas les réaliser immédiatement. Avant ça, nous avions plutôt l’habitude de fonctionner à l’inverse : produire d’abord une matière acrobatique, puis chercher à lui donner forme ensuite.

Le phénomène des murmurations que l’on observe chez les oiseaux continue à susciter la curiosité des chercheurs, qui peinent encore aujourd’hui à identifier les modes de communication au sein de ces déplacements collectifs. Comment sont organisées les murmurations humaines dans Möbius ?

A.C. : « Forcément, lorsque l’on travaille en grand nombre, il y a quelque chose de fascinant à voir autant d’individus réussir à fonctionner ensemble de manière naturelle ! Cette masse polymorphe, capable de grande vitesse, et qui se passe de parole pour se coordonner : tout cela faisait écho à nos réflexions sur notre pratique et notre propre mode de fonctionnement en tant que collectif. Les murmurations renvoient à ce qui se joue dans la présence des corps lorsque la conversation est non verbale. Möbius a un canevas écrit, mais il y a une marge de variation pour chaque individu. Selon l’énergie, l’un va peut-être faire un jour un cercle un peu plus petit, ou aller un peu plus vite. Notre grand défi dans cette création, et dans le quotidien du collectif, c’est de travailler en permanence notre capacité kinesthésique les uns avec les autres. Il ne s’agit pas simplement de respecter son propre parcours, mais d’aiguiser nos sens à faire corps tous ensemble pour rester toujours à l’écoute de ce qui se passe sur tout le plateau. Si nous arrivons tout de même, à 19 corps en mouvement, à gérer les variations de trajectoire, c’est grâce à tout le temps que l’on a consacré à travailler ensemble, à apprendre à nous sentir et à nous appréhender.

Dans les précédentes créations de la compagnie, vous aviez déjà abandonné les successions de solos au profit de tableaux collectifs et d’acrobaties réalisées en simultané. En revanche, dans Möbius, la troupe chamailleuse des spectacles antérieurs laisse aussi place à un groupe plus organique, où les situations de chute et d’accident sont prétexte à évoquer le soin collectif. Pourquoi avez-vous choisi de mettre en avant les rapports de soutien au sein du groupe ?

A.B. : « À l’image des murmurations, Möbius est très lié à la nature et aux dynamiques qui la traverse. La végétation ou la vie animale peuvent s’écraser complètement, mais réussissent le plus souvent à repousser malgré tout. La vie sauvage offre aussi de nombreux exemples d’entraide, et c’est une chose qui nous a beaucoup intéressés sur le plan de l’acrobatie mais aussi dans l’approche des rapports humains en général. Il y a quelque chose de naturel à se reconstruire en permanence. Des choses ratent, d’autres sont difficiles ou prennent plus de temps, d’autres s’écroulent. Mais on finit toujours par revenir à la base et à se relever à nouveau. Möbius renvoie aussi à une notion d’infini, d’un peuple qui n’abandonne pas, et qui s’élève collectivement. Il s’agit aussi d’un rapport à l’espoir : c’est seulement parce que l’on agit collectivement que l’on parvient chaque fois à se redresser. »

 

> Möbius de la Compagnie XY et Rachid Ouramdane, du 3 au 28 novembre à La Villette, Paris ; du 11 au 19 décembre à la Comédie de Clermont-Ferrand ; du 21 au 23 décembre au Théâtre de Nîmes ; du 5 au 6 janvier aux Scènes du Golfe Théâtres Arradon-Vannes ; le 12 janvier à l’Opéra de Dijon ; du 14 au 15 janvier au Château Rouge, Annemasse ; du 18 au 19 janvier à La Comédie de Valence ; du 25 au 26 janvier à la MC2, Grenoble ; du 29 au 30 janvier au Théâtre la Colonne, Miramas ; du 1er au 2 février à l’Anthéa, Antibes ; le 22 mars au Théâtre, Scène nationale Grand Narbonne ; du 24 au 25 mars à l’Agora, Boulazac Isle Manoire ; le 26 mars à l’Opéra de Limoges ; du 29 au 30 mars au Grand Théâtre, Scène nationale d’Albi ; le 2 avril au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines ; le 5 avril au Théâtre Jean Arp, Clamart ; le 6 avril à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge ; du 8 au 10 avril aux Gémeaux, Sceaux ; du 13 au 15 avril au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines ; du 6 au 8 mai au Channel, Calais ; du 11 au 12 juin au Théâtre du Vellein, Villefontaine