Pli d'Inbal Ben Haïm © Domitille Martin

Inbal Ben Haïm

Des feuilles de cigarette à rouler aux simples cahiers de brouillon, le papier est devenu une véritable obsession pour Inbal Ben Haïm. Après deux années de recherches, la jeune circassienne formée à la corde lisse présente Pli, création pour une acrobate et deux plasticiens dans laquelle cette matière apparemment banale tient le rôle principal.

Par Agnès Dopff publié le 7 oct. 2021

Alors qu’il est habituellement considéré comme une matière simple et ordinaire, vous avez choisi de faire du papier le sujet de votre création Pli. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce matériau ?

« Comme le cirque, le papier est un champ de paradoxes. Il est à la fois la matière la plus quotidienne – tout le monde en a autour de lui – et est plutôt considéré comme simple et peu noble. Il y a pourtant quelque chose de sublime, aussi bien dans la façon de le fabriquer que dans ce que l’on peut en faire. Le papier est par exemple très facile à déchirer lorsqu’il est lisse, mais devient très résistant dès qu’on le froisse. Cette association de caractéristiques opposées, entre hyper-fragilité et grande résistance, m’a semblé résonner très fortement avec le cirque. Les artistes doivent s'entraîner énormément pour entretenir leur force et leur maîtrise technique, alors que ce qu’ils cherchent le plus souvent à partager, c’est leur fragilité et leur vulnérabilité. Mais cette dualité caractérise avant tout l’humain, à la fois tellement vulnérable face à une voiture ou un virus, et en même temps porteur d’une force de vie énorme. J’aimais aussi l’idée de travailler avec une matière en métamorphose permanente, et qui nécessite beaucoup d’écoute.

 

Dans Pli, le plasticien Alexis Mérat et la scénographe Domitille Martin apparaissent à vos côtés et participent à la fabrication des agrès de papier. Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène cette étape préliminaire ?

« Lorsque nous nous sommes engagés avec Alexis et Domitille dans ce projet, nous avons d’abord mené une grande étape de recherche autour du papier, de ses différents grammages et modes de fabrication. Après un an de recherche, nous avions finalement constitué une grande banque de possibles : neuf agrès de suspension ou appuis aérien, quatre-cinq costumes et de nombreuses installations qui réagissent avec le corps. Mais lorsque nous avons commencé à montrer notre travail, personne ne voulait croire qu’il s’agissait seulement de papier. On s’est donc dit que ce serait intéressant de fabriquer les agrès directement à vue. En dévoilant presque tout le processus, le spectacle nous place à égalité avec le public face à la part de mystère qui résiste : comment peut-on à la fois grimper sur le papier et le déchirer d’un revers de main ? Le cirque permet de partager ces questionnements sur la magie des matériaux, des corps et de la vie, mais d’une façon plus radicale et ouverte. 

 

Vous avez consacré votre service civil israëlien à l’enseignement du cirque en direction de jeunes en difficulté. Comment cette expérience a-t-elle influencé votre trajectoire d’artiste de cirque ?

« Mon choix de faire un service civil, et non pas militaire, était déjà lié à mon rapport à la force et à la violence. J’ai grandi dans un environnement où les frontières entre la défense et l’attaque, entre la victime et l’agresseur sont brouillées. Au lieu de prendre part à ça, j’ai préféré mettre mon énergie au service de l’humain. Je me suis retrouvée à mener des ateliers artistiques dans un foyer pour jeunes gens dans des situations d’extrême fragilité, et j’y ai vraiment vu la magie du cirque. Les jeunes arrivaient complètement fermés, remplis de colère et parfois de violence. Mais dans le cirque, tu n’as pas le choix, tu es obligé de communiquer pour pouvoir travailler. C’est une discipline qui permet aussi de changer notre rapport à la peur : alors que dans la vie ordinaire, elle peut nous paralyser, dans le cirque elle est la base du travail. L’objectif est même de la rechercher, et d’apprendre à travailler avec elle. J’aime ce renversement de perspective, et l’idée que nos failles sont des forces. Le cirque permet finalement de rencontrer les choses de la vie, mais dans un cadre beaucoup plus sécurisé. Même si, comme le froissage du papier, il reste un prétexte : le véritable objectif est la rencontre et la compréhension humaine qu’il rend possible. »

 

> Pli d'Inbal Ben Haïm a été présenté le 1er octobre au Théâtre de la Cité Internationale, dans le cadre de la Présentation publique des Lauréats circusnext 2020-21 ; du 10 au 20 novembre aux Subs, Lyon ; les 25 et 26 novembre au Cirque-théâtre d'Elbeuf ; le 11 décembre au Festival de danse de Cannes ; les 7 et 8 janvier au CDN, Orléans ; les 11 et 12 mars au Théâtre de la Cité Internationale