Portrait de Jean Echenoz © Roland Allard

Les Éclairs

Archétype du savant fou, personnalité obsessionnelle, Nikola Tesla, l’inventeur du courant-alternatif et des rayons X, a d’abord inspiré à Jean Echenoz un roman publié en 2010, Des Éclairs. Onze ans plus tard, l’auteur français retravaille son texte afin d'en tirer un livret inédit pour l'Opéra Comique. Rencontre avec cet écrivain de destins aussi exceptionnels que marginaux, à quelques jours de la première.  

Par Alexandre Parodi publié le 27 oct. 2021

 

Les rayons X, les radars, les bateaux téléguidés, l’électricité à haute-tension… difficile de croire qu’un même homme ait eu à lui seul toutes ces idées. Et pourtant, en racontant le destin de Nikola Tesla dans le roman Des Éclairs, paru en 2010 aux Éditions de Minuit, Jean Echenoz n’a rien inventé, ou presque. Pour plus de liberté narrative, il choisit de rebaptiser son personnage Gregor. Puis, il imagine l’intimité et les états d’âmes de ce savant fou, mais surtout obsessionnel : mégalomane aux ambitions cosmiques mais niais au contact des pigeons, une compagnie dont il ne peut se passer au point d’en ramener dans ses chambres d’hôtel. Asocial mais mondain. Génie scientifique mais déplorable comptable. La personnalité de Nikola Tesla est un tissu de contradictions complexe, traité par Jean Echenoz dans un style distant, léger et indirectement tragique. Onze ans après la publication de son roman, il signe avec Les Éclairs, une adaptation pour l’Opéra Comique accompagnée par le compositeur Philippe Hersant et le metteur en scène Clément Hervieu-Léger. C’est une première pour lui : malgré une vingtaine de fictions à son actif, du roman d'espionnage au roman d’aventure en passant par le roman biographique, il ne s’était jamais encore essayé à l’écriture d’un livret. 

 

D’où vous vient cette passion pour l’écriture de vies de personnages ?

« J’étais lassé d’écrire des fictions qui se déroulaient à l’époque contemporaine. Je pensais donc à un roman qui se serait situé dans l’entre-deux guerres et parmi les personnages de ce récit hypothétiques, il y avait Maurice Ravel. Je connaissais bien sa musique, sa maison aussi, à Montfort-l’Amaury. Puis je me suis aperçu que sa vie était beaucoup plus intéressante que mon projet. C’est comme ça que je me suis retrouvé pour la première fois à écrire ce qui n’était pas tout à fait une vie romancée mais plutôt une vie imaginaire. Cette façon de travailler sur des destins individuels m’a plu, j’ai eu envie d’en faire d’autres jusqu’à ce que ça commence à devenir trop mécanique et trop facile. 

 

Musicien, sportif, scientifique, quel lien faîtes-vous entre ces différentes figures ? 

« Après le portrait du compositeur Ravel, j’ai eu envie de m’orienter vers un domaine que je ne connaissais absolument pas, le sport, avec la biographie de l’athlète Emil Zátopek [Ndlr : le roman Courir]. À l'issue de ces deux professions – qui n’en sont d’ailleurs pas vraiment –, j’ai eu envie de faire le portrait d’un savant. Je n’ai jamais été très bon en science, j’ai même eu une scolarité assez désastreuse sur ce plan, c’est ce qui me motivait. J’ai beaucoup cherché, jusqu’à ce qu’un ami américain me parle de Nikola Tesla, une figure très populaire aux États-Unis, beaucoup plus qu’en France. Ce n’est qu’après avoir écrit ces trois vies que je me suis rendu compte qu’elles avaient des trajectoires similaires : grandeur et décadence, ascension et chute. Que ce soit pour des raisons médicales (Maurice Ravel), politiques (Emil Zátopek) ou financières pour Nikola Tesla.

 

Cela vous a-t-il surpris que l’Opéra Comique choisisse votre roman Des Éclairs pour l’adapter ? 

« Cela ne s’est pas passé tout à fait comme ça. C’est plutôt moi qui ai soumis l’idée d’adapter ce roman. Quand Olivier Mantei [ndlr : directeur de l’Opéra Comique] m’a invité à travailler sur un projet d’opéra, je ne savais pas quoi lui proposer. L’idée d’écrire un livret m’intimidait beaucoup car je n’ai pas une culture considérable dans ce domaine. Mais Olivier Mantei a su me rassurer en me disant : « à l’Opéra on peut tout faire ». C’est vraiment grâce à lui que ce texte a pu voir le jour. J'ai peut-être même un peu abusé de sa confiance puisqu'il y avait au départ une vingtaine de lieux différents dans le livret, ce qui s'est imposé comme un véritable défi pour le metteur en scène Clément Hervieu-Léger.

 

C’est votre premier livret. Qu’est-ce qui change dans les procédés d’écriture, comparé au roman ? 

« Au départ, je pensais réutiliser des passages de mon roman dans le livret. Résultat : pas une seule phrase n'est restée. C’était une approche tellement différente qu’il a fallu tout réécrire, en conservant cependant le même axe narratif. En écrivant Les Éclairs, je pensais tout le temps au son, au fait d’avoir des phrases qui soient dicibles, ou du moins chantables… je ne sais pas comme on pourrait dire cela. Il me vient le mot articulable, mais ce n’est pas précisément ça non plus. En tout cas musicale ou potentiellement musicale, car j’ignorais quelle musique allait accompagner mon texte à ce moment-là.

 

Et maintenant, qu’est-ce que cela vous fait d’entendre votre texte joué ? 

« C’est très surprenant. Le son transforme beaucoup le sens original. Dans mon texte je mets de la distance, un peu d’humour tandis que la musique de Philippe Hersant apporte quelque chose de plus mélancolique.

 

Vous venez presque tous les jours assister aux répétitions. Comment se passe votre collaboration avec le compositeur ? 

« Un opéra c’est l’affaire d’un compositeur avant tout. Quand je viens en répétition c’est donc en tant que spectateur. Nos échanges ont principalement concerné des modifications de mon livret, pour qu’il corresponde au mieux à son désir musical, par exemple ajouter des lignes pour développer l’air d’un personnage. Toutes ces petites demandes me donnaient vraiment l’impression de me mettre au service d’un projet collectif à venir. Ce qui m’a beaucoup changé de l’écriture romanesque où je travaille seul et où j’avance dans le vide ou presque, sur un fil. 

 

Comment peut-on être, comme Nikola Tesla, à la fois un scientifique à l’ambition démesurée, désireux de mettre les forces naturelles à son service et un homme gaga devant un animal aussi sordide que le pigeon ? 

« Je serai bien en peine de vous répondre. Je suis parti de choses concrètes de la vie de Nikola Tesla, je n’ai pas inventé ce trait de caractère du tout. Il était en effet un génie scientifique mais aussi une personne en proie à des obsessions, des troubles du comportement, notamment liés aux oiseaux. C’est un personnage très singulier, l’archétype du savant fou.

  

>  Les Éclairs de Jean Echenoz et Philipe Hersant, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, du 02 au 08 novembre 2021, à l'Opéra Comique, Paris