© Agnès Mellon.
Entretiens Théâtre

Les Forteresses

Entretien avec Gurshad Shaheman

Gurshad Shaheman a composé Les Forteresses comme un tableau impressionniste : par petites touches successives, les histoires de sa mère et de ses tantes tissent la trame d’une fresque contemporaine qui nous emmène de la Révolution iranienne aux exils européens. Les violences politiques que ces femmes ont subies ne parviennent jamais à réduire totalement au silence leurs pulsions de joie et d’amour. Rencontre avec l’auteur et metteur en scène.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 11 janv. 2022

 

 

Les Forteresses est écrite à partir d’entretiens réalisés avec votre mère et vos tantes, qui retracent leur vie de leurs enfances en Iran, en passant par la révolution, les mariages plus ou moins heureux, jusqu’à l’exil en Europe pour deux d’entre elles. Mais progressivement, leurs voix s’entremêlent et on quitte le témoignage pour aller vers quelque chose qui relève presque du conte. Comment avez-vous travaillé cette matière documentaire ?

Ma volonté était de donner une portée universelle à ces destins individuels. D’ailleurs, au bout d’un moment, dans la pièce, il devient difficile de distinguer les voix les unes des autres. Et peu importe laquelle des trois raconte telle ou telle chose parce que ces trois sœurs ont traversé les mêmes événements historiques. Leurs histoires personnelles racontent le destin de toute une génération. Dans tout ce qu’elles m’ont raconté, j’ai cherché l’anecdote qui serait la quintessence de tel ou tel événement. Chaque texte aborde un aspect de leur vie : l’éducation, la petite enfance, ce qui a fait qu’elles n’ont jamais eu la vie qu’elles auraient voulu pour elles, l’échec de la révolution, les mariages, la reconstruction… Par exemple, ma mère aussi a connu les violences conjugales, mais seule ma tante en parle dans la pièce. J’ai préféré garder ce récit parce qu’il était plus percutant. Le spectacle est construit par une succession de textes courts, clos sur eux-mêmes, comme des petites nouvelles en quelques sortes. Mais mises bout à bout, ces anecdotes isolées construisent une grande fresque. Un peu comme un tableau impressionniste : par petites touches on construit une image. Sauf qu’ici le récit reste volontairement lacunaire et c’est aux spectateurs et aux spectatrices qu’il revient de combler les trous avec leur imagination. Ce qui est occulté est aussi important que ce qui apparait et en raconte tout autant. À un moment donné, ma tante Shady dit – et c’est de cette phrase que la pièce tire son titre - : « J’aimerais pouvoir tout te raconter, Gurshad. Il y a des choses qui me hantent et dont je ne peux absolument pas parler. Mon cœur est une forteresse de larmes. Je ne peux pas l’ouvrir. »

 

Avez-vous beaucoup réécrit leurs paroles pour aboutir à cette forme ?

Ça a été très différent selon mes interlocutrices. Ma tante Shady, qui a les histoires les plus dures, a aussi un sens immense du récit. C’est une conteuse, je buvais ses paroles ! Elle est très consciente du caractère romanesque de sa vie. Elle me disait « si j’écrivais ma vie, ce serait un best-seller ». Chez elle, j’ai beaucoup gardé ses tics de langage, parce que ça venait ponctuer son récit de manière palpitante. Chez Jeyran, le récit est plus chaotique. Il lui est arrivé des choses fortes mais dans la restitution, elle n’arrive pas forcément à optimiser tout le potentiel narratif de son vécu. Dans tous les cas, ce que je cherche, c’est l’essence du propos, l’endroit où le vécu individuel prend une dimension universelle par le pouvoir de l’écriture.

 

Ces histoires sont émaillées de violences diverses, parfois crues, mais toujours livrées avec beaucoup de pudeur. Est-ce dans le choix des silences que cette justesse s’est trouvée ?

« Je raconte des faits, sans presque jamais les commenter. Je pense que c’est ça qui donne l’impression de pudeur. Le texte fonctionne aussi par ellipses, qu’elles soient temporelles ou émotionnelles. Les faits sont racontés de manière sensible, parfois très détaillée, mais sans jugements ni emphase. Il y a très peu d’adjectifs dans le texte par exemple. Je travaille davantage avec des images, comme si le texte était un film. Au cinéma, les images existent par elles-mêmes et ne sont pas commentées (sauf si on ajoute une voix off). J’essaie d’appliquer ce principe. Je travaille mes cadrages, mes séquences, mes effets spéciaux et surtout mon montage. J’oriente le regard ou l’oreille du spectateur en lui laissant assez d’espace pour qu’il puisse se projeter et instinctivement il va se mettre à la place du ou de la protagoniste. C’est ça qui crée l’émotion.

 

Visiez-vous une forme de neutralité ?

Non ! Je suis absolument subjectif. Je ne crois pas en la neutralité en art. L’art et la distance sont absolument antinomiques pour moi. C’est précisément ce qui différencie ma démarche de celle d’un.e journaliste par exemple. Je ne cherche ni à être objectif ni à être exhaustif. C’est par l’assemblage des fragments, selon un angle de vue très orienté, que la pièce se construit.

 

Était-ce important que cette histoire soit racontée par trois femmes ?

Elle est racontée par moi (rires). Tout ce qu’elles disent est passé par mon filtre, c’est leurs histoires mais c’est ma voix qui est sur scène. Il est vrai que j’ai choisi d’axer la pièce autour des femmes de ma famille alors que dans la fratrie ils sont sept. J’ai volontairement laissé de côté les frères. Tout simplement parce que je suis beaucoup moins proche de mes oncles que de mes tantes. Pas du tout parce que je considère que leurs parcours de vie ont été plus simples ou moins intéressants. Au contraire. Par exemple deux de mes oncles ont fait la guerre Iran-Iraq comme simple soldat au front. Ils ont passé deux années entières de leur jeunesse dans les tranchées. Et évidemment, ni l’un, ni l’autre n’en parle jamais. Quant à ma mère et mes tantes, dans l’absolu, elles n’ont pas besoin de moi pour faire entendre leur voix. Les femmes, en général, savent très bien se défendre et mener leur combat. Je n’ai pas la prétention d’apporter une quelconque pierre au combat féministe : je fais un spectacle, mon spectacle. Seulement, il se trouve que dans ce spectacle, toutes les femmes ont une identité, une histoire, des ambitions, et qu’aucun des protagonistes masculins n’a de prénom. Ils ne sont que des fonctions et des freins. Ils sont quelques-uns à avoir joué un rôle positif dans la vie des ces femmes, mais la plupart des hommes – les maris, les frères, les oncles, les miliciens – ont surtout été des obstacles.

 

p : Agnès Mellon

 

Votre mère et vos tantes sont présentes sur scène, mais ce sont des comédiennes, pas elles, qui racontent leurs histoires. Pourquoi ?

Outre la barrière de la langue, je trouve qu’il y a une pauvreté dans l’incarnation de plain-pied. Il n’y a jamais d’adéquation entre les voix et les corps dans mes spectacles, parce que selon moi, cela ferme l’imaginaire. Dans la séparation en revanche, une brèche se créé dans laquelle le spectateur va pouvoir se glisser et se balader : il n’est pas en train d’écouter l’histoire d’une personne, mais d’écouter une histoire et de regarder une image. Et entre les deux, son esprit peut vaquer. C’est important de démultiplier les signaux et les surfaces de projections, parce que ça laisse de la place au spectateur. C’est aussi la raison pour laquelle mes scènes sont éclatées et mes textes fragmentaires. Comme disait Didier-George Gabily, une histoire que tu comprends tout de suite, c’est une histoire qui est mal racontée.

 

Pourquoi était-ce important qu’elles soient quand même sur scène ?

Ça se pratique beaucoup, de récolter des histoires et de laisser les personnes à qui c’est arrivé sur le côté. Mais si tu veux l’histoire, tu veux le corps qui va avec. C’est primordial ! Dans ma précédente pièce, Il pourra toujours dire que c’était pour l’amour du prophète, seulement quatre des témoins qui m’avaient livré leurs histoires ont pu être là, sur scène. C’était une question d’intégrité pour moi, mais je n’ai pas pu tous les faire venir parce que la plupart n’était pas libre de circuler en Europe. Rien ne peut combler cette absence-là. Je ne voulais pas reproduire ça. Ma mère et mes tantes sont à l’origine du projet, c’est leurs histoires, donc elles sont là jusqu’au bout : elles participent de la fabrication de l’objet qui les concerne et montent sur scène, où elles font d’ailleurs ce qu’elles veulent. Et ce n’est pas seulement une position éthique, ça fabrique des objets artistiquement plus intéressants aussi.

 

À la fin, elles finissent par parler. Fallait-il qu’elles aient le « mot de la fin » ?

C’était important pour moi qu’elles parlent. Pas du tout uniquement pour faire entendre le persan. Mon but n’est pas de flatter l’oreille du spectateur ou de la spectatrice avec la musicalité d’une langue, exotique pour lui ou pour elle. Cette fin est un retour au présent. Je voulais qu’on les voit faire le bilan. Qu’elles puissent dire que tout ce qui a été raconté, aussi drôle, aussi terrifiant, aussi triste ou aussi joyeux que ce fut, eh bien, c’est du passé. Et que leurs vies, aujourd’hui, ce n’est pas seulement la somme de ces histoires.

 

La musique est très importante dans ce spectacle. Elle soutient la parole, mais elle vient aussi y mettre court. Dans un documentaire un peu larmoyant, la musique aurait vocation à nous faire pleurer. Ici, c’est tout l’inverse.

Il y a d’un côté la musique composée par Lucien Gaudion. On forme un vrai duo tous les deux. Mon texte prend en charge les faits, sa musique l’émotion. Les mots sont tous tissés dans sa musique, qui n’est jamais univoque : souvent elle porte la trame émotionnelle du récit mais parfois aussi elle plante le décor ou amène de l’humour. Elle a une place primordiale dans l’écriture scénique. Et puis, de l’autre côté, il y a les interludes musicaux que je prends directement en charge, un micro à la main, chantant des chansons populaires azéris des années 60. Ce sont des morceaux anciens, rechantés de génération en génération par une multitudes de chanteurs et de chanteuse. Dans la construction de la pièce, ces intermèdes arrivent toujours quand on atteint un climax dans le récit, quand ça devient trop terrible et qu’on a besoin de reprendre son souffle. Elles font office d’ardoise magique en quelques sortes. On efface tout et on redessine autre chose. » 

 

> Les Forteresses de Gurshad Shaheman, les 21 et 22 janvier au Centre Pompidou, Paris, dans le cadre du festival Hors Pistes ; du 25 au 28 janvier au TNBA, Bordeaux ; les 3 et 4 février 2022 à La filature, Mulhouse ; les 24 et 25 mai au Manège, Maubeuge ; du 3 au 11 juin à la MC93, Bobigny