Îles Vierges britanniques. Neil Smith, secrétaire financier des îles Vierges britanniques, dans son bureau à Road Town, Tortola. Les îles Vierges britanniques sont l'un des centres de services financiers les plus importants du monde et le leader mondial © dans la création de sociétés. Elles comptent plus de 800 000 entreprises mais seulement 28 000 habitants. Elles sont le deuxième plus grand investisseur en Chine, juste après Hong Kong.
Entretiens photographie

"Offshore industry" ?

Paolo Woods

Artiste phare des Rencontres d'Arles 2015, Paolo Woods revendique une pratique du photojournalisme loin de tout sensationnalisme. Avec le photographe italien Gabriele Galimberti il s’est penché, pendant plus de trois ans, sur l’univers complexe et opaque des paradis fiscaux.

Entretien.

 

Découvrez l'enquête de César Michel sur le marché de l'art et le blanchiment d'argent dans le n° 79 de Mouvement 

Par Pascale Saarbach publié le 26 août 2015

La photographie de reportage a-t-elle selon vous perdu sa fonction critique aujourd’hui ?

« Un certain type de reportage, oui, peut-être, resté congelé dans une forme narrative qui s’est cristallisée après la Seconde Guerre mondiale et qui a perduré jusqu’à celle du Vietnam, sans chercher beaucoup à évoluer par la suite. Mais c’est surtout une question lexicale, le photojournalisme constituant un ensemble de choses que l’on ne peut réduire à la définition courante du terme. Ce que l’on a ainsi pris l’habitude de nommer photo documentaire n’est rien d’autre, selon moi, que du photojournalisme, c’est-à-dire du journalisme fait avec l’image, tout simplement. Mais lorsque l’on dit photojournalisme aujourd’hui, en France surtout, on imagine toujours le même type de photographies traitant de sujets « exagérés » (les travestis, la drogue, les pauvres, la guerre, la misère etc.). Comment peut-on raconter le monde contemporain où nous habitons sans sombrer dans le spectaculaire ? Tel est pour moi l’enjeu aujourd’hui. Je pense qu’il existe d’excellents photojournalistes, mais qui ne travaillent pas du tout dans le domaine classique ou codifié de cet art. Ce sont eux qui m’intéressent car ils racontent beaucoup mieux le monde dans lequel nous vivons que la classique photo de guerre.

 

De qui parleriez-vous, par exemple ?

« Ce ne sont pas tant les personnes que leur démarche qui m’importe. L’un des grands défauts du monde de l’art réside dans sa tendance à mythifier l’auteur, il faut donc revenir au travail. Celui que Taryn Simon a consacré à l’American Index ou aux condamnés à mort est pour moi exemplaire en ce qu’il montre ce que l’on ne voit pas d’habitude aux États-Unis, contournant toutes les règles sacrées et les fatwa qui pèsent sur le photojournalisme classique. Dans un autre registre, Mishka Henner, avec son travail No Man’s Land sur la prostitution en Italie et en Espagne, montre qu’il est possible de s’affranchir des moyens de la photographie documentaire pour traiter un sujet en utilisant des images prélevées sur Google Maps ou Google Earth et dont certaines sont dignes des meilleurs films de Pasolini. Parmi les dizaines de reportages réalisés sur l’immigration et la prostitution nigérianes en Europe, le travail de Mishka Henner est, dans l’absolu, le plus fort alors que ce n’est même pas lui qui a pris les photographies présentées.

 

Ce que vos travaux démontrent, c’est qu’il nous faut rompre une certaine forme de passivité du regard et prendre le temps de faire le tour des apparences pour comprendre les multiples facettes de la réalité. Est-ce ce temps long de lecture que vous souhaitez obtenir du spectateur ?

« On ne peut pas imposer un temps de lecture en photographie, c’est le spectateur qui choisit (Barthes disait d’ailleurs, je crois, qu’il n’aimait pas le cinéma car le temps de lecture du film est décidé par le réalisateur). Mais ce qu’un photographe peut avoir à cœur d’essayer, c’est de faire revenir plusieurs fois le spectateur vers une même image, de donner ainsi plusieurs lectures de cette image composée par couches, la première étant d’abord photographique (considération des critères de jugement que sont la composition, la lumière, la couleur). Nous avons travaillé de cette façon avec Gabriele Galimberti pour Les Paradis, dans le but de produire des images ouvertes ménageant des espaces autour d’elles, supposant des séries de points d’interrogation, invitant à en savoir plus. C’est là qu’intervient le texte, deuxième couche qui figure le sens : simple légende ou notice détaillée, il offre des informations supplémentaires qui permettent de revenir à l’image avec un niveau de compréhension différent. Le troisième niveau, enfin, est celui d’un contexte, d’un travail inscrit nécessairement dans la durée et qui a pour cadre la série. Chaque image qui en est tirée rend compte d’un flux beaucoup plus vaste, d’une séquence qui lui attribue une place dans une phrase plus ample, plus longue.

 

L’exposition sur les paradis fiscaux, présentée aux Rencontres de la photographie d’Arles, soulève des questions d’ordre éthique et moral. S’agit-il d’éveiller les consciences à un problème qui nous concerne tous ?   

« Je suis convaincu que nous pouvons lutter, chacun à notre niveau, pour que certaines pratiques en vogue dans les paradis fiscaux cessent un jour. Il nous faut d’abord comprendre un système offshore qui, en plus de se révéler très complexe, n’est pas vraiment sexy ! C’est tout le sens que nous avons voulu donner à cette exposition. Le peu de résultats obtenus à ce jour par les gouvernements dans cette lutte ne doit pas masquer les réelles victoires des citoyens : en Angleterre par exemple, certaines marques (parmi lesquelles Starbucks) dont l’optimisation fiscale très agressive avait été jugée immorale, se sont trouvées pénalisées dans leurs ventes et ont préféré se soumettre elles-mêmes au paiement des taxes.

Singapour. La piscine du 57e étage du Marina Bay Sands Hotel. À l’horizon, le « Central », quartier financier de Singapour

 

Comment avez-vous rencontré Nicolas Shaxson (qui a notamment écrit Les Paradis fiscaux. Enquête sur les ravages de la finance néolibérale en 2012) ?

« Cette rencontre et notre collaboration sont un peu des exceptions dans mon parcours car jusqu’à présent, je travaillais sur le terrain avec un journaliste. C’est une démarche que je revendique et qui est très importante à mes yeux. Or, pour Les Paradis, nous étions deux photographes. Lorsque Gabriele et moi avons commencé à enquêter sur le phénomène offshore, nous nous sommes bien sûr abondamment documentés et nous avons découvert le livre de Nicolas Shaxson, Treasure Islands, qui s’efforçait de montrer les retentissements, dans nos vies quotidiennes, de la dérive des marchés financiers. Nous sommes entrés en relation avec lui afin d’approfondir certains sujets et avons constaté la proximité de nos intérêts et de nos préoccupations. C’est donc naturellement que nous lui avons proposé d’écrire le texte du livre The Heavens car il avait, depuis longtemps, fait de l’analyse du système financier mondial le centre de son activité journalistique.     

 

Vous avez pu pénétrer au cœur même de cet univers opaque et secret. Était-ce un tour de force ?

« Cela fait partie du métier ! Nous n’avons jamais menti ni falsifié nos identités. Nous avons essuyé beaucoup de refus. Mais il y a plusieurs façons d’aborder un sujet, et la nôtre fut très diplomatique. Rappelons tout de même que nous n’avions pas à faire à des mafiosi ou au cartel de la drogue mexicain, mais à des personnes qui occupent une place centrale dans l’économie et la finance internationales et dont les activités sont, pour la plupart, complètement légales. Ces personnes ont par ailleurs un besoin et un désir de communication et nous essayons de nous faufiler à l’intérieur ! Il faut prendre soin d’utiliser la bonne terminologie : on parlera ainsi sans difficulté de l’ « offshore industry » ou de l’ « offshore economy » dont les mérites sont vantés dans tous les paradis fiscaux du monde, mais vous ne direz jamais « paradis fiscal » pour désigner ces activités, alors qu’il s’agit bel et bien de la même chose.

 

Il me semble qu’il y a une certaine ironie dans vos photographies, vous utilisez les codes et le langage de la communication visuelle pour séduire le spectateur, mais cette perception est ensuite remise en question par les mots. Cherchiez-vous à créer des images positives pour mieux en renverser le sens ?

« Ce que je trouve fascinant, c’est qu’il n’existe pas d’image positive ou négative. Une même image peut être vue de manière radicalement différente en fonction du regardeur. Avec Gabriele Galimberti, nous avons effectivement choisi le registre de la communication pour donner corps à notre sujet, allant jusqu’à présenter le livre publié chez Delpire comme le rapport annuel d’une société immatriculée au Delaware. En nous emparant du langage de la communication, nous n’avions pas présente à l’esprit l’idée d’une image positive ou négative ; il s’agissait d’utiliser le langage le mieux adapté pour raconter cette histoire, le plus rassurant aussi pour nos interlocuteurs car c’est celui auquel ils sont habitués. Ajoutons à cela que les légendes « when?who?where?why ? » qui accompagnent chaque image dans le livre rapportent uniquement des faits et ne se risquent jamais sur le terrain de la condamnation ou du jugement moral.

Hong Kong. Le Sevva club. Le Sevva club attire une foule de cadres et de dirigeants du quartier financier de Hong Kong, venus pour se détendre. La terrasse du club donne sur le bâtiment HSBC conçu par Norman Foster, où, même tard dans la soirée, les employés peuvent être vus à leur bureau. Le siège social d’HSBC, l'une des plus grandes banques du monde, est situé à Hong Kong et à Londres. Récemment impliquée dans des scandales de blanchiment d'argent et de comptes offshores, qui l’ont conduit à verser une amende record de 1,9 milliards de dollars, elle est en cours d'audit par KPMG, l'un des quatre grands cabinets spécialisés. Ce dernier est situé dans le Prince building, le même bâtiment qui abrite Sevva, par conséquent, face à HSBC. Le siège londonien de la banque est également adjacent à KPMG.

 

Certaines de vos photographies nous montrent que le marché de l’art est intimement lié au système offshore, qu’ils s’alimentent l’un l’autre. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

« L’art a toujours été une valeur refuge qui a particulièrement explosée avec la crise de 2008. Financièrement parlant, l’art représente une valeur plus constante et un placement plus rentable que l’or, les actions ou un capital placé en banque. La ruée vers la collection d’art est le fait de personnes très peu intéressées par l’art mais surtout préoccupées de sa valeur vénale. La négation de la dimension esthétique n’en est que plus surréelle ou spectaculaire, tout particulièrement lorsque les œuvres se retrouvent enfermées dans des caveaux près des aéroports, à Genève ou à Singapour. Je trouve fascinantes ces grandes boîtes à stockage de l’art et j’ai voulu en donner une image. Oui, c’est bien la négation absolue de la signification de l’art, qui est né pour être vu et partagé. »

 

> Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Les Paradis, rapport annuel, du 23 mars au 21 avril au centre Assas, Paris (dans le cadre du Mois de la photo du grand Paris)

> Paolo Woods et Gabriele Galimberti, Les Paradis, rapport annuel, (texte de Nicolas Shaxston) éditions Delpire, 2015