Aux arbres ! Écotopie du Nouveau Ministère de l’Agriculture pour une stimulation des processus vitaux post nécronomie, préalable à la plantation d’un jardin forêt à Nègrepelisse, 2020 (détail) © Stéphanie Sagot & Suzanne Husky
Entretiens arts visuels

Agriculture de l’amour

L’agriculture est peut-être le plus beau et le plus essentiel des arts, à condition de le reconnecter au vivant, aux arbres en particulier. Avec leur film Manifeste pour une agriculture de l’amour, Suzanne Husky et Stéphanie Sagot donnent un nouvel élan et un ministre, Hervé Coves, à leur « Nouveau Ministère de l’Agriculture ». À travers cette institution fictive, le duo démasque les absurdités des politiques agricoles françaises et décline des solutions concrètes pour sortir de ce modèle. De quoi faire évoluer les représentations dans lesquelles sont enfermés les agriculteurs.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 26 oct. 2021

Pourquoi avoir choisi de parodier les institutions avec un Nouveau Ministère de l’Agriculture, dont la devise est « contrôler, innover, exploiter, capitaliser » ?

Stéphanie Sagot : « Le Nouveau Ministère de l’Agriculture nous permet de souligner la nature hyper extractiviste des politiques agricoles en France, dans lesquelles les agriculteurs et agricultrices ne sont que des rouages. Ils sont considérés comme des outils plutôt que comme des êtres humains. Par exemple, jusque dans les années 1990, la femme n’apparaît dans les discours des ministres qu’en tant que ménagère, sans autre statut que femme d’exploitant.

 

Comment s’est construite cette institution fictive ?

Suzanne Husky : « On s’est rencontrées lorsque Stéphanie m’a invitée à faire une exposition dans le centre d’art qu’elle a créé à Nègrepelisse, la Cuisine. Quelques années plus tard, en 2016, on a fait une première pièce, le Nugget Show, qui consiste en un plateau télé où l’on parle exclusivement du poulet. C’est un animal que l’on retrouve de partout, non seulement dans nos assiettes mais aussi dans les cosmétiques. On est dans un rapport de codépendance avec cette espèce. Ce plateau TV, c’était une manière de mettre les enjeux agricoles au centre de la conversation, parce qu’on s’aperçoit que quels que soient les changements politiques, on ne débat jamais des pratiques agricoles.

S. S. : « Après avoir fait le Nugget show, on a répondu à un appel à projets de COAL, une association qui organise des manifestations qui lient art et écologie, en proposant les Diamants Maquignons. Ce travail reprend les codes et les éléments de langage du développement territorial avec toute l’absurdité qu’il peut y avoir derrière. Je connais bien le sujet car j’ai fondé et dirigé le centre d’art la Cuisine pendant 16 ans : j’étais en permanence amenée à répondre à des appels à projets en utilisant tout le vocabulaire attendu par ces dispositifs. J’en ai perçu les limites, notamment les injonctions à innover à tout prix, à développer les territoires ruraux pour qu’ils deviennent attractifs et qu’ils rapportent. Les Diamants Maquignons sont notamment inspirés par une rencontre avec Jocelyne Porchet, une ancienne éleveuse de brebis devenue sociologue et directrice de recherches à l’institut national de la recherche agronomique. Elle nous a appris que l’on tuait les chevreaux mâles à la naissance parce que dans la plupart des pays d’Europe, ils ne sont pas consommés pour leur viande. Leur existence n’a donc aucune valeur. Alors, on a voulu faire un projet de développement territorial dystopique pour la zone pyrénéenne : valoriser les déchets que sont les chevreaux mâles en transformant leur corps en diamant, sur le modèle des entreprises qui proposent réellement de transformer les corps des défunts en diamants. À partir de là, on organise un grand circuit touristique et on transforme les éleveurs en diamantaires. Ce projet a été présenté au Musée de la chasse et de la nature à Paris sous la forme d’une performance qui ressemblait à un discours de ministre. Cela nous a amenées à consulter les discours des ministres de l’Agriculture conservés aux archives nationales, des années 1850 à 1990. Ce qui a donné une autre pièce du Nouveau Ministère de l’Agriculture, l’œuvre sonore Éléments de langage.  

 

Avec Manifeste pour une agriculture de l’amour, vous changez de registre. Qu’est-ce qui vous a amenées à nommer Hervé Coves, un ingénieur agronome devenu moine franciscain, à la tête du Nouveau Ministère de l’Agriculture ? 

S. H. : « On a eu envie d’être force de proposition plutôt que de rester dans la subversion qui, à mon sens, ne résout pas grand-chose. Dans mon parcours, j’ai suivi une formation en paysagisme et en permaculture, puis j’ai commencé à étudier l’agroécologie et l’agroforesterie. Hervé Coves était l’un de mes enseignants. Il a la particularité de réfléchir selon le temps long de l’arbre, pilier de nos systèmes. Sa position s’oppose radicalement aux programmes agricoles habituels qui se déroulent seulement sur quelques années. La permaculture et l’agroforesterie, permettent de comprendre des systèmes : comment les haies, les oiseaux et le champ de blé se nourrissent mutuellement. Hervé, qui est issu de la mycologie, sait que tout est lié, notamment grâce aux champignons. La dimension spirituelle qu’il apporte en plus porte un nom : l’amour, un ingrédient qui a été oublié dans les mouvements révolutionnaires.

S. S. :  « Dans le film, il ne présente que des outils de réflexion et d’action, sans mystique : Que se passe-t-il quand dans le fait de marcher, on transporte de la terre ? Comment cela s’articule avec la circulation des oiseaux ? Comment cette biodiversité se met en place ? Si on ne connait pas son parcours on pourrait penser que c’est un biologiste classique qui s’adresse à nous. 

 

 

Dans son programme, Hervé Coves dit notamment qu’« il faut faire évoluer le regard que l’on porte sur l’agriculteur ». Comment percevez-vous la manière dont les mondes de l’art regardent le monde agricole ?

S. S. : « Quand j’ai fondé La Cuisine en 2004, j’ai réussi à faire adhérer certains partenaires à des questions agricoles et d’alimentation, orientées sur des logiques de médiation et de convivialité afin d’amener du public. Mais faire entrer une réflexion critique sur l’agriculture industrielle ou des travaux autour de la paysannerie dans le monde de l’art, c’était très mal accepté, on opposait toujours la ville à la campagne. C’est resté très confidentiel mais depuis quelques années, notamment grâce à des commissaires d’exposition comme Julie Crenn et des artistes comme Aurélie Ferruel et Florentine Guédon qui ont grandi dans des fermes, le sujet trouve de plus en plus d’échos.

S. H. : « Ce sont artistes qui ont grandi dans des fermes et, surtout, qui le disent. Parce que dans les milieux de l’art, on cache ces choses-là. Un snobisme perdure dans certaines écoles d’art et les étudiants qui nous sollicitent essaient justement d’échapper à ça. Nous-mêmes sommes originaires de la campagne, les parents de Stéphanie sont ostréiculteurs. À travers le Nouveau Ministère de l’Agriculture, on s’aperçoit que des formes d’art agricole se développent en France. Certains intellectuels, comme Baptiste Morizot et Vinciane Despret, tirent le discours dans cette direction et participent à changer la culture.

 

Qu’est-ce que les artistes peuvent apporter au monde agricole ? En quoi sont-ils concernés ?

S. H. : « L’agronome Konrad Schreiber, une autre personne à qui on avait pensé pour être le ministre de l’agriculture, et qui le sera peut-être un jour, disait : « Je te parie qu’aux prochaines élections les choix de politique agricole seront publics parce que c’est la bourse ou la vie : si on ne s’occupe pas de nos méthodes agricoles, on crève. » On va être obligés de changer de système : soit on choisit celui à la Bill Gates avec des graines brevetées, soit celui de l’agroécologie et on se sort des ronces. Ce débat va devenir de plus en plus central et il le sera aussi pour les artistes. Il y a des petites choses que l’on peut faire en tant qu’artiste. Par exemple, avec le film on a aussi mis en place un jardin agroforestier à Nègrepelisse : on a fait agrader le sol pendant six mois avec les Espaces verts de la Ville, on a croisé les élus qui vont mettre des bacs à compost et débloquer un budget pour planter des arbres en ville… même à petite échelle, on peut amorcer un phénomène boule de neige.

S. S. : « L’année dernière, on a invité la confédération paysanne du Tarn et Garonne pour le lancement de Aux Arbres ! : un ensemble constitué d’une vidéo, d’une fresque à l’aquarelle qui projette une vision écotopique de la ville de Nègrepelisse, et enfin du jardin agroforestier. L’inauguration a été l’occasion de faire intervenir les paysans, en leur donnant une carte blanche pour parler de leurs problématiques par la voie artistique. Le principal sujet qui a été soulevé, c’est la question des pesticides car le gouvernement venait d’en réintroduire certains qui étaient jusqu’alors interdits. Mais il s’agit tout de même d’un type particulier d’agriculteurs : les gens de la confédération paysanne, très engagés dans l’agriculture biologique et la préservation de la biodiversité.

 

Quels seraient les clichés qui collent à la peau de l’agriculteur selon vous ?

S. S. : « Quand j’ai démarré la Cuisine, j’avais beaucoup travaillé autour de cette figure de l’agriculteur et de la manière dont elle s’est construite, notamment avec des sociologues de l’alimentation comme Jean-Pierre Poulain. L’image d’Épinal que ce métier véhicule est celle d’une France hyper traditionnelle alors qu’on a une agriculture complètement mécanisée qui n’a absolument rien à voir avec ça. Les organisations paysannes avec lesquelles j’ai discuté pâtissaient de cette représentation : pour vendre leurs produits sur le marché, ils étaient obligés de se grimer selon l’image créée par le marketing, porter un béret et tous ces attributs qui datent du début du XXe siècle. C’est ce que veut voir leur clientèle. Après tous les scandales alimentaires dans les années 1990-2000, l’industrie ne vante plus le « produit technologique ».

S. H. : « On a enfermé les agriculteurs dans des boîtes alors que leur situation est très complexe. Ils sont tiraillés entre des politiques qui changent tout le temps mais qui restent extractivistes. Les tensions sont constantes puisqu’ils sont imbriqués dans un réseau d’interdépendances. Pour Hervé Coves, c’est clair : il faut des récits qui nous émancipent des représentations dominantes, arrêter de se percevoir comme un parasite et reprendre un pouvoir qui nous permet d’œuvrer avec la terre. »

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

 

> Suzanne Husky & Stéphanie Sagot, Le Nouveau Ministère de l’Agriculture, Manifeste pour une agriculture de l’amour, présentée jusqu’au 16 janvier dans le cadre de l’exposition Agir dans son lieu au Transpalette, Bourges ; jusqu’au 30 janvier dans le cadre de l’exposition Aterrir à la Ferme du Buisson, Noisiel