Arrière pensée de Hugues Reip, © D.R.
Entretiens arts visuels

Minéral protéiforme

Hugues Reip

En ce début d’année 2015, la plus stimulante exposition à Paris s’appelle ROC. Autour du minéral, elle réunit plus de cinquante très belles pièces, savant dosage d’artistes français parmi les meilleurs d’aujourd’hui (Michel Blazy, Valérie Jouve, Mathieu Mercier, Jean Luc Moulène, etc.), d’artistes internationaux de renom (Mona Hatoum, Gabriel Orozco, Sigmar Polke, etc.) et d’artistes «historiques» (Dubuffet, Kertesz, Brassaï, Helen Levitt, etc.).

L’artiste – collecteur – commissaire Hugues Reip dont la collection de minéraux en constitue le point de départ et le cœur, nous raconte tout avec la même verve facétieuse : ses chasses aux «cailloux » aussi bien que ses parti-pris curatoriaux ...

Par Bertrand Dommergue publié le 20 févr. 2015

 

« ROC vise à montrer le caractère protéiforme du minéral »

 

En feuilletant le très beau catalogue monographique que vous ont consacré les éditions de la Villa St Clair en 2011, on croise des hommages à Louis Feuillade ou Buster Keaton, des théâtres d’ombre, des tubes luminescents, des éclairs, des tempêtes, des impressions sur miroirs, des stéréo-lithographies, des mushbooks, des bangs, des flashes, des flip/flap,  des larsens visuels, des robots et même des mondes parallèles... mais guère de minéraux, hormis une pièce sobrement intitulée Les cailloux (2007) – et encore s’agit-il plutôt de simulacres puisque sous forme d’impressions numériques sur plastique découpé.

Votre univers, apparemment assez éloigné du monde minéral, semble donc plus proche de l’organique - fût-il artificiel ou illusionniste. Quels rapports entretiennent Hugues Reip / l’artiste et Hugues Reip / le collectionneur de pierres?

« Dans mon travail, ce rapport au caillou a d’abord été présent dans Dots (2004), mélange de dessins, de vidéo, de films et d’images d’archives scientifiques qui montrait des “objets“ dans l’espace - particules, météorites, planètes. Petit à petit, j’ai développé un travail de sculptures en 2D : des simulacres de volumes, des silhouettes. J’ai commencé par le végétal, en agrandissant des fleurs, puis, de manière assez naturelle, des cailloux. Ce qui m’intéresse, c’est de créer des mondes à la Swift, à la Edgar Poe ou à la Jules Verne : partir du connu, du commun, et, avec des ruptures d’échelles – agrandissement, rétrécissement – produire du merveilleux.

 

Dans Le Fleuve d’Alphée (1978), Roger Caillois raconte comment à partir de l’achat fortuit d’une labradorite en 1952 est née sa passion pour les minéraux. D’abord pour les quartz fantôme, puis pour les paésinesou « pierres à images » – en raison de leurs analogies formelles avec la peinture abstraite. Qu’en est-il de votre propre rencontre avec le monde minéral et de la constitution de votre collection?

« Il se trouve que je collectionne les minéraux depuis l’âge de douze ans. C’est un des mes oncles qui m’a donné le virus à l’époque où je passais mes vacances dans la ferme d’alpage de mes grands-parents, en Savoie. Dans mon imaginaire, le caillou est donc d’abord associé à un fragment de montagne avec le désir de le capturer, de me l’approprier. 

J’ai commencé par en ramasser au hasard, puis à en trouver un ou deux jolis. Très vite, on en a plein les poches et on finit par se faire engueuler, parce que les pièces de la maison se transforment en carrières ! Plus tard, au cours de mes voyages, j’ai continué à chercher, mais de façon de plus en plus ciblée. La plupart des cailloux étant difficiles à trouver naturellement, à présent je les achète ou les échange, en essayant de garder une dimension relativement humaine à ma collection, de manière à ce qu’elle ne m’envahisse pas. D’ailleurs, je me sens davantage un « collecteur » qu’un collectionneur : je n’ai pas un rapport obsessionnel à mes cailloux : j’ignore le nom de certains d’entre eux et les aime avant tout pour leurs formes et leur diversité.

Je ne suis pas non plus dans une logique de conservation au sens scientifique du terme : mes cailloux ne sont pas référencés – pas de nom, pas de numéro. Je ne les traite pas très bien, en fait ! Pour imager mon rapport aux cailloux, je pourrais prendre l’exemple de la roue de bicyclette de Duchamp : ce ready-made devenu iconique, mais auquel il avait assigné un rôle similaire à un feu de cheminée: un moyen d’absorption mentale, de contemplation. Ma collection de cailloux, c’est mon feu de cheminée à moi.

 

Et comment dans l’exposition vous y prenez-vous pour faire profiter les visiteurs des vertus de ce « feu de cheminée »?

« Je montre la quasi-totalité de ma collection dans une vitrine unique, à mi-parcours de l’exposition. Les cailloux sont disposés suivant des lignes parallèles, façon Musée d’histoire naturelle, et selon une triple logique : typologie, taille et couleur.

À l’extrême gauche, de grosses et sombres laves d’Islande; à l’extrême droite, de la poudre d’or ; entre les deux des dizaines de variétés dont des tectites, verre naturel créé par l’impact de météorites ou des fossiles comme ce coprolithe de tortue, plus vieux caca du monde! Sans oublier deux paésines que Roger Caillois aimait tant, pierres en marbre veiné où se révèlent des paysages marins, des grottes ou des montagnes et qui peuvent également évoquer les forêts pétrifiées de Max Ernst.

Mais au-delà de ma collection, ce qui m’intéresse, c’est de voir de quelles manières, dans leur propre production, les autres artistes font usage des minéraux...

 

Comment s’est opéré le choix des œuvres et leurs regroupements?

« D’abord, par affinités électives : parmi les artistes présents dans l’exposition, beaucoup sont aussi des amis (Fabio Viscogliosi, Mathieu Mercier, Dewar et Gicquel, François Curlet, Valérie Jouve, etc.) qui m’ont proposé plusieurs pièces, parmi lesquelles j’ai pu choisir.

D’autres œuvres viennent de prêts de galeries (Art Concept, Michel Rein, Chantal Crousel, etc.), mais il y a aussi des pièces historiques de la collection agnès b. : quatre photographies prises sur la lune par la Nasa lors des missions Apollo, ou encore les tirages de la maquette originale de l’ouvrage Graffitis rassemblant les photos de la célèbre série de Brassaï.

Ce qui réunit toutes ces pièces, outre leur rapport au minéral, c’est leur « double détente » : elles ne sont pas seulement ce dont elles ont l’air. Un seul exemple : Grigio et Turchese, deux pièces de l’artiste Piero Gilardi, représentant historique de l’Arte povera, ressemblent à deux gros rochers. Mais, en réalité, fabriqués en mousse polyuréthane, lorsqu’ils sont manipulés par les visiteurs, le dispositif électronique qu’ils dissimulent est actionné : on entend alors le bruit d’un galet qui roule dans l’eau !

 

Les sections qui jalonnent le parcours de l’exposition ne sont pas mentionnées sur les documents d’aide à la visite – le plan et la liste des œuvres. Pourriez-vous nous éclairer un peu, à ce sujet?

« A travers ces six sections, ROC vise à montrer le caractère protéiforme du minéral. Dès l’entrée de la galerie, il s’agit de surprendre le visiteur avec des œuvres qui donnent à voir des compositions graphiques, colorées et presque abstraites – un dessin au feutre de Robert Malaval, Sculpture at Yvon Lambert, Paris (1969) de Richard Long ou les Paper Paintings (2013-2014) de Fabio Viscoglioso).

Plus loin, un autre espace compose un paysage lunaire autour des célèbres clichés pris par la Nasa lors des missions Apollo de 1969 et 1972.

À la fin du parcours, avec les graffitis de Brassaï ou le bas-relief animé de Dewar et Gicquel qui danse le menuet, le minéral devient une surface d’inscription.

Mais deux regroupements intermédiaires sont particulièrement importants pour moi.

En premier lieu, celui qui se déploie autour de ma collection de cailloux, avec des pièces de petits formats qui témoignent d’un second degré certain – Corrections (1991-2014) de Sigurdur Arni Sigurdsson ou Big foot (2013), la pierre « soclée » par une cale de porte, de François Curlet.

En second lieu, le plus grand espace de l’exposition s’organise autour de Acrilyc Paint And Steel  on Plywood (2004) de Jimmy Durham : un seau en métal cabossé avec tout autour les éclaboussures de peinture multicolores résultant de la chute d’une pierre.

Les autres œuvres environnantes s’organisent selon plusieurs modalités disparates : le rapport au socle (Sans titre (petit rocher) (2011) de Didier Marcel ou les Pagliacci  (2014) de Jacques Julien), à la vanité (Vanité, Saïda (2013) de Jean-Luc Moulène), au processus (L’amadou, le foin, le silex et la marcassite (2014) d’Evariste Richer) ou, encore une fois, à l’éclaboussure (Crêpe Suzette (2012) de François Curlet). 

 

Outre votre collection minérale, le journal de l’exposition mentionne une de vos pièces, mais elle n’est pas présente dans l’espace d’exposition. Comment cela se fait-il ? Et, d’une façon générale, n’est-ce pas un peu dur pour un artiste-commissaire de n’exposer aucune de ses propres pièces?

« En fait, cette pièce est bien présente dans l’exposition, mais un peu à l’écart : elle se trouve dans la « project room » de la librairie, que l’on voit de la rue et par laquelle on pénètre dans la galerie et le lieu de l’exposition proprement dit. Il s’agit de l’agrandissement photographique d’un objet indéfinissable, en suspension dans l’espace. Mais je laisse aux visiteurs le soin de deviner de quoi il s’agit... le seul indice est que la pièce s’appelle Arrière-pensée et qu’elle est vraiment très intime – littéralement, une partie de moi-même...

 

Propos recueillis par Bertrand Dommergue.

 

Roc, jusqu’au 21 mars à la Galerie du jour agnès b., Paris.