Vestiges d'un camp dans la région de la Komyma. © Photo : Daniel de Roulet.
Entretiens littérature

Mythes soviétiques

Sergueï Lebedev

 

« Notre génération était irradiée par les mythes soviétiques. » Né en 1981, le romancier russe Sergueï Lebedev appartient à la génération de la perestroïka, celle qui a grandi dans les silences des parents et des grands-parents sur leur histoire. Son deuxième roman, L’année de la comète, vient de paraître en français et se déroule au long des années Tchernobyl. En 2014, il a publié La limite de l’oubli, éblouissante fiction sur la période stalinienne, servie par des fulgurances d’écriture (Mouvement, n° 73).

Du passé stalinien et soviétique, qu’est-ce qui a été transfusé aux générations postérieures ? Comment croire que soixante-dix années de régime totalitaire n’ont laissé aucune empreinte ? Les interrogations de Sergueï Lebedev portent sur les séquelles de ces années et l’impact du silence et de l’évitement, au plus intime de chacun comme dans la conscience collective. Entretien.

Par Catherine Bédarida publié le 2 juin 2016

Êtes-vous géologue, journaliste, écrivain ?

« Je suis né à Moscou de parents géologues dont la carrière a commencé à la fin du Goulag vers le début des années 1960. Avant ma naissance, ils ont travaillé en Sibérie, dans des endroits que la plupart des gens ne visitent pas et ils ont vu les camps. Quand on est enfant, on entend des choses que les adultes, au cours de soirées, évoquent. Ils mentionnent des réalités éloignées de Moscou, sur lesquelles ils s’imposent une censure. On sent qu’il y a une énigme. C’est la première ombre de mon enfance.

En 1996, j’ai quinze ans, je travaille comme géologue de terrain dans les mêmes régions. On collecte des minéraux et des spécimens pour des collectionneurs privés et des musées : c’est un business semi-criminel.

Dans ces années 1990, les gens sont très pauvres, même les voyages en train sont chers. Grâce à ce job illégal, on peut aller dans des régions lointaines. Là, je vois les camps abandonnés, au bord des mines et des carrières où les détenus extrayaient le cristal de roche pour l’armée. Pendant huit ans, je fais les saisons d’extraction de mai à septembre.

Dans les années 2000, ce job devient impossible. On me propose un emploi de journaliste. Je travaille de 2009 à 2014 pour un journal éducatif. On écrit sur l’éducation et aussi sur la politique, sur les problèmes du pays, ce qui provoque la fermeture du journal en 2014 : les entreprises publiques qui financent le journal ne veulent pas qu’on traite ces questions. À présent, je vis à Moscou, j’écris sur la politique notamment dans la presse allemande, comme Die Welt, et j’écris mon quatrième roman.

 

Vous vous sentez concerné par le passé soviétique, la mémoire des camps, la vie des deux ou trois générations précédentes, ce qui est atypique aujourd’hui en Russie. Pour quelles raisons ?

« Tout commence avec ces voyages dans le Nord. Au milieu des années 1990, on croit vivre dans une Russie complètement nouvelle, le passé a disparu sans laisser de traces matérielles, un océan temporel nous sépare de ce que décrivent Chalamov (1) et Soljenitsyne. Mais, en allant là-bas, on voit bien la réalité matérielle des camps, des baraquements, des mines. Je réalise à mon grand étonnement que je suis un contemporain de ces vestiges, de cette époque, ou un contemporain de cette existence postérieure aux camps. À quinze ans, je ne me formule pas les choses en ces termes, mais je ressens un choc : j’ai l’impression de recevoir un télégramme du futur, de mon futur à moi.

Par la suite, dans ma famille, des histoires se dévoilent. Je croyais qu’il y avait un cadavre dans le placard mais les cadavres se mettent à tomber les uns après les autres. J’apprends d’abord que le mari de ma grand-mère maternelle a été chef de camp : c’est la première révélation et la plus marquante. Ensuite je découvre que mon grand-père paternel a été trahi, livré au NKVD (2) par sa propre femme qui entendait protéger la famille de la présence d’un élément suspect. Enfin, il apparaît que ma famille a des origines allemandes et que ma grand-mère paternelle a un quart de sang allemand. C’est le secret le mieux gardé : dans les années 1930, ça pouvait vous valoir une balle dans la nuque. Ma famille cumule les histoires traumatiques et porte les stigmates de cette époque. J’ai voulu écrire un roman pour en rendre compte, qui est devenu une trilogie (3).

 

Pour aborder le passé, vous choisissez le biais de la littérature, plutôt que l’essai ou le cinéma, par exemple. Pourquoi ?

« J’ai commencé à écrire La limite de l’oubli en 2009 et personne n’aurait financé un film sur ce sujet ! Je préfère un mode d’expression individuel et solitaire car c’est l’histoire d’une quête, d’une voix personnelle. Le roman peut avoir un impact durable : la culture russe reste d’abord une culture du roman, qui a toujours une grande vitalité chez nous.

 

Les deux livres parus en France sont écrits à la première personne du singulier, au « je ». Qui est ce « je » : un je fictif, un je autobiographique ?

« Bien des livres sur ce passé occulté sont écrits dans une langue qui reste soviétique, une langue qui ne peut s’analyser elle-même ni élaborer une distance réflexive par rapport à elle-même. Vers la fin des années 1980 et le début de 1990, les textes sur les camps prolifèrent. Ils apportent une parole presque religieuse : le mot d’ordre, c’est le repentir. Mais c’est un schéma de conversion qui n’arrive que dans les romans du réalisme socialiste : la veille, on n’y croyait pas, et tout d’un coup, on se convertit au communisme !

La plupart de ces textes ne tiennent pas compte des réticences bien compréhensibles qu’éprouve le lecteur face à ces révélations traumatiques. Il n’a pas envie d’entendre parler de ce passé. J’ai voulu créer une langue qui laisse place à ce rejet, à cette réticence.

En écrivant à la première personne du singulier, j’imagine un personnage en qui le lecteur peut avoir confiance et qui se confie au lecteur. Face à ce passé, il y a égalité entre le héros et le lecteur, alors qu’un héros décrit à la troisième personne donnerait au lecteur un rôle neutre et froid. Or je veux montrer que ça se passe aujourd’hui, ici et maintenant, que ça nous concerne tous. L’écriture au « je » le permet.

 

L’année de la comète, votre deuxième livre, semble autobiographique. Pourtant il porte la mention « roman ». Comment concevez-vous les allers retours entre fiction et autobiographie ?

Entre La limite de l’oubli et L’année de la comète, on passe de la génération des grands-parents à celle des parents. Le personnage de « l’autre grand-père », dans La limite de l’oubli, a carrément été chef de camp. Ses principes totalitaires s’expriment de manière directe. À la génération d’après, l’observation porte sur la famille proche et l’on voit un autre mode d’occultation du passé, par l’effacement. Les pratiques totalitaires se sont métabolisées en comportements quotidiens et sont intériorisées. Elles sont plus difficiles à traquer mais elles sont toujours là, dans l’image de soi et l’image des autres.

Dans la Russie actuelle, c’est un champ vierge : il n’existe presque aucune étude sur la façon dont l’éducation soviétique a transmis ces pratiques, ces réflexes. Le silence est devenu un trait de caractère, une habitude, un comportement quotidien, corporel. Le poison a pénétré très profondément dans le sang.

L’année de la comète permet de comprendre la situation actuelle et le soutien au gouvernement – silencieux et quasi unanime. La politique de notre gouvernement favorise ce type de pratiques et de comportements, les valorise de nouveau, les rend nécessaires pour survivre, faire carrière, naviguer dans cet univers.

 

Vous parlez de poison dans le sang. Qu’est-ce qui a été transfusé à votre génération, qu’est-ce qui reste de cette histoire ?

« En lisant la presse de la fin des années 1980, j’observe un mirage historique : les gens pensent que l’émergence de la vérité suffit pour que le travail sur le passé se fasse tout seul. Notre génération est celle de la vérité révélée : nous sommes les enfants d’une illusion. Ou, pour employer des symboles alchimiques, nous sommes les enfants de l’air et du feu, et non pas de la terre et de l’eau : il n’y a rien de réel derrière nous.

 

Vous sentez-vous isolé sur ces questions ou y a-t-il un mouvement plus large chez les artistes en Russie aujourd’hui ?

« Le plus terrible avec cet héritage soviétique, c’est que, pour nous, l’idée même d’un groupe, d’une union, d’une coopération est compromise. Toute forme de collectif est bannie, car suspecte a priori. Quand la situation du pays a commencé à se dégrader, nous avons été incapables de construire des structures susceptibles de contrer l’avancée de ce nouveau glacier. Nous n’avons pas su développer une résistance directe. Les comportements d’évitement, de louvoiement ont été nos seuls réflexes de résistance. Nous nous sommes réfugiés dans une zone grise, comme l’avait fait l’intelligentsia soviétique.

Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire de mettre des milliers de gens en prison, il suffit d’en arrêter quelques-uns pour que toutes les peurs enfouies dans le subconscient collectif se réveillent et que les gens reculent et désertent les places où se tiennent les manifestations.

En 1999, selon des enquêtes fiables, les deux principales revendications de la population étaient la sécurité et la restauration de la fierté nationale. Nous, la dernière génération de l’URSS, nous étions sans nous en rendre compte irradiés par la culture soviétique, par les mythes fondateurs – la guerre, le grand sacrifice des soviétiques. Il est facile de faire ressurgir ces thèmes : il suffit d’appuyer sur le bouton du magnétophone pour entendre à nouveau le chant de la guerre sacrée.

 

Dans un système totalitaire, les mots sont détournés, le silence pèse. Nommer les choses, les lieux est un travail essentiel. Comment élaborez-vous votre langue d’écrivain ?

« Ma langue m’est venue de la géologie, qui nous confronte au temps avec ces strates de sol différentes qui agissent comme une métaphore. Cette science enseigne le rapport au passé car, au cours des transformations successives, les traces elles-mêmes subissent de très nombreux changements, elles ne demeurent pas intactes. J’aime cette image d’accumulation des strates, où il ne reste plus rien d’originel. Malgré tout, on peut accéder à cette origine, mais elle sera reconstruite. Cette méthode m’a parue la plus appropriée pour réfléchir à l’histoire soviétique où des preuves falsifiées se superposent les unes aux autres avec, par dessus, encore une couche de glacis.

 

Comme journaliste, vous écrivez dans un style factuel. Comme écrivain, vous choisissez la fiction : vous semble-t-elle mieux à même de restituer le réel ?

« La fiction amène une vision de certains faits qui ne sont pas encore connus. Dans La limite de l’oubli, « l’autre grand-père » offre au narrateur un jouet de sa fabrication : une reproduction miniature d’un camp, avec les moindres détails des bâtiments, des gens, des objets. C’est une scène que j’ai inventée.

Or, quelques mois après la sortie du livre, une amie journaliste s’est rendue dans un camp en Mordovie (4), toujours en fonctionnement. Au milieu de la nuit, elle m’appelle et me demande en bégayant : « Comment étais-tu au courant ? » Dans le musée de ce camp, il y avait une maquette des lieux, absolument identique à celle que j’avais imaginée, réalisée par les détenus et offerte en cadeau au chef de camp. La scène, dont j’étais persuadé qu’elle était l’élément le plus fictionnel du roman, a trouvé son reflet dans la réalité. Un livre peut voir quelque chose qui est au-delà de notre horizon, à quoi on accède par l’écriture.

 

Comment vos trois romans sont-ils reçus en Russie ?

« Ils n’ont pas été reçus, hormis par un cercle d’amis. Ils ont circulé comme autrefois les samizdats : les gens se les sont passés. Il a fallu la traduction dans plusieurs langues européennes pour susciter une vraie diffusion en Russie.

 

Quelle est la situation des écrivains en Russie ? Que révèle l’agression de la romancière Ludmila Oulitskaïa par des militants nationalistes devant les locaux de l’ONG Memorial le 28 avril ?

« Ludmila Oulitskaïa (5) a été agressée en tant qu’actrice de la vie publique – car elle est très engagée –  plus que comme écrivain. Tant qu’on ne fait qu’écrire, sans s’impliquer dans la vie sociale, on peut écrire ce qu’on veut. Si on est écrivain et journaliste, c’est déjà moins bien. Si, en plus, on s’implique dans la vie sociale, c’est très mal vu. Par dessus tout, si on prend la parole en dehors de la Russie, c’est surveillé et ça peut être une source d’ennuis graves : le cas extrême, c’est celui de Anna Politovskaïa (6). Elle a été assassinée non pour avoir dit des choses à l’intérieur de l’espace russe mais parce que ses livres étaient traduits et présents à l’étranger.

Il existe toute une gamme d’ennuis possibles. En Russie, la vie littéraire dépend de l’État, par le biais des subventions, des prix, de la diffusion, et là, les moyens de pression sont simples : un indésirable est rapidement mis à l’écart du monde littéraire.

Mais cette réponse est déjà obsolète car en ce moment en Russie, les règles changent à chaque minute. Il y a un an, une agression comme celle dont Ludmila Oulitskaïa a été victime était impensable. Memorial (7) semblait jouir d’une forme d’extraterritorialité : on s’y sentait protégé.

Toute cette atmosphère agressive a certainement déjà un impact sur la création. Certains auteurs n’écrivent pas les livres qu’ils auraient voulu écrire. Ou ils en parlent différemment. Ou ils adoucissent leur propos. Je pense que la littérature russe d’aujourd’hui est une littérature de livres non écrits.

 

1. Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, témoignage de ses dix-sept années passées au Goulag.

2. NKVD, police politique de l’URSS.

3. Le troisième volume est en cours de traduction en français.

4. L’une des républiques russes.

5. Auteure de nombreux romans traduits en français, dont Sonietchka et Médée et ses enfants (Gallimard).

6. La journaliste et militante des droits humains Anna Politovskaïa a été assassinée en 2006. Elle couvrait notamment la guerre en Tchétchénie.

7. Memorial : principale ONG russe de défense des droits humains, créée par Andreï Sakharov.

 

Propos recueillis par Catherine Bédarida, traduits du russe par Luba Jurgenson.

Sergueï Lebedev, L’année de la comète, Verdier, 314 p., 22,50 €. La limite de l’oubli Verdier (2014). Traduits par Luba Jurgenson.