Winter Family (Ruth Rosenthal / Xavier Klaine) © Shlomi Yosef
Entretiens Théâtre

Winter Family

Le théâtre des Winter Family ressemble à leur musique : subjectif, immersif et peu friand des leçons de morale. À travers Jérusalem Plomb Durci et H2 - Hebron, le duo formé par Ruth Rosenthal et Xavier Klaine invite à plonger dans la vie quotidienne des territoires occupés par Israël, préférant laisser les spectateurs à la rugosité des faits plutôt qu’à la facilité d’un point de vue prémâché.

Par Agnès Dopff publié le 2 nov. 2021

 

Qu’il s’agisse des vidéos tirées de cérémonies de commémoration sionistes dans Jérusalem Plomb Durci, ou des témoignages de personnes vivant dans la zone israélienne qui donne le nom à votre pièce H2 - Hebron, vous construisez vos spectacles à partir d’une matière documentaire. Pourquoi conservez-vous ce matériau brut dans la forme finale de vos spectacles ?

Xavier Klaine : « Les endroits dont on parle sont déjà ultra-théâtraux, dans leurs dispositifs comme dans leur consommation. Lorsque l’on visite la ville d’Hébron, c’est le plus souvent via des tours organisés par des groupes constitués, dont les pubs traînent partout dans les auberges de jeunesse. Que les guides bossent pour des associations pro-sionistes ou pro-palestiniennes, ils se connaissent tous, se saluent et discutent ensemble quand ils se retrouvent. Les touristes de guerre visitent la ville en petits groupes, en plein cagnard, passent tous par les mêmes endroits, et se retrouvent au même magasin de glace à la fin. Moi, un Français lorrain, je me trouvais un peu ridicule à être là, suant avec mon petit sac à dos, à constater les dégâts avec un sorbet à la main. Je ne vois finalement pas tant de différence avec un spectateur de théâtre qui va aller boire des coups au bar après un spectacle décrit comme bouleversant.

Ruth Rosenthal : « Dans H2 - Hebron, nous invitons les spectateurs à être des touristes de guerre, à vivre cette expérience et à en éprouver l’absurdité. Quelque part, c’est déjà une scène de théâtre : nous consommons les guerres comme nous consommons la culture. À travers notre théâtre, nous essayons de créer des situations où le spectateur est pris à partie et a un rôle à jouer. Le public de H2 - Hebron n’est pas plongé dans le noir à observer une situation complexe à distance : il est éclairé, en pleine lumière, comme les touristes pris à la gorge lorsqu’ils visitent Hébron.

Dans H2 - Hebron, Ruth est seule en scène et partage indistinctement les témoignages de quatre occupants du secteur israélien de la ville, de l’enfant palestinien comme celui du colon. L’art se doit-il, selon vous, de ne pas prendre position ?

R. R. : « Nous livrons quatre récits différents, et les spectateurs-touristes sont invités à passer de l’un à l’autre librement, sans que nous ne donnions notre propre avis. Puisque dans le même temps, je construis en live une maquette de la ville en 3D, l’architecture parle d’elle-même. À partir de là, nous pouvons laisser le spectateur déambuler librement face à ce matériau. Il n’y a pas besoin d’en dire plus, la réalité politique de l’endroit apparaît sous nos yeux. C’est aussi important pour nous de déconstruire dans nos spectacles le drame qui se passe là-bas, puisque même si nous plongeons dans le quotidien de l’endroit, à la fin du spectacle nous revenons tous à la sécurité du théâtre et non pas à Hébron. Lors des premières présentations de Jérusalem Plomb Durci, beaucoup de gens venaient me féliciter pour mon courage, en tant que Juive israélienne, et c’en était presque agaçant. Nous avons des amis activistes en Palestine, et ce qu’ils font là-bas est autrement plus courageux que de faire des spectacles de théâtre en France. Nous essayons d’en rester conscients, et de ne pas surestimer le rôle qu’a aujourd’hui le théâtre dans la société.

X. K. : « Ce qui nous intéresse, ce sont les phénomènes de bourrage de crâne. De la même façon que dans H2 - Hebron, nous plaçons les spectateurs dans la situation des touristes de guerre en visite à Hébron, dans Jérusalem Plomb Durci nous les convions à un meeting sioniste tel qu’ils ont lieu en Israël. L’enjeu est d’émouvoir le public des théâtres français, qui pourtant n’est a priori vraiment pas sioniste, pour qu’il puisse comprendre un peu la folie dans laquelle est prise la population israélienne. Ce qui nous intéresse dans la démarche documentaire, ce n’est pas de donner une réponse, mais plutôt d’exposer des éléments de réflexion. Les programmateurs nous font souvent remarquer que nous faisons confiance à l’intelligence du spectateur, et que c’est peut-être dangereux. Mais c’est une évidence pour nous : si on est artiste, on n’est pas éducateur, ce sont deux métiers différents.

Vous citez parmi vos sources d’inspiration la Théorie de la dérive de Guy Debord. Dans cet essai, le théoricien prône une déambulation sensible à travers la ville pour déjouer la routine et imaginer d’autres manières d’occuper l’espace. Quelle distinction faites-vous entre la dérive urbaine encouragée par Debord, et la déambulation sensationnaliste exploitée pour le tourisme de guerre ?

R. R. : « La matière documentaire que l’on mobilise est très forte, mais mon jeu n’est pas dramatique. J’use plutôt des codes du storytelling, j’agis comme une passeuse pour partager les récits ordinaires des gens qui vivent dans une situation extraordinaire. Dans Jérusalem Plomb Durci par exemple, ce n’est pas tant notre travail qui permet de ressentir le frisson sioniste, mais la matière documentaire elle-même. Lorsque nous sous-titrons cette pièce « dictature émotionnelle », nous nommons simplement une réalité qui préexiste. C’est pour nous la différence entre art et culture. La culture a peut-être une fonction éducative dans la société, mais pas l’artiste. Le théâtre tel qu’il existait dans les tribus ou même dans l’antiquité grecque n’était pas là pour éduquer, mais seulement pour raconter des histoires et partager un moment de fête. Lorsque l’on écoute Mozart ou que l’on va dans une free party, c’est pour ressentir. Pour moi, la création touche plutôt à un geste de passage, à la transmission d’une émotion ou d’un matériau sensible de réflexion.

X. K. : « Mes amis qui viennent de la musique ou de l’art contemporain sont souvent choqués du didactisme dans le théâtre français. Pour moi, le didactisme, c’est du sensationnalisme pour fils de profs. Dans leur tête, voir une forme artistique, c’est forcément dans un but éducatif et d’émancipation des masses. Mais plus il va y avoir une volonté d’éducation culturelle, plus les “populations” visées vont s’en désintéresser. Je viens des classes moyennes pavillonnaires, mes parents peuvent regarder TF1 ou aller au théâtre si le sujet les intéresse, et je trouve qu’ils sont finalement plus bousculés que les habitués des scènes nationales qui consomment une offre ultra-monochrome. J’ai parfois envie de rappeler que mes parents ne sont pas des cons simplement parce qu’ils n’ont pas le bac. Et qu’ils n’ont certainement pas besoin qu’une structure culturelle vienne les émanciper. »

 

> Jérusalem Plomb Durci - voyage halluciné dans une dictature émotionnelle de Winter Family a été présenté les 7 et 8 octobre au CCAM, Vandœuvre-lès-Nancy

> H2 - Hebron de Winter Family, du 9 au 13 novembre au CCAM, Vandœuvre-lès-Nancy