Bruits (vidéo), 1993, Absalon, © Collection Capc Musée d'art contemporain de Bordeaux / © The Estate Absalon
Portraits Art contemporain

De Meir Eshel à Absalon

L'art comme programme de vie

Alors que la société de consommation bat son plein dans les années 1990, un jeune artiste nommé Absalon préconise d’habiter dans des cabines de moins d’une dizaine de mètres carrés. Meir Eshel, de son vrai nom, a su faire de son art un programme de vie, dont la pertinence n’a pas pris une ride. 

Par Alexandre Parodi publié le 27 déc. 2021

Une chemise blanche, un pantalon de costume, des chaussures en cuir, des cheveux précocement ras : seul son visage d’« ange », comme le décrit l’auteure Elisabeth Lebovici, dément cette sobriété d’apparat qui le ferait presque passer pour un moine. Une allure qui en dit long sur le jeune homme qui n’avait pas atteint la trentaine mais se rêvait déjà en ascète. Son principal projet artistique était de s’installer dans ses Cellules construites par ses soins, sorte de cabanons miniatures à la blancheur clinique, d’une hauteur de 2,5 m pour une dizaine de mètres carré au sol. Difficile d’imaginer que Meir Eshel ait conçu ces habitations étriquées à ses dimensions, lui qui mesurait 1,90 m. Il doit se baisser pour y entrer, touche les murs quand il écarte les bras, se cogne quand il se met au lit… « C’est un petit peu comme dans les religions, c’est d’avoir toute une série de contraintes qui nous permet d’atteindre quelque chose de plus fort, de plus dense » explique-il dans une conférence donnée aux Beaux-Arts de Paris en 1993.

Comme les rituels religieux donc, la pratique d’Absalon doit le changer, le modifier, le convertir voire le sauver. Le moment où il devient artiste correspond à un changement de vie très concret : il quitte Israël, le pays où il a grandi, après avoir démissionné d’un service militaire traumatisant, marqué par le conflit avec le Liban. Il trouve ensuite refuge chez son oncle parisien, le critique d’art Jacques Ohayon, en 1987 : « Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire ni de comment il allait se débrouiller. Il commençait à peine à se pencher sur l’histoire de l’art grâce à l’énorme bibliothèque de son oncle. En parallèle il faisait des chantiers pour gagner sa vie » relate son ancienne compagne, Marie-Ange Guilleminot. Toujours très pudique à propos de ce passé dont il veut tourner la page, Meir Eshel, 22 ans, se fait désormais appeler Absalon. Dans la foulée de ce nouveau départ, il s’inscrit aux Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier d’un certain Christian Boltanski. On raconte qu’Absalon ne connaissait alors de l’art que le nom de Picasso. Six ans plus tard, le néophyte est consacré par une exposition monographique au Musée d’art moderne de la Ville de Paris… Absalon se distingue alors de l’atmosphère artistique post-moderniste des années 1990 par un engagement aussi intime que frontal dans son travail. « Il n’y a aucune ironie chez Absalon. Il était très croyant dans la capacité transformatrice de l’art, il voulait l’utiliser pour changer les règles de sa vie », observe François Piron, co-commissaire de l’exposition Absalon Absalon, au Capc de Bordeaux, dans laquelle les Cellules peuvent se visiter. 

Malgré son aura programmatique, l’œuvre est urgente. Révélé séropositif en 1990, Absalon disparaît précocement en 1993, à l’âge de 28 ans. Une poignée de proches seulement était dans la confidence de sa maladie ; il ne voulait pas que le sida influence l’interprétation de son travail. Dans ses dernières productions, des vidéos dans lesquelles il crie jusqu’au déraillement de sa voix (Bruits, 1993) ou se débat dans le vide (Bataille, 1993), la tentative de résister contre l’inéluctable éclate. 

 

Cellule N°1 (Prototype), 1992 (Paris), présenté à la Tate, Londres

 

Discipline intérieure 

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Pour optimiser ces espaces aux surfaces minimales que sont ses Cellules, Absalon a tout organisé au millimètre près : les rangements sous le lit, les toilettes qui sont aussi la douche (selon le système dit « à la turque »), les fenêtres, à hauteur des yeux, de ses yeux, puisque l’ensemble est entièrement pensé à ses mesures. En 1988, quand Marie-Ange Guilleminot fait sa rencontre, Absalon réside déjà dans une petite chambre de bonne parisienne, rue Rambuteau : « Il avait très peu de choses, son lit et une chaise qu’il avait d’ailleurs lui-même conçus, c’était à la fois très petit et très agréable, avec une vue par le vasistas sur Beaubourg, dans le ciel. C’était pratiquement comparable à la dimension de ses cellules mais il le vivait de façon très heureuse. » Mais pourquoi avoir prévu si petit quand on est si grand ?

D’un espace intérieur contraignant à l’exigence de discipline intérieure, il n’y a qu’un pas : Absalon veut le franchir. L’impossibilité de stocker l’oblige à se débarrasser de ses vieilles affaires aussitôt qu’il en acquiert de nouvelles, manière pour lui de se maintenir dans le présent. La fragilité des structures en bois et leur couleur blanc immaculé aussi, l’astreignent à un entretien continuel, tant en termes de peinture que de réparation. La maison et son habitant finissent par ne faire qu’un, il modèle son espace mental en modélisant son habitation : « Ce sont des constructions liées à ma vie, à moi, et je ne les propose à personne, ce qui me différencie de tout autre architecte » explique-t-il dans une conférence donnée en 1993.

Absalon-philosophe ! Se confrontant à ses espaces blancs, si blanc qu’on en vient à s’y perdre, comme absorbé dans un vide, l’artiste se confronte aux grandes angoisses de la condition humaine. « C’est pratiquement impossible de vivre la vie sans l’adoucir. Mais je fais un maximum pour le faire, dans l’état le plus cru possible » exprime-t-il dans une vidéo d’archive. Quitte à souffrir. « Même si un matin, je me réveille très faible et me dis : “ Oh j’aurais aimé que quelqu’un vienne, ça serait formidable…”, ces maisons vont toujours conditionner ma vie. » 

 

Habiter le monde, un combat politique

Francfort, New York, Paris, Tel Aviv, Tokyo, Zurich, les six Cellules d’Absalon devaient s’implanter dans six villes différentes, six métropoles. Des lieux avec lesquels il entretenait des liens plus professionnels qu'affectifs, en relation avec des institutions locales. À regarder sa Cellule n°5 prévue pour Francfort, dont la forme est celle d'un mirador, on comprend que ses maisons étaient aussi critiques des pays habités. Se considérant apatride, Absalon veut créer son propre réseau au sein du vaste archipel métropolitain mondial, ce système de villes interconnectées observé à la même époque (en 1996) par Olivier Dollfus. Le monde s’organise désormais en pôles urbains répartis entre les pays les plus développés : c’est dans ces centres que sont prises les grandes décisions politiques et économiques. À l’échelle individuelle, apparaît la sensation d’un pouvoir devenu lointain, accompagnée d’un vague sentiment d’impuissance. Pour Absalon, ce régime de passivité est impossible : il préfère ses maisons invivables à une vie qu’il n’a pas choisie. Un désir « de ne pas céder, de lutter, de ne pas accepter, de vivre [s]a vie comme [il] l’entend » trace un fil rouge entre ces six maisons éparpillées à la surface du globe. Manière pour lui d’implanter un micro-pouvoir dans le macro-gouvernement ; le gouvernement de soi-même comme point de départ d’une souveraineté retrouvée. Loin de se contenter de l’utopie, l’artiste avait déjà entrepris les démarches pour devenir propriétaire d’un terrain dans le XIIIe arrondissement de Paris, grâce à la sympathie du maire Jacques Toubon. 

 

Solutions (vidéo), 1992, courtesy de l'artiste et Galerie Chantal Crousel © The Estate of Absalon

C’est tout de même au milieu de zones urbaines densément peuplées qu’il aurait mené son contre-mouvement, une retraite à la vue de tous, une solitude spectacularisée, comme une façon de faire tâche d’huile. « Il faut aussi envisager Absalon comme une personne déplacée d’un contexte à un autre et qui essaye de se reconstituer » achève François Piron. Si l’artiste ne pensait pas sa démarche de repli comme une solution extensible à d’autres que lui-même, son trajet de vie et l’œuvre que cela lui a inspiré font écho aux grands débats du jour. L’expérience de l’exil est devenue le lot commun de nombreuses populations. D’une frontière à l’autre, parfois entre deux, dans l’attente d’une décision administrative, il s’agit de reconquérir un espace personnel arraché et de reconstituer la cellule abîmée. 

 

>  Absalon Absalon, jusqu’au 2 janvier 2022 au Capc, Bordeaux 

 

 

Légende image 2 : vue de l'exposition Absalon Absalon, Capc de Bordeaux, p. Arthur Péquin