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« Vous êtes invité.e.s ici à accorder du temps, aux œuvres et à vous-mêmes, plus que d’ordinaire. » C’est par ces mots que le visiteur de l’exposition A Secret Chord est accueilli au Bel Ordinaire, espace d’art contemporain Pau — même si le terme de « visiteur » paraît singulièrement inapproprié s’agissant de cette proposition artistique qui sort, justement, de l’ordinaire. Le comédien et metteur en scène Romain Jarry a en effet imaginé une proposition à mi-chemin entre exposition et spectacle, se déroulant suivant une dramaturgie et une temporalité précises, dans ce lieu qu’il connaît bien. A l’époque où ces anciens abattoirs étaient encore « seulement » un pôle culturel coopératif, lui et sa Compagnie des Limbes y étaient artistes résidents. Avec la collaboration de Serge Darmon, créateur lumière pour l’art et la danse (il travaille notamment avec la compagnie La Tierce), et la complicité de la chorégraphe Catherine Contour, qui y a proposé le 13 mai une pièce d’hypnose, il a transformé l’espace de la Petite Galerie en un « lieu refuge », une « chambre d’écho », dans lequel chacun est invité à « savourer le moment, l’obscur, seul ensemble ».


L’exposition se déploie suivant quatre mouvements d’environ 50 minutes chacun. À l’intérieur, les œuvres constituent autant de protagonistes et d’éléments scénographiques activés à tour de rôle, avec l’aide de la lumière dans le cas des sculptures, des photographies, des dessins et des installations. Les bancs thermosensibles d’Ann Veronica Janssens permettent au visiteur de visualiser l’empreinte éphémère de son séant, les tissus brûlés par le soleil d’Ulla von Brandenburg fascinent le regard, Propagazione, superbe eau-forte de Giuseppe Penone fait rayonner l’empreinte du pouce de l’artiste à la façon des cernes d’un arbre… Pour voir — et revoir, car la plupart des œuvres reviennent plusieurs fois, dans d’autres contextes, suivant un subtil jeu d’échos et de contrepoint — l’ensemble des pièces réunies par Romain Jarry, il faut y passer l’après-midi. L’expérience le mérite assurément.


 Vue de l’exposition A Secret Chord au Bel Ordinaire. p. D. R. 


Céder à l’envoûtement

D’abord, parce qu’elle est un moyen de rendre justice aux pièces sonores et aux vidéos, qui sont trop souvent les « parents pauvres » des expositions d’art contemporain — où il est bien difficile de leur accorder l’attention qu’elles méritent. Avec recouvrement/overlap de Céleste Boursier-Mougenot, on prêt l’oreille aux crépitements d’un feu de bois qui se mêlent aux craquements du saphir sur le disque vinyle. Les trois vidéos d’Apichatpong Weerasethakul — dont Nokia Shorts, async - first light, sur une bande-son de Ryuichi Sakamoto, et Blue, commandé de l’Opéra de Paris dans le cadre de sa 3e Scène — plongent dans un état contemplatif. Tout comme la série Revers de Ismaël Baïri où des pages de magazine sont froissées et défroissées suivant un mouvement répétitif, jusqu’à ce que l’image se brouille et s’efface. Et surtout, les films de Ben Russell, cinéaste et commissaire d’exposition, qui exercent un pouvoir de fascination et d’envoûtement « à l’intersection de l’ethnographie et du psychédélisme », dixit le livret. Les trois vidéos présentées jouent avec maestria du contraste, de l’oxymore et du trompe-l’œil : Trypps #7 (Badlands) (2010) montre une jeune fille sous LSD cadrée en plan moyen, au milieu de ce qui s’avèrera être un désert, immobile. Le vent qui anime sa chevelure lui confère peu à peu une qualité abstraite, sculpturale, photographique, jusqu’à ce qu’on réalise que la caméra est fixée à un miroir mobile dont l’oscillation distord l’image en un mouvement proche du trip hallucinogène. Black And White Trypps #3 (2007) saisit au ralenti les visages de jeunes gens se pressant au premier rang d’un concert de hardcore : un magnifique alliage de violence, d’émotions extrêmes et de douceur. River Rites (2012), enfin, est un splendide plan-séquence tourné au bord d’une rivière du Suriname, dont la dimension documentaire et quotidienne — des enfants jouent et plongent, un pêcheur sur sa barque ramasse son filet — se teinte brusquement d’étrangeté lorsque l’image bascule en mode reverse. Les mouvements inversés conduisent le spectateur à remettre en jeu tout ce qu’il est en train de voir.


Si A Secret Chord laisse une aussi puissante impression, c’est aussi parce que cette « expérience de la durée », par l’intelligence et la sensibilité de son dispositif, par la cohérence de ses mouvements successifs dans lequel ce sont les éléments (l’eau, le vent, le feu) qui tiennent le premier rôle, est l’occasion de faire un pas de côté. De se soustraire aux flux ininterrompus qui, de toutes sortes et de toutes part, nous assaillent pour s’abandonner, seul et collectivement, à une expérience esthétique rare, qui tient de la séance d’hypnose ou de méditation. Avec A Secret Chord, dont le titre polysémique fait référence à la chanson Hallelujah de Leonard Cohen autant qu’au concept de « résonance » cher au philosophe allemand Hartmut Rosa, auteur en 2021 du bien-nommé Remède à l’accélération, Romain Jarry explique avoir voulu « (s)’adresser à une communauté. L’idée est de partager un moment, d’assister à une exposition plutôt que de la visiter. » Display it again, Sam, comme disait l’autre…

 

> A Secret Chord, jusqu’au 25 juin au Bel Ordinaire, Pau