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Scènes
Assister au lever du jour à un spectacle dans une cathédrale, boire un verre avec les députés du Grand Conseil vaudois, écouter un concert dans une usine de traitement de déchets : on peut définitivement tout faire au Festival de la Cité, le grand raout festif qui agite Lausanne en début d’été.
Dans le cadre épuré d’un gymnase sur fond blanc, la chorégraphe s’interroge, en danse et en vidéo, sur la culture de l’unisson qui caractérise notre société. Et déjoue les effets de groupe, au propre comme au figuré.
De l’opéra phare de Mozart, conte initiatique célébrant l’avènement d’un ordre nouveau, le vidéaste Clément Cogitore tire une brillante parabole filmique sur l’essor de l’Occident après 1945, des décombres de la guerre à son apogée industrielle.
Associant l’installation plastique monumentale de Feda Wardak à la chorégraphie de Saïdo Lehlouh, Ce que le Ciel ne sait pas trace sobrement les contours d’un pays ravagé par l’extractivisme et la guerre, rendant hommage aux luttes et à la mémoire de ses habitant·es.
Avec BABY TEETH, sa première création de groupe, le·a chorégraphe brésilien·ne Catol Teixeira se glisse dans nos bouches, cette obscure cavité orale, et signe une chorégraphie imprévisible et fiévreuse.
Les glaces polaires fondent à vue d’œil et le Grand Nord a commencé à disparaître. Dans sa dernière création Immaqaa, ici peut-être, Mathurin Bolze imagine une scénographie ingénieuse et construit sa propre banquise sur scène, terre d’accueil d’une joyeuse troupe de huit circassiens.
Muette, solo abrasif signé Boris Charmatz, se danse nu, la bouche ouverte, le visage grimaçant, une bulle de bave au bord des lèvres. Le célèbre chorégraphe y interpelle le silence, celui qui poisse, celui des choses qui ne peuvent être dites et se hurlent à l’intérieur.
Dans Kms of Resistance, Mehdi Dahkan et son partenaire, Mohamed Bouriri, entrent en scène comme on entre en résistance : à même le sol, à bout de souffle. Sans musique ni parole, le duo convoque la brutalité des corps emprisonnés et la tendresse des chairs épuisées pour faire jaillir, par la danse et la performance, les étincelles de la sédition.
Dans une pièce chorale mêlant vécu et fiction, Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix explorent le sentiment amoureux – son exaltation comme sa violence – par la voix de huit jeunes comédien·nes d’une éclatante maîtrise. Dans une pièce chorale mêlant vécu et fiction, Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix explorent le sentiment amoureux – son exaltation comme sa violence – par la voix de huit jeunes comédien·nes d’une éclatante maîtrise.
Un public, deux performeurs, 35 minutes, pas de texte et quelques babioles : Romeo Castellucci pense « petit » mais ratisse large dans cette malicieuse installation performative. Un mini-quizz linguistique, dérisoire ou magistral selon l’humeur, qui synthétise les trucs et astuces d’une légende vivante du théâtre contemporain.
Il y a trois ans, les artistes Elina Kulikova et Dima Efremov ont fui une Russie où il n’était plus possible d’être queer ou antimilitariste. Depuis, le duo a imaginé une Trilogie de la guerre musicale et théâtrale dont le premier chapitre, Un Champ brûlé, bouscule une culture russe muséifiée et mise au pas.
Dans la série des Histoire(s) du Théâtre, instiguée par le metteur en scène Milo Rau, Trajal Harrell dévoile son ode à la musique. Avec Music Music, le danseur-chorégraphe états-unien se laisse porter par le flow au risque de divaguer.
« Elle est où, votre joie ? » C’est la question que pose Jonas Chéreau dans sa pièce pour trois interprètes, présentée au festival la Maison Danse à Uzès. Une performance loufoque à la recherche d’une communauté d’affects dans le rire partagé.
En matière de féminisme et de pacifisme, Maud Blandel puise son inspiration chez Virginia Woolf. À partir de sa lecture des Trois Guinées (1938), la chorégraphe crée Same Old Songs, un trio satirique pour piétiner l’ordre patriarcal.
Les HLM : une prolongation du projet colonial ? C’est la thèse qu’étaye brillamment, études à l’appui, Salim Djaferi dans un ingénieux solo documentaire finement structuré en plateau. Une suite plus studieuse mais toujours aussi mordante à son précédent succès, Koulounisation.
Le chorégraphe Thomas Lebrun invite les danseurs de la formation Coline à se mesurer aux compositions de Philip Glass. Entre rigueur technique et variations rythmiques, Some of Glass in Blueentraîne ses interprètes dans une traversée chorégraphique semée d’embûches.
La metteuse en scène redouble d’inventivité pour imaginer un théâtre documentaire amplifié de mythologie. «Transformations Opéra Radio» est un labo de recherche performative qui rend hommage aux femmes ayant participé aux soulèvements du XXe siècle, en dépit de leur invisibilisation.
Des bouts de peau qu’on pèle, des couches de perruques qu’on arrache : nul doute, Les Idoles sont de retour. Trois ans après leur duo scotché Reface, le collectif composé de Lise Messina et Chandra Grangean cultive sa technique de la métamorphose en interrogeant celle qui naît du lien collectif. Qui a dit que l’enfer c’était les autres ?
Pour inaugurer la 40e édition du Printemps des comédiens, le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski adapte Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad. Au travers d’une fausse enquête transgénérationnelle sur la persistance du trauma, Europa dresse un sombre tableau de l’humanité.
C’est dans un château du nord de la France que Rébecca Chaillon nous reçoit, tout sourire. Invitée en résidence pour finaliser sa prochaine création, la metteuse en scène ne perd rien de son naturel dans cette demeure du XVIIIe siècle. Autour d’elle, dans la bibliothèque, on peut lire : Atlas de la civilisation occidentale, La merveilleuse histoire des couronnes du monde, Revue Vènerie… Les titres sonnent désuets, nostalgiques, un brin problématiques. L’autrice d’origine martiniquaise rassure : le comte, sa femme et ses sept petites têtes blondes sont « fort sympathiques ». Dans son aile réservée, attablée face aux étangs du parc, Rébecca Chaillon a recouvert son bureau de ses propres bouquins : Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération, Spiritualités radicales, Une histoire plurielle de la Seine-Saint-Denis. « J’aime m’entourer de livres pour écrire. J’en ai ramené deux valises ici, ça me rassure. » En puisant dans ce corpus éclectique, la performeuse concocte un show comme elle sait les faire, où abondent les phrases polysémiques et les calambours politiques. Depuis l’énorme succès de Carte noire nommée désir il y a trois ans, et le backlash raciste qui a coûté à l’une de ses comédiennes une agression physique dans les rues avignonnaises, Rébecca Chaillon s’en est tenue à des formes plus modestes : le duo de La Gouineraie, entre thérapie de couple et pamphlet contre la famille nucléaire ; le quartet Plutôt vomir que faillir qui invite de jeunes interprètes à exorciser leurs traumas d’ado. Aujourd’hui, la metteuse en scène veut un nouveau show monumental, de quoi « déconstruire [son] rapport à la religion » et considérer la question spirituelle dans la lutte politique. À mi-chemin entre le conte dystopique et le poème religieux, La Parabole du Seum, très attendue à Avignon, fédère une communauté de personnes grosses autour d’une ambition de plus en plus répandue : se préparer à la catastrophe qui vient. Inspirée par la littérature prophétique de l’autrice SF Octavia E. Butler et les paraboles bibliques, Chaillon mobilise le syncrétisme créole de son enfance et l’afrofuturisme, l’astronomie et l’astrologie, pour tenter de contrer la crise de sens généralisée. Croire n’est-il pas aussi un outil de résistance contre l’ordre normatif et le système colonial ? Et pourquoi les marginaux n’auraient-ils pas le droit de prier ?
Qu’est-ce que « bien vivre » ? Le sujet, éminemment politique, est aussi une affaire poétique. Qui de mieux pour s’en emparer que Coco Petitpierre et Yvan Clédat, duo connu pour sa mise en scène plasticienne et onirique. Aussi tendre que loufoque, L’art de vivre est une respiration.
Dans la piscine d’Éric Longequel, il y a : des ballons de baudruche, des cassettes VHS, une paire de ciseaux et l’envie de faire couler l’injonction spectaculaire. Dans ce court solo, le circassien mêle apnée et jonglage, immergé dans une cuve d’eau étroite.
À travers un diptyque mêlant art vidéo et concert audiovisuel, le tandem palestinien Ruanne Abou-Rahme et Basel Abbas rend un hommage atmosphérique aux prisonniers politiques de Palestine et d’ailleurs. Un geste stylistique d’une grande douceur, qui peine néanmoins à problématiser la violence du moment.
Le baroque a quatre cents ans, mais pas question de le laisser au placard. Josépha Madoki et Maud Le Pladec l’invitent sur scène à l’occasion du diptyque Concerto danzante. Au programme : glamour, waacking et choc culturel.
Connu pour ses chorégraphies tout en blocs mouvants, le Grec Christos Papadopoulos étoffe son écriture dans une nouvelle pièce de groupe qui traque la dissonance pour mieux déployer la force de l’unisson.
Par Toutatis ! Olivier Martin-Salvan et Thomas Blanchard sont revenus au temps des Gaulois. Sous la plume de Marion Aubert, les deux comédiens fêtent leurs retrouvailles dans une pièce riche en grivoiseries et absurdités, pour le meilleur comme pour le pire.
Les 5 et 6 juin, la première édition du Sahab Festival consacre deux jours gratuits à la scène palestinienne contemporaine. Artistes et chercheur·euses s’opposent à la destruction en cours à Gaza par une énergie commune, où créer, transmettre et partager deviennent des gestes de résistance.
Avec Shout Twice, Mélissa Guex et Katerina Andreou imaginent une forme somatique à la croisée du spectacle de danse et du concert, pour réapprendre à voir comme à ressentir.
Posé dans un domaine agricole, Alouettes sensibilise son public aux problématiques de la terre via une série de témoignages interprétés à la fraîche. Joyeuse, légère – sans doute trop –, cette nouvelle proposition de théâtre documentaire s’en remet à la douceur d’une après-midi champêtre pour éveiller nos consciences écolo.
« En tant que créateur, quelle est votre histoire ? » Pour le sixième volet du cycle Histoire(s) du théâtre, c’est au tour de Tiago Rodrigues d’affronter la fameuse question lancée par Milo Rau en 2018. Habité par la disparition d’un père charismatique, No Yogurt for the Dead aborde le sujet de la filiation et du deuil à travers une balade musicale et onirique en milieu hospitalier.
Dans un spectacle mêlant archives, textes et matière chorégraphique, Julie Botet hybride son vécu d’enfant malade avec l’imagerie des freaks du début du siècle dernier. Une création qui évite le pathos pour célébrer l’anomalie et cultiver le trouble.
En 2012, une bande de Scandinaves cassent le Festival d’Avignon. Pendant plus de trois heures, leur Conte d’amour nous pose devant une boîte étanche dont l’action est projetée en vidéo. À l’intérieur : le déclin morbide d’une famille nucléaire, entre violence et pédophilie, singé en grognements et en chansons. C’est le style Markus Öhrn : de la performance brute, potache et malaisante, qui tape droit dans les plaies de la psyché occidentale. Après huit ans d’absence sur les scènes françaises, l’Odéon invite à nouveau le Suédois, cette fois-ci pour une mouture en français de son adaptation d’Ingmar Bergman. Scènes de la vie conjugale, la série culte que le célèbre cinéaste réalise en 1973, subit le traitement « white box et masques grotesques » qu’affectionne aujourd’hui le plasticien et metteur en scène. À l’arrivée : un saccage du couple hétéronormé, mis à distance pour mieux maltraiter nos cerveaux.
Dans un seul en scène qui met en miroir le regard du public, Mila Turajlić explore une mine d'or historique : le « fonds des actualités yougoslaves », des films de commande de l'ancien pays communiste, souvent tournés hors de ses frontières. Entre les mains de l'artiste serbe, ces documents deviennent le terrain d'une réflexion sur le passé et le sens des images.
L’intimité au XXIe siècle est chose ingrate. Voilà ce que nous chantent les six interprètes de The Alonetimes dans ce récital lyrico-moderne aussi tendre que cruel, signé par les compositeur·ices Jennifer Walshe et Philip Venables.
Spectacle pour cinq interprètes, un espace et un public, Orchestre vide, longing for you de Habib Ben Tanfous s’empare d’un loisir populaire, le karaoké, pour mettre en valeur ce dont on préfère ne pas se vanter : nos imperfections, nos failles, nos fausses notes.
Fut un temps où pour soulager les femmes « dépressives », on les enfermait dans leur chambre. Spoiler alert : ça ne marche pas. C’est tout le sujet du Papier peint jaune, nouvelle écrite à la fin du XIXe siècle par Charlotte Perkins Gilman, que la metteuse en scène Alix Reimer adapte au plateau.
Des chevaux mécaniques et quelques jetons : il n’en fallait pas plus au duo de performeurs portugo-brésiliens Jonas&Lander pour mettre à mal le tabou autour de l'argent dans les arts vivants. Préparez la monnaie.
La chorégraphe Mathilde Monnier et la musicienne Lucie Antunes signent une création hybride, à la lisière du concert et de la pièce chorégraphique. Au plateau, un orchestre central, des interprètes en mouvement, et une transe qui s’invente en direct, entre textures sonores et circulations des corps. Mouvement vous emmène en coulisses de la création du spectacle à Bonlieu, scène nationale Annecy.
Il est fini le temps où on enfermait des femmes dans des boîtes pour les couper en deux sur scène. La magie d’aujourd’hui a d’autres choses à nous transmettre. Dans un spectacle hautement participatif, Thierry Collet remet en cause notre perception du réel et nos illusions respectives.
« Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » Cette question ouvre Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo — une enquête intime, poétique et familiale qui embrasse les blessures de l’histoire européenne. Sur la scène du Théâtre Vidy-Lausanne, Valérie Dréville et Guy Cassiers donnent corps à ce Thésée moderne et nous invitent, nous aussi, à parcourir le labyrinthe de la mémoire. Mouvement vous emmène en coulisses de la création du spectacle.
Attention : « le jour de colère » va s’abattre sur l’Opéra de Nancy-Lorraine et c’est César Vayssié qui en sera le chef d’orchestre. Le Dies Iræ, déchaînement de furie lyrique abondamment repris dans la pop culture, est l’un des thèmes phares de la Messa da Requiem de Giuseppe Verdi, dont l’artiste s’est vu confier l’adaptation. Metteur en scène et vidéaste, sa trajectoire est pourtant aux antipodes de la tradition opératique : ses projets hybrides entre scène et film captent des corps à la marge et sa caméra est plébiscitée par la danse contemporaine, Boris Charmatz en tête. Dans sa relecture de cette œuvre liturgique, l’Apocalypse, c’est ici et maintenant, et avec une barre de pole dance géante au plateau. Entretien avec un outsider de l’opéra.
Angelin Preljocaj sublime le chaos de la perte dans cette envoûtante fresque chorégraphique. Un Requiem(s) au pluriel où l’on expie collectivement la mort pour mieux célébrer la puissance de la vie.
Parfois il suffit d’un peu de plastique et de quelques ventilateurs. Quinze ans après Vortex et L’après-midi d’un Foehn, Phia Ménard imagine une nouvelle pièce autour du vent. Si elle est pensée pour un jeune public, Nocturne (Parade) ne cède à aucune simplicité, technique comme narrative.
Qu’est-ce qu’une série de tentures du XVIe siècle peut raconter de notre époque ? Bien des choses, selon le binôme de chorégraphes Bryana Fritz et Thibault Lac qui revisite La Dame à la licorne dans Baby-Horn, pétulant duo aux airs carnavalesques.
Un frère et une sœur refusent de grandir et embarquent deux amis dans leur fusion incestueuse et destructrice. De ce récit dérangé signé Jean Cocteau et mis en musique par Philip Glass, deux jeunes prodiges de la scène lyrique, les Allemands Lisa Moro et Matthias Piro, tirent un opéra juvénile et déluré.
Guidé par deux voix au micro, un couple d’interprètes se retrouve et danse les yeux bandés. Duo largement improvisé, After Hannibal trouve la forme idéale pour s’attaquer à une question cheesy mais éternelle : l’amour rend-il aveugle ?
La rencontre entre danse et handicap a conduit à une situation paradoxale. D’un côté, la recherche chorégraphique constitue désormais un outil de soin et d’émancipation pour les corps dits vulnérables. De l’autre, les danseurs professionnels, toujours sculptés et performants, ignorent tout de leur propre fragilité, au point de nier leurs blessures. L’universitaire Isabelle Ginot, engagée de longue date dans les croisements entre soin et danse, comble les impensés d’un milieu artistique qui apprend encore au contact de la vulnérabilité pendant que la société campe sur ses réflexes validistes. Une recherche à découvrir lors de la conférence « IN Vulnérables », le 11 avril.
On ne s’écoute plus, paraît-il. Sauf à la Pop, lieu flottant consacré à la création entre son et scène, qui élargit désormais sa programmation à l’écoute au sens large : celle du monde sonore, mais aussi de soi et des autres. Amarrée quai de Seine dans le 19e à Paris, la péniche fête cette année ses dix ans, une décennie qu’elle a passée à nous faire entendre autre chose et autrement à travers installations, performances et conférences au fil de l’eau. Mouvement a sélectionné pour vous quatre rendez-vous dans leur saison : un canapé fan de soap operas, un village en plein délire, une réflexion sur nos capacités de réception et une chorale pour donner de la voix.
Une guerre larvée, un mariage de convenance, un serial lover et un sacrifice : il s’en passe en Bretagne dans cet opéra d’Édouard Lalo datant de 1888. Un croustillant livret dont s’empare Olivier Py dans une production percutante qui porte sa patte de part en part et sert généreusement sa distribution vocale.
Vous reprendrez bien un peu de philosophie ? Dans Tout doit disparaître, Stéphanie Aflalo se prépare à la mort de son père. Et la comédienne-dramaturge le fait à sa manière : à coup de rituels décalés ou de citations Yogi Tea. Un solo drôle et ingénieux sur la disparition des proches.
Dans un monde désertique, sept extraterrestres sont condamnés à l’errance. Pour sa première pièce de groupe, la chorégraphe Linda Hayford interroge les limites de la fiction face à l’embrasement du monde.
Depuis une dizaine d’années, l’artiste transmasculin égypto-finlandais Samira Elagoz déconstruit notre rapport au genre et au désir hétérosexuel. Et tous les moyens sont bons : interroger des hommes rencontrés sur Internet caméra au poing, documenter sa transition de genre en plein confinement, ou sa dernière relation amoureuse en ciné-conférence. Portrait d’un artiste à la croisée des formes et des genres, à découvrir aux Ateliers Berthier à Paris dès ce weekend.
Du 10 au 13 avril, la bâtisse argentée de Jean Nouvel se branche sur une fréquence alternative. Pour sa première édition, le festival Explore y rassemble une constellation d’artistes issus de la scène actuelle, oscillant entre musique électro-acoustique, art sonore et ensemble orchestral.
Dans un logement collectif, neuf femmes délivrent leur version des conflits qui ont déchiré l’ancienne URSS. Des témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, Nobel 2015, et qui jaillissent aujourd’hui dans un dispositif théâtral en partie improvisé, signé Julie Deliquet.
Après les variations sur papier de PLI (2022), Inbal Ben Haim s’intéresse aux possibilités formelles de la corde lisse à travers un dispositif où les spectateur·ices font évoluer la scénographie en direct. Une pièce à la narration encore fragile, qui parvient néanmoins à tisser une relation singulière à son public.
À Berne dans le cadre des Swiss Dance Days, le Suisse Bast Hippocrate scrute le rapport amoureux dans ses moindres craquelures. Son duo tournoyant, Joyaux lourdement sous-estimés, nous pose entre projection et friction, fantasme et réalité de la relation. Une étude en mouvement de cette fragilité qui nous lie, à rebours des clichés sur le couple.
Du fantastique, du tragique, de l’action : il y a de tout ça dans l’excentrique opéra de Leoš Janáček. Pour porter au plateau le destin d’une héroïne immortelle, le metteur en scène hongrois Kornél Mundruczó opte pour une mise en scène timide mais une distribution vocale grandiose.
Des démons, des farfadets, des troubadours, des gueux : dans la société souterraine et dégenrée que met en scène avec panache la Belge Leslie Mannès, le carnaval devient l’étincelle d’un soulèvement populaire. Sous le volcan, la plage, résolument.
Jean-François Sivadier aime les grands textes. Avec Ivanov, le metteur en scène offre une adaptation virtuose du drame de Tchekhov. Écrasé par la norme, mort d'ennui, le monsieur « Dupont » russe nous guide dans une satire de la petite bourgeoisie pré-soviétique.
Avec Éclats, Léa Vinette offre à un trio de danseur·euses une chorégraphie généreuse mais toujours sur le fil, entre désordre et harmonie, spontanéité et écriture.
Un Tricount litigieux après des vacances entre amis, une divergence sur des goûts musicaux ou sur l’éducation à donner à ses gosses : dans un futur proche régi par l’IA et menacé d’effondrement, deux vieux potes en viennent aux mains pour des motifs futiles lors d’un jeu de ballon aux règles fictives. Serions-nous toujours à deux doigts de la violence dans notre quotidien ? C’est le postulat, en filigrane, de Pas de souci, petit match entre amis dans une salle de sport rétrofuturiste, écrit à trois par les comédiens Solal Bouloudnine, Maxime Mikolajczak et le metteur en scène Olivier Veillon. Un petit shoot satirique des temps modernes, où tous les coups sont permis.
Des images low-tech, des jeux d’ombre, quelques machines et quatre mains : les New-Yorkais Steven Wendt et Phil Soltanoff déploient un monde depuis presque rien dans un spectacle en diptyque. Une économie de moyens qui fait du bien et nous ramène à l’artisanat d’un spectacle vivant fabriqué sous nos yeux.
S’emparant d’un classique du cinéma allemand – l’homérique Fitzcarraldo de Werner Herzog, datant de 1982 –, le duo de circassiens compose une fresque narrative et dansée qui oppose hubris occidental et luttes sud-américaines sans céder au didactisme.
Au bord d’une rivière, une mère erre à la recherche de son fils disparu. De l’autre côté de la rive, des habitants rendent hommage à un jeune homme noyé un an auparavant. C’est lors d’un voyage au Japon, alors qu’il assiste pour la première fois à une pièce de théâtre nô, que Benjamin Britten découvre cette histoire. De retour en Europe, le compositeur britannique s’inspire du mythe pour l’écriture de Curlew River en 1964. À l’Opéra de Nancy-Lorraine, la metteuse en scène italienne Silvia Costa s’empare de ce livret, qu’elle augmente d’un prologue signé par le compositeur serbe Marko Nikodijević. Une interprétation à la fois minimaliste et féministe de la pièce, qui interroge les origines du gaslighting dont les femmes ont toujours fait l’objet, et replace leurs émotions au cœur de la scène.
Révélée au grand public après sa participation à la première saison de Drag Race France (2022), l’artiste drag Soa de Muse a, depuis, fait sa place dans le paysage pop français. Son cabaret, La Bouche, est devenu une référence en la matière. Virginie Despentes l’a castée dans deux de ses pièces. Aujourd’hui, la performeuse met en scène un spectacle itinérant croisant identité noire et histoire du cabaret. Alors ça veut dire quoi, faire du drag en 2026 ? Réponses tranchées d’une des queens de la scène, entre deux anglicismes.
Il y a donc bien une vie après les Jeux Olympiques. Et celle de Maud Le Pladec, chorégraphe des cérémonies qui ont électrisé la planète en 2024, a de la gueule : plusieurs créas XXL sur le feu, dont une tenue secrète avec un « top artiste » de la pop. Mais l’artiste quarantenaire a gardé la tête froide après la tornade olympique : en 2026, ce qui lui importe, c’est de défendre le Ballet de Lorraine qu’elle dirige, à l’heure où l’on vide les caisses de la culture. Son tableau dansé Synchronicité, l’un de ceux qui ont marqué l’ouverture des JO, reprend vie au Carreau du Temple dans le cadre du festival Everybody. L’occasion de lui demander comment on se remet de la production d’un des plus gros shows de l’histoire.
Pourquoi soigner son CV quand on peut faire un seul-en-scène ? Comédienne et activiste transgenre venue d’Inde, Living Smile Vidya déballe son parcours et défait les attentes autour des récits minoritaires dans ce solo bourré de dérision.
La jeune garde circassienne a soif de nouveaux récits sur sa propre tradition. C’est l’ambition de Suzanne : une histoire du cirque, qui croise rencontre intergénérationnelle et recherche documentaire à l’écart des gros chapiteaux.
Pour la metteuse en scène Maëlle Dequiedt, le grand soir viendra à grand renfort de chant lyrique et de musique improvisée. C’est du moins l’espoir que nourrit Democracy Project, réjouissante mise en forme musico-théâtrale de la pensée de l’Américain David Graeber, artisan du mouvement Occupy Wall Street.
Si une météorite nous tombait dessus, que faire de nos derniers instants ? Dans une imposante scénographie immersive, Brigitte Poupart imagine une situation pré- et post-apocalyptique animée par des circassiens et des danseurs. Une mise en cause, sous les pirouettes et les figures dansées, de notre attitude face au désastre.
Qui de mieux que trois oiseaux de foire pour tirer au clair une affaire qui a secoué Israël en 2020 – le meurtre d’un palestinien autiste par un membre des forces de l’ordre israéliennes ? Dans Au nom du ciel, Yuval Rozman passe par la dérision – et l’ornithologie – pour ouvrir un dialogue épineux sans prétendre à la réparation. Un petit tour de force à dos de volatile.
Nos cerveaux sont-ils cramés au point d’être inaptes à la communication ? C’est ce qu’avance le chorégraphe Alban Richard dans Quartet, illustration par la danse du dysfonctionnement qui gagne nos corps au XXIe.
Ses performances mutantes dans l’espace public l’ont fait connaître sur les réseaux sociaux, et le documentaire Queendom sur le circuit des festivals : l’artiste russe Jenna Marvin confronte la pression politique qui pèse sur les existences queer dans sa première exposition française à Transfo Emmaüs Solidarité .
Musique
Sébastien Barrier fait une fixette sur Sleaford Mods, le duo de post-punk britannique dont les diatribes ont capturé la lose des années Brexit. En solo dans Dear Jason, Dear Andrew, ce showman issu des arts de la rue dresse son autoportrait en fan boy : un pied dans la bipolarité, l’autre dans la déglingue.
Face au grotesque de l’époque, le festival de performance Les Urbaines – point de ralliement de l’émergence européenne – fait le choix du fou rire cathartique, du burlesque et de la blague corrosive.
Pas besoin de scène ni de gradin pour faire l’expérience de Je suis une montagne, installation performative signée Eric Arnal Burtschy. Dans l’air flottent une soixantaine de transats suspendus à des câbles. Là, allongé et les yeux fermés, le public s’engouffre dans un tunnel de sensations : chaud, froid, vent, vibrations et même une rasade de pluie en fin de parcours. Une bande son accompagne le voyage : des infrabasses, quelques frôlements, jusqu’à un paroxysme de textures synthétiques. Issu de la danse, le metteur en scène en est à sa deuxième création ne requérant aucune présence humaine en plateau – si ce n’est pour assurer la sécurité des participants. Médium artistique du futur ? Simulation environnementale ? Trip psychédélique ? À vous d’en décider – si vous ne craignez pas l’obscurité ni les orages.
Avec Delay the Sadness, Sharon Eyal compose un show autour de la perte et du deuil. Hommage à sa mère récemment disparue, la pièce est une cartographie sensible des différents états physiques et psychiques traversés pendant cette période suspendue.
Dans Le Pas du Monde, nouvelle création du Collectif XY, vingt-cinq acrobates s’échignent à composer une succession de tableaux naturels plus vertigineux les uns que les autres. Une ultime tentative de réconciliation avec le vivant par les outils du cirque.
Cinéma
La cinéaste Alice Diop a signé huit documentaires et un film de fiction, Saint Omer, récompensé du Grand Prix du Jury à Venise en 2022. À 45 ans, elle monte pour la première fois sur les planches cet hiver dans Le Voyage de la Vénus noire. Puisque « nous sommes obligés de trouver des moyens nouveaux pour dire la même chose », Diop aménage les formes pour raconter l’intime, l’histoire et l’identité. Échange transatlantique à l’ombre de sa bibliothèque, dans sa maison de Montreuil.
Le théâtre de Sylvain Creuzevault nous avait habitués à une promesse ambiguë de grand soir. Des paroles jusqu’à la saturation. L’idéal porté à démesure. Le verbe trop haut pour la chair. Les idées trahies par les corps : dis-moi « révolution », je sortirai ma bite. Parle-moi de Dieu, je te répondrai avec un pet. De pièces en pièces, le metteur en scène de 43 ans remonte l’histoire à rebrousse-poil : Robespierre dans Notre terreur, Marx dans Le Capital et son singe, Dostoïevski qui regarde, en visionnaire, « par-delà le socialisme athée » dans Les Frères Karamazov. Le théâtre de Creuzevault dessine sa propre généalogie communiste, une « histoire à soi » des vaincus. Dernièrement, avec L’esthétique de la résistance et Edelweiss, France Fasciste, il s’est joué du récit officiel de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, le voilà qui accoste dans l’Italie des années 1960 et 1970. En s’emparant de Pétrole de Pier Paolo Pasolini, il porte encore au plateau une œuvre impossible. Pourquoi ? L’homme est peu disert sur cette question : « Parce que j’en ai le goût. » Dans une enfilade de notes, l’auteur dresse le portrait d’une société prise en étau entre les pressions du Vatican et les désirs d’émancipation, entre tradition et consommation. En toile de fond, un pouvoir corrompu, des relents coloniaux, l’action directe des Brigades rouges et le vrai terrorisme : celui de l’État. Au centre, un homme partagé entre ses aspirations à la réussite et ses désirs interlopes, la petite musique lancinante du refus de parvenir. De ce roman inachevé – le poète italien meurt avant sa publication dans des circonstances troubles – Sylvain Creuzevault tire sa pièce la plus désespérée. L’intensité est devenue fébrilité, les corps s’absentent, le rire abîme les dents.
Que vaut un vêtement hors de son contexte ? Essayez donc d’aller à une réunion pro en pyjama, les réactions devraient être gratinées. Bérangère Vantusso pose la question avec Faire le Beau, sa nouvelle création. À l’aide d’une tonne de tissu, de cinq comédiens et d'une musicienne, la metteuse en scène explore la portée politique du vêtement.
Notre mémoire nous joue parfois des tours. Dans This is Unreal, co-écrit avec Pierre Godard, Liz Santoro retrace sa vie au prisme de sa paramnésie, une maladie bénigne qui lui génère des souvenirs fictifs. IA à l’appui, l’artiste se lance dans une autobio fantasque et dansée, entre mémoire humaine et synthétique.
Dix-huit ans après sa pièce culte L’effet de Serge, le metteur en scène Philippe Quesne rouvre l’appartement mythique de son anti-héros. Dans Le paradoxe de John, le logement est devenu une galerie d’art et une troupe d’artistes y expérimente la fine frontière entre vacuité et geste poétique. Une méditation sur la valeur de l’art et les fragiles convictions de ceux qui en fabriquent.
Un poème du XIIe, un rideau vert, un peu de danse et quelques illusions sonores : il n’en faut pas plus au collectif La Tierce pour tutoyer le mystère. Dans leur Contreclé, quatuor surréel tout en passe-passe imaginaire, pas besoin d’en croire ses yeux : l’invisible pèse plus lourd que le visible.
Adapter Boris Vian à l’opéra ? Le compositeur russe Edison Denisov s’y essaie dans un spectacle excentrique mais bancal. Extravagances visuelles, Paris d’Épinal, partition entre jazz et classique : le surréalisme du XXème est-il soluble dans l’opéra du XXIème ?
Déambulation chorégraphiée par Cedric Mizero, Umunyana s’interroge sur un souvenir qui le tiraille depuis l’enfance : comment une société peut-elle vénérer « la vache sacrée » mais d’un même geste en abattre des troupeaux ?
Le metteur en scène Sylvain Creuzevault et sa troupe plongent dans les méandres du pouvoir et du capital avec Pétrole. L’œuvre monumentale inachevée de Pier Paolo Pasolini explore les zones les plus sombres du désir et de la corruption, sur fond d’Italie des années 1970. Mouvement vous emmène en coulisses de la création du spectacle à Bonlieu Scène nationale Annecy.
C’était le 11 octobre dernier, en clôture du festival Actoral. Mouvement s’interrogeait sur la sur-thématisation des objets culturels, en particulier dans les arts vivants. Dans le panel : Carolina Bianchi, metteure en scène brésilienne ; Julien Gosselin, metteur en scène et directeur de l’Odéon-Ateliers Berthier à Paris ; Chloé Tournier, directrice de la Garance à Caillon ; Morgan Labarre, directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Lyon ; modération : Thomas Corlin, rédacteur en chef de Mouvement.
Lorsque les mots ne parviennent plus à dire, les gestes peuvent-ils suffire ? Pour raconter sa mère souffrant d’Alzheimer, Malika Djardi compose un dialogue dansé mêlant archives vidéo et chorégraphie.
Figure phare de la musique minimaliste et de la lutte contre le racisme et l’homophobie, le compositeur Julius Eastman n'a été reconnu qu'après sa mort, survenue dans la solitude et le dénuement. À travers une forme ouverte et festive pour six interprètes, le chorégraphe Calixto Neto tisse un tableau d'entraide communautaire qui parachève le geste pionnier de l'artiste new-yorkais.
Comme chaque automne, le CWB accueille son opulent festival de performances. Soixante shows, de midi à minuit : de quoi analyser les grands démons de l’époque.
Au festival de performance de la Fundaçao de Serralves à Porto, Gui BB – fraichement débarquée de Montréal sur les scènes européennes – présente I have such a horrible voice, un conte horrifique sur la précarité et la laideur comme outil de subversion.
La Compagnie Rasposo aime le cirque à l’ancienne, sa poésie, ses agrès, son Guignol. Mais, après 35 ans d’existence, sa directrice Marie Molliens ouvre un espace pour interroger cet héritage et ses traditions.
Les corps peuvent-ils échapper à l’emprise martiale au sein d’une société en cours de militarisation ? Marco da Silva Ferreira l’envisage dans F*cking Future, récit d’émancipation pour neuf interprètes, au risque d’esthétiser l’autorité.
En fond de scène, quatre portants chargés de costumes bariolés. Côté cour, une cuvette de WC. Pour sa nouvelle création, Kaori Ito a fait le choix de l'épure. Il y a pourtant là plus qu’un décor pour ses huit interprètes, mais un podium sur lequel échouent leurs illusions. Une parabole sur l'obsession de la réussite qui gangrène la société japonaise.
Baignée dans la pénombre qu’elle chérit, la chorégraphe Nacera Belaza politise sa rencontre avec la comédienne Valérie Dréville.
La commande était ambitieuse : mettre les élèves musicien·nes et danseur·euses du conservatoire de Lyon en dialogue avec les compositions de Pierre Boulez – dont on fête le centenaire cette année – ainsi qu’avec les œuvres du Musée des Beaux-Arts, dans une déambulation chorégraphiée par Tânia Carvalho. L’artiste portugaise y répond à sa manière dès le titre : Tout n’est pas visible, tout n’est pas audible. Au spectateur alors de traquer – ou non – cette matière insaisissable.
Après sa rencontre avec son double généré par IA dans dSimon, Simon Senn convie Amaranta Fontcuberta, spécialiste de l’évolution, à mettre en scène ses recherches sur la « fourmi argentée ». Le long d'un solo poétique et plein d’humilité, la scientifique confronte les grands chamboulements en cours dans notre rapport au vivant.
Un artiste qui explore ses origines le fait-il au risque d’exotiser sa propre culture ? Dans ce solo bricolo, le metteur en scène Jonathan Capdevielle et le comédien Dimitri Doré pénètrent cette zone trouble, entre récit d’adoption et reconstitution du folklore balte.
Avec la reprise du show qui l’a propulsé en 2014, le chorégraphe belge Jan Martens questionne le goût du public pour les corps en souffrance en poussant le curseur de l’effort physique à son maximum.
D’un côté, une création solaire et tellurique. De l’autre, une pièce lunaire et métallique. Dans le cadre d’un double programme commandé par le Ballet de l’Opéra national du Rhin, le chorégraphe français Léo Lérus a fait le choix du contraste pour mieux souligner la complémentarité entre son univers et celui de Sharon Eyal, figure israélienne du monde de la danse.
Il a remporté la version bulgare d’Un dîner presque parfait. Il s’est fait bannir de Grindr. Il a chanté dans les camps de réfugiés ukrainiens en Pologne. Il rémunère des spectateurs pour simuler des actes sexuels sur scène. Malgré ou grâce à ça, un célèbre festival viennois lui a commandé une pièce inédite pour célébrer le bicentenaire du compositeur Johann Strauss. C’est peut-être la réussite première du performeur bulgare Ivo Dimchev : malgré sa véhémence à prouver le contraire, il trouve encore des gens pour le prendre au sérieux. Entretien-punchline dans les bouchons de Sofia.
Prendre les spectateurs à partie en plein show ou les imiter le long d’une performance personnalisée ; les balader en fauteuil roulant, les yeux bandés ; leur soutirer un secret en privé puis le révéler en public. Pendant des années, les Flamands de Ontroerend Goed ont joyeusement malmené leur auditoire. Mais ça, c’était avant. Depuis le COVID, l’entité pilotée par Alexandre Devriendt a changé son fusil d’épaule : pourquoi diviser quand les gouvernements le font déjà si bien ? Désormais, les expériences participatives du collectif visent plutôt à nous connecter – et tous les moyens sont bons. Summit nous convie à l’écriture d’une nouvelle constitution pour les arts. Thanks for being here scanne les gradins à la caméra et nous met face à ce qui constitue une communauté de spectateurs. Handle with care va plus loin et confie les clefs du spectacle au public : une scène, quelques instructions sur des bristols et à vous de jouer. Directeur artistique de la troupe, Alexandre Devriendt revient sur ce qui, en vingt ans, a transformé une bande de potes dont les performances trash agitaient Gand en une compagnie dont les aventures interactives font le tour de la planète.
C’est une douceur teintée de mélancolie qui enrobe la nouvelle création du chorégraphe Christian Rizzo. Annoncée par un titre quasi programmatique – À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête –, cette pièce pour sept danseur·ses attire notre attention sur ce qu’un geste peut recouvrir par temps de grande violence.
En portugais, borda signifie « frontière », mais aussi « rêve » ou encore « tissage ». Inspirée par cette polysémie, la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues livre une fresque visuelle dans laquelle le groupe est un ancrage face à un monde en métamorphose.
En cette rentrée culturelle teintée par une forte mobilisation militante, le Festival d’Automne donne Carte Blanche à la Casa do Povo, centre d’art brésilien engagé. Fondé en 1946 par des associations juives antifascistes à São Paolo, ce lieu communautaire est géré collectivement, sans distinction entre activités artistiques et sociales. Pour répondre à cette invitation française, une cuisine, un club de boxe temporaire, un atelier d’impression de fanzines et un lieu d’accueil parents-enfants ont été imaginés à la Maison des Métallos. Un QG où la gratuité est de mise et qui propose aussi une programmation artistique co-imaginée avec le Festival. Au menu : quelques artistes renommés brésiliens — Lia Rodrigues et Carolina Bianchi— et d’autres — MEXA ou Graziela Kunsch — plus confidentiels dans l’Hexagone mais tout aussi explosifs. Mouvement s'est rendu à l’inauguration de cette « maison du peuple » parisienne pour rencontrer son directeur artistique Benjamin Seroussi.
Expérience forte mais ambiguë, We need silence de la chorégraphe franco-grecque Katerina Andreou conjugue des mouvements répétitifs et contraires et tente de faire advenir le silence dans le vacarme.
Dans sa nouvelle fiesta chorégraphiée, Marlene Monteiro Freitas s’inspire (très) librement du recueil de contes perses Les Mille et Une Nuits. En bon clown aguerri, la metteuse en scène cap-verdienne contourne l'écueil de l'exotisme et s’intéresse aux stratégies de diversion et de révolte qui habitent le texte.
Dans un univers aseptisé, sept individus se heurtent aux mécanismes qui broient langue et idée. Un air de science-fiction plane-t-il sur le bien nommé Monde nouveau, allégorie millimétrée signée Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, ou est-ce déjà notre présent ?
Quel est le rapport entre le speech d’un coach en cryptomonnaies et une douche froide ? Entre un baby phone à quatre heures du matin et une notice scientifique sur le boson de Higgs ? Entre les résultats du lotto en Espagne et la cible d’un raid israélien ? Aucun, sinon dans les spectacles de Joris Lacoste. Issu de la scène alternative parisienne et des avant-gardes de la poésie au tournant des années 2000, le metteur en scène a développé en vingt ans des formes théâtrales qui accueillent tous les reflets du réel, y compris les plus sombres. Celle qui l’a imposé dans le paysage culturel s’appelle l’Encyclopédie de la parole, entamée dès 2007 : un répertoire de fragments oraux prélevés de toutes parts pour leurs sens ou leurs qualités formelles, qui ont fourni la matière de plusieurs spectacles-chorales, d’un récital classique ou encore d’un « jukebox » vivant. Une façon pour l’artiste de poétiser la vertigineuse diversité du monde, mais aussi d’injecter l’énergie du quotidien dans un théâtre encore cramponné à ses belles lettres jusqu’à récemment. Aujourd’hui la cinquantaine, Joris Lacoste, qui a grandi dans un « désert culturel de 2 000 habitants » près de Bordeaux, voit grand : une simili-comédie musicale pour neuf interprètes, dans laquelle les membres d’un culte imaginaire scandent des listes de tout ce qui compose notre univers – du plus insignifiant au plus extraordinaire, du plus insolite au plus abject. Le Kamoulox ultime ou la clé d’une grande réconciliation ?
À quoi reconnait-on le poète ? Aux rapprochements inédits qu’il opère, à sa parole cosmique, décollée de tout thème. Alberto Cortés en est. Dans un solo possédé, l’Espagnol transforme son expérience de « pédale andalouse » en un panache d’apparitions romantiques ou modernes, mues par une violence cryptique.
La Luxembourgeoise Simone Mousset expose les travers du soft power culturel européen dans une vraie-fausse conférence dansée au bord du malaise.
Coup de folie ou coup de maître pour Mette Ingvartsen ? Avec Delirious Night, la chorégraphe danoise s’aventure jusqu’au bout de la nuit, au risque de s’y perdre.
Se balader dans un recueil de nouvelles ? Le Belge Armel Roussel nous y invite avec Soleil, parcours de saynètes intimistes inspirées des nouvelles de l’Américain Raymond Carver, en déambulation dans un théâtre. Une expérience sensible qui happe par la force de son dispositif.
Dans Magec / the Desert du chorégraphe Radouan Mriziga, le désert est un lieu d’abondance où la danse se fait polymorphe et envoûtante.
Dans un face-à-face sensible, le dramaturge Mohamed El Khatib et le chorégraphe Israel Galván reviennent sur leur enfance et leur relation conflictuelle au père.
Mise en scène explosive du jeune chorégraphe Némo Flouret, Derniers feux nous nous convie aux préparatifs d’une cabale mystérieuse. Un tableau brut, sur lequel projeter toutes les urgences du moment.
Les enfants placés à l'ASE – Aide sociale à l’enfance – sont-iels des figures tragiques modernes ? Oui, selon Tamara Al Saadi qui lie le destin d’Antigone à celui d’une adolescente ballottée de foyers en familles d’accueil.
Après Romances inciertos, leur traversée du répertoire espagnol en 2022, Nina Laisné et François Chaignaud s’immergent dans les musiques argentines pour leur nouvelle création. Portée par la chanteuse Nadia Larcher et six musicien·nes, leur fable mêle folklore sud-américain et influences baroques dans un hommage à la force résistante qui irrigue les traditions populaires.
Pas de scéno, pas d’écran, mais toujours des mises en abyme : le ponte du théâtre contemporain Milo Rau s’est prêté à l’exercice de la pièce itinérante du Festival d’Avignon sans perdre de vue ses marottes « méta ». Résultat : un duo de rue volubile qui passe de La Mouette à Jeanne d’Arc et tourne aujourd'hui dans les boîtes noires sans perdre de sa force.