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Scènes
Fut un temps où pour soulager les femmes « dépressives », on les enfermait dans leur chambre. Spoiler alert : ça ne marche pas. C’est tout le sujet du Papier peint jaune, nouvelle écrite à la fin du XIXe siècle par Charlotte Perkins Gilman, que la metteuse en scène Alix Reimer adapte au plateau.
Arts
Cancer, myopathie, fatigue chronique et douleur : Benoît Piéron a passé une enfance « hors du champ de la vie ». Aujourd’hui, l’artiste transcende cette expérience dans des formes à la fois cute et subversives. Ses peluches, ses lits d’hôpitaux et ses cabanes magiques racontent, l’air de rien, une vie à la merci du corps médical. Dernièrement, au fil de ses rencontres dans le milieu queer, Benoit Piéron à découvert qu’en plus de ce qu’il appelle « ses maladies de compagnie », il est né intersexe. « Je n’ai jamais vraiment su qu’elle était ma lettre dans l’acronyme LGBTQIA+. » S’il l’ignorait, c’est parce que l’establishment hospitalier a pour habitude d’opérer l’intersexuation au plus jeune âge et conseille aux familles d’en faire un tabou. Pour son exposition personnelle au Palais de Tokyo intitulée Vernis à ombres, le quarantenaire ressuscite la baie vitrée de son enfance, derrière laquelle est projeté un film porno abstrait, geste radical par lequel il se réapproprie son corps. Alors, comment vit-on quand la société nous place à la marge de tout ? Réponse avec un artiste qui s’est fabriqué loin de la norme.
Le plasticien Jérémie Bennequin souffle un vent mystique dans la Crypte d’Orsay. C’est celui du Cantique des cantiques, poème millénaire qu’il réinvente dans une installation poétique et conceptuelle où les mots déclenchent des formes et des fragrances.
Dans sa nouvelle fiesta chorégraphiée, Marlene Monteiro Freitas s’inspire (très) librement du recueil de contes perses Les Mille et Une Nuits. En bon clown aguerri, la metteuse en scène cap-verdienne contourne l'écueil de l'exotisme et s’intéresse aux stratégies de diversion et de révolte qui habitent le texte.
Spectacle pour cinq interprètes, un espace et un public, Orchestre vide, longing for you de Habib Ben Tanfous s’empare d’un loisir populaire, le karaoké, pour mettre en valeur ce dont on préfère ne pas se vanter : nos imperfections, nos failles, nos fausses notes.
Les corps peuvent-ils échapper à l’emprise martiale au sein d’une société en cours de militarisation ? Marco da Silva Ferreira l’envisage dans F*cking Future, récit d’émancipation pour neuf interprètes, au risque d’esthétiser l’autorité.
En 2012, une bande de Scandinaves cassent le Festival d’Avignon. Pendant plus de trois heures, leur Conte d’amour nous pose devant une boîte étanche dont l’action est projetée en vidéo. À l’intérieur : le déclin morbide d’une famille nucléaire, entre violence et pédophilie, singé en grognements et en chansons. C’est le style Markus Öhrn : de la performance brute, potache et malaisante, qui tape droit dans les plaies de la psyché occidentale. Après huit ans d’absence sur les scènes françaises, l’Odéon invite à nouveau le Suédois, cette fois-ci pour une mouture en français de son adaptation d’Ingmar Bergman. Scènes de la vie conjugale, la série culte que le célèbre cinéaste réalise en 1973, subit le traitement « white box et masques grotesques » qu’affectionne aujourd’hui le plasticien et metteur en scène. À l’arrivée : un saccage du couple hétéronormé, mis à distance pour mieux maltraiter nos cerveaux.
Pas de scéno, pas d’écran, mais toujours des mises en abyme : le ponte du théâtre contemporain Milo Rau s’est prêté à l’exercice de la pièce itinérante du Festival d’Avignon sans perdre de vue ses marottes « méta ». Résultat : un duo de rue volubile qui passe de La Mouette à Jeanne d’Arc et tourne aujourd'hui dans les boîtes noires sans perdre de sa force.
Si elle se pratique nu comme un verre avec des Nike blanches aux pieds, la danse de Wallace Ferreira et Davi Pontes n’en est pas moins une pratique d’auto-défense. Dans le troisième et dernier opus de leur cycle Repertório, le duo continue de représenter les expériences des corps queer et racisés et perfectionne sa méthode : une mise en scène d’une simplicité pure, un mouvement ultra sharp d’une rigueur infaillible.
Du jour au lendemain : le silence. La surdité a subitement frappé Brigitte, la mère de la comédienne Louve Reiniche-Larroche. Transposé au théâtre avec la metteuse en scène Tal Reuveny, ce drame donne lieu à une fresque familiale d’un nouveau genre : un seul en scène en playback. Car, si l’ouïe forge notre rapport au monde, que se passe-t-il lorsqu’on la perd ?
Angelin Preljocaj sublime le chaos de la perte dans cette envoûtante fresque chorégraphique. Un Requiem(s) au pluriel où l’on expie collectivement la mort pour mieux célébrer la puissance de la vie.
L’artiste palestinienne Aysha E Arar présente une œuvre à haute charge spirituelle à la Ferme du Buisson, à la croisée de la peinture symboliste et du vidéo clip onirique.
Parfois il suffit d’un peu de plastique et de quelques ventilateurs. Quinze ans après Vortex et L’après-midi d’un Foehn, Phia Ménard imagine une nouvelle pièce autour du vent. Si elle est pensée pour un jeune public, Nocturne (Parade) ne cède à aucune simplicité, technique comme narrative.
À l’heure du monopole des GAFAM et de la militarisation technologique, la Villa Arson à Nice fait dialoguer deux artistes-penseuses majeures de l’ère internet. En miroir avec Magnanrama, panorama de l’œuvre dissidente de la Française Nathalie Magnan, l’Allemande Hito Steyerl met en lumière les conditions de travail de la classe ouvrière du numérique avec l’installation Mechanical Kurds. Une exposition bicéphale qui souligne l’impact cognitif du digital.
Il est fini le temps où on enfermait des femmes dans des boîtes pour les couper en deux sur scène. La magie d’aujourd’hui a d’autres choses à nous transmettre. Dans un spectacle hautement participatif, Thierry Collet remet en cause notre perception du réel et nos illusions respectives.
Deux artistes, deux générations : Mire Lee est une petite célébrité de l’installation contemporaine, Pipilotti Rist est reconnue depuis les années 1980 en tant que plasticienne et vidéaste féministe. À l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, ces mini-rétrospectives croisées ouvrent une zone pour penser le corps et ses affects. Bienvenue dans The Psycho(Somatic) Zone.
ENSEIGNER SOUS TRUMP 2 : À QUI PROFITE LA FUITE DES CERVEAUX
Cinéma
Lucrecia Martel, figure du « Nouveau cinéma argentin », fait peu de films mais touche à tous les genres : l’épouvante, la bande dessinée, la science-fiction. Elle s’intéresse aux classes sociales, la sienne d’abord : sa « trilogie de Salta », du nom de la ville où elle est née au nord du pays en 1966, décrit un monde bourgeois dont les attitudes exercent une violence sourde sur leur environnement. Dans La Ciénaga (2001), les enfants chassent dans la forêt pendant que les adultes s’enivrent au bord de la piscine et qu’un orage annonce un danger imminent. L’adolescente de La Sainte Fille (2004) poursuit un docteur venu se frotter contre elle, tandis que La Femme sans tête (2008) commet un délit de fuite sans que l’on sache si elle a renversé un chien ou un enfant, son entourage s’efforçant de faire comme si de rien n’était. Hantés par la dictature argentine, ces films donnent à sentir, sans commentaire, la domination et la complicité d’une classe aisée et blanche. Pour autant, les névroses qui circulent dans le cinéma de Lucrecia Martel n'éclatent jamais tout à fait à l'écran. C’est le son, dont elle ne cesse de clamer l’importance, qui les prend en charge. Son dernier film, Zama (2017), aborde la colonisation espagnole du XVIIIe siècle et met en scène un piteux fonctionnaire du vice-Roi des Indes qui attend en vain sa mutation. Depuis, tout en réalisant régulièrement des films courts, Martel travaille sur un documentaire qui traite de la résistance des communautés indigènes contre la spoliation de leurs terres, sujet d’autant plus crucial que l’Argentine s’est vouée à un économiste d’extrême droite armé d’une tronçonneuse. La cinéaste présentera son nouveau long métrage documentaire, Nuestra Tierra à Paris lors de la soirée d'ouverture de la 48e édition du festival Cinéma du Réel.
Prendre les spectateurs à partie en plein show ou les imiter le long d’une performance personnalisée ; les balader en fauteuil roulant, les yeux bandés ; leur soutirer un secret en privé puis le révéler en public. Pendant des années, les Flamands de Ontroerend Goed ont joyeusement malmené leur auditoire. Mais ça, c’était avant. Depuis le COVID, l’entité pilotée par Alexandre Devriendt a changé son fusil d’épaule : pourquoi diviser quand les gouvernements le font déjà si bien ? Désormais, les expériences participatives du collectif visent plutôt à nous connecter – et tous les moyens sont bons. Summit nous convie à l’écriture d’une nouvelle constitution pour les arts. Thanks for being here scanne les gradins à la caméra et nous met face à ce qui constitue une communauté de spectateurs. Handle with care va plus loin et confie les clefs du spectacle au public : une scène, quelques instructions sur des bristols et à vous de jouer. Directeur artistique de la troupe, Alexandre Devriendt revient sur ce qui, en vingt ans, a transformé une bande de potes dont les performances trash agitaient Gand en une compagnie dont les aventures interactives font le tour de la planète.
Société
Il y a fort longtemps – avant les forages pétroliers et les yaourts en pot –, les sociétés humaines étaient intéressées par leur propre « génération » : elles faisaient des enfants et prenaient soin du monde. Cette notion disparaît avec le christianisme puis avec l’économie moderne. Émilie Hache remonte le cours de cette histoire et fait la lumière sur des « matriarcats » possibles. La philosophe écoféministe sera l'invitée du Festival parlé #7 qui prendra place durant la 48e édition du Cinéma du Réel.
ANARCHISME ET ADORATION, AVEC LES NOUVEAUX « CATHOS DE GAUCHE »
Ses installations nous ont plongés parmi les cowboys afro-américains de Philadelphie, ou les fantômes de l’hôpital psy que dirigeait Frantz Fanon à Blida. Aujourd’hui, le plasticien Mohamed Bourouissa saute dans l’inconnu – le théâtre – et atterrit dans une prison pour femmes. Dans sa première mise en scène, le simili-stand-up Quartier de femmes, le Franco-Algérien reste fidèle aux pratiques populaires et aux cultures périphériques qui alimentaient déjà son travail visuel. L’occasion de vérifier si on peut bel et bien rire de tout en bonne compagnie.
Un one-man-cirque ? Il y a de ça dans Ceramic Circus, création bricolo de Julian Vogel. Poursuivant ses réflexions sur les matières et la fragilité, le Suisse y détourne les règles et les codes de l’art sous chapiteau.
Les images mentent. Capturer le réel ? Plus personne n’y croit. L’IA déferle avec son contenu standardisé et bas de gamme, les pouvoirs politiques lissent les représentations à mesure que les fractures sociales s’intensifient. Le centre de la photographie de Mougins fait un détour par les années 1970 et le surréalisme du photographe André Villers pour revenir au présent avec les images accidentées d’Elsa Leydier et Clara Chichin. Faudra-t-il anéantir l’image pour mieux voir ?
Pouvoir surnaturel ou trucage ? Veut-on vraiment savoir ? Au CAC Brétigny, Show d’Houdini rassemble le travail de huit artistes contemporain·es sous le signe du légendaire illusionniste. Sur la scène du centre d’art : marionnettes arnaqueuses, boîtes surprises et peinture ésotérique.
Fabriquer une chaise, c’est trouver une forme à une fonction. Partant de ce simple postulat, le metteur en scène Antoine Defoort enchaîne les pirouettes technico-poétiques dans un seul en scène informel mais astucieux. Vous ne regarderez plus vos tartines de la même façon.
Décortiquer le théâtre par le théâtre. Comprendre sa source, actualiser sa fonction politique, et ce avec les outils les plus humbles – une scène, des comédiens. Le metteur en scène Maxime Kurvers s’y attelle depuis une dizaine d’année dans des pièces ascétiques en apparence, mais généreuses dans leurs intentions. Dans La naissance de la tragédie en 2018, un comédien, seul, donnait à vivre la première représentation de l’histoire. Dans Théories et pratiques du jeu d'acteur·rice (1428-2021) en 2020, un casting complet déroulait des siècles de méthodes d’acting et les séquences socio-politiques qui les ont produites. Aujourd’hui, le metteur en scène enjoint la comédienne Yuri Itabashi à accomplir l’impossible : interpréter, en tant que femme, Okina, seul rituel du répertoire nippon à être défendu aux comédiennes. En plateau : le minimum. Conceptuellement : c’est chargé.
Photographie
portfolio
« Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » Cette question ouvre Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo — une enquête intime, poétique et familiale qui embrasse les blessures de l’histoire européenne. Sur la scène du Théâtre Vidy-Lausanne, Valérie Dréville et Guy Cassiers donnent corps à ce Thésée moderne et nous invitent, nous aussi, à parcourir le labyrinthe de la mémoire. Mouvement vous emmène en coulisses de la création du spectacle.
Pas besoin de scène ni de gradin pour faire l’expérience de Je suis une montagne, installation performative signée Eric Arnal Burtschy. Dans l’air flottent une soixantaine de transats suspendus à des câbles. Là, allongé et les yeux fermés, le public s’engouffre dans un tunnel de sensations : chaud, froid, vent, vibrations et même une rasade de pluie en fin de parcours. Une bande son accompagne le voyage : des infrabasses, quelques frôlements, jusqu’à un paroxysme de textures synthétiques. Issu de la danse, le metteur en scène en est à sa deuxième création ne requérant aucune présence humaine en plateau – si ce n’est pour assurer la sécurité des participants. Médium artistique du futur ? Simulation environnementale ? Trip psychédélique ? À vous d’en décider – si vous ne craignez pas l’obscurité ni les orages.
Et si la planète nous réglait notre compte une bonne fois pour toutes ? Les Belges de la Compagnie Still Life l’envisagent dans un théâtre à sketchs muets, parodie des incohérences humaines au cœur d’une nature prête à imploser.
Déambulation chorégraphiée par Cedric Mizero, Umunyana s’interroge sur un souvenir qui le tiraille depuis l’enfance : comment une société peut-elle vénérer « la vache sacrée » mais d’un même geste en abattre des troupeaux ?
Lieu commun des pancartes de manif’, l’image du grand manitou déplaçant les masses du bout d’un fil n’épargne aucun dirigeant un peu trop oublieux de l’intérêt commun. Avec Le Ring de Katharsy, Alice Laloy prend la métaphore marionnettique au pied de la lettre. Au rythme de quatre matchs sans pitié, six pantins en chair et en os subissent les directives de leurs leaders.
Après les variations sur papier de PLI (2022), Inbal Ben Haim s’intéresse aux possibilités formelles de la corde lisse à travers un dispositif où les spectateur·ices font évoluer la scénographie en direct. Une pièce à la narration encore fragile, qui parvient néanmoins à tisser une relation singulière à son public.
Avec Marius, adapté du classique de Marcel Pagnol, Joël Pommerat propose une création ultra-classique autour de l’enfermement social. Un virage inattendu pour le virtuose de l’hyper-réalisme magique. Sauf à considérer l’étroite coïncidence entre l’asphyxiante paralysie de Marius et le parcours de vie des acteurs qui l’incarnent.