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Cinéma
On aurait bien aimé en voir deux heures de plus : c’est ce qu’on se dit après avoir vu la version courte – 3 h 30 tout de même – du deuxième long métrage de fiction de Pedro Pinho, Le Rire et le Couteau. Odyssée sur les frontières troubles du néocolonialisme, le film nous propulse dans l’intimité de Sérgio, ingénieur environnemental recruté par une ONG en Guinée-Bissau pour rédiger un rapport sur le tracé d’une route contestée. À peine arrivé, le trentenaire rencontre Diára, tenancière d’une buvette queer, flamboyante adepte de la débrouille, ainsi que son acolyte Guilherme, un Brésilien gender fluid à la recherche de ses racines en Afrique de l’Ouest. Le trio se forme, structuré par des rapports de désir et de pouvoir. Des boîtes de nuit de Bissau jusqu’aux derniers villages encore épargnés par le capitalisme, Sérgio mène sa barque, sans jamais échapper à ce qu’il représente – un homme blanc travaillant pour une ONG dans une ancienne colonie – ni aux rapports de domination Nord/Sud qu’il rejoue malgré lui. Séquence après séquence, Le Rire et le Couteau déploie sa charge politique dans les rapports les plus intimes : les quatre vérités d’une travailleuse du sexe dans un tripot en plein désert, les théories économiques d’un jeune homme d’affaires africain sur un dancefloor. Mimant le rythme de la vie, on entre dans le film comme dans une transe, pour tenter vainement de répondre à cette question : sera-t-on un jour lavé du sang de l’héritage colonial ? Au matin de la projection de la version longue, dans le cadre de Regards Satellite – festival transilien qui lui consacrait une rétrospective – le réalisateur portugais Pedro Pinho s’assoit à table, l’œil malicieux et la générosité débordante, pour retracer la genèse d’un périple entre douleur et réconfort.
Chez Mouvement, on aborde la société par son revers, à contrepied. Alors, pour honorer notre collaboration avec LaCinetek, plateforme de streaming dédiée aux films « de patrimoine », notre sélection de longs-métrages se fait un brin rebelle et s'attelle à présenter les classiques du tout jeune XXIe siècle. De 2000 à nos jours, la liste du magazine est un kaléidoscope de points de vue sur le monde tel qu’il est – et tel qu’on le montre peu. De vrai-faux films de noël, à savourer pendant les fêtes.
De l’errance d’un vingtenaire dans un bled des Alpes du Sud, un trio de jeunes cinéastes tire une ode doucereuse au « rien faire » à la croisée d’Alain Guiraudie et du ciné indé américain. Tout l’inverse de vos vacances à la montagne.
La cinéaste Alice Diop a signé huit documentaires et un film de fiction, Saint Omer, récompensé du Grand Prix du Jury à Venise en 2022. À 45 ans, elle monte pour la première fois sur les planches cet hiver dans Le Voyage de la Vénus noire. Puisque « nous sommes obligés de trouver des moyens nouveaux pour dire la même chose », Diop aménage les formes pour raconter l’intime, l’histoire et l’identité. Échange transatlantique à l’ombre de sa bibliothèque, dans sa maison de Montreuil.
Apôtre d’un cinéma artisanal et jardinier à son propre compte, Pierre Creton a réalisé une vingtaine de films sans catering ni casting. Ancien ouvrier agricole, il filme la traite des vaches et les potagers de ses clients entre deux scènes érotiques. Un prince, son cinquième long métrage, sort en salles prochainement. Rencontre à domicile, dans le bocage enchanteur du Pays de Caux.
Solitude, précarité et paranoïa fleurissaient dans une sélection inégale, dominée par un auteurtainment sans subtilité. Une poignée d’œuvres détonnaient cependant par leur approche sensorielle du fait social. Le jury ne s’y est pas trompé en récompensant Les dimanches de Alauda Ruiz de Azúa et Histoires de la bonne vallée de José Luis Guerin, deux coproductions franco-espagnoles.
Comment vit la jet-set de Tel Aviv pendant que Tsahal pilonne Gaza, à tout juste 70 kilomètres de là ? Dans l’excès, hors sol, dopée à la propagande d’État, plus carnassière que jamais. C’est cette réalité que pénètre Oui, cinquième long métrage du réalisateur israélien Nadav Lapid, basé à Paris depuis 2021. Un film inconfortable, qui éclate à la gueule, saisi de convulsions et de ruptures de ton, « malade » d’après son propre auteur. Comme témoins embarqués de cette hystérie collective, le cinéaste a choisi Jasmine et Y., couple d’entertainers-escorts survoltés, de toutes les soirées mondaines. Elle est danseuse, bien décidée à en découdre avec les machos fachos du pays. Lui est pianiste-performeur et négocie sa soumission au régime qui lui commande un hymne appelant à la conquête de Gaza. Dans les résidences de luxe de la capitale, on se débauche en serrant les dents tandis que les notifs de smartphone font le décompte des victimes et qu’au loin, la fumée des bombardements s’élève dans le ciel. Sous une forme hallucinée, Oui dit la gangrène morale qui ronge les élites israéliennes. Un brûlot moderne dont répond Nadav Lapid, conscient de signer là son dernier film dans son pays natal.
Le FID propose, cette année encore, un tour d’horizon mondial du cinéma de recherche, engagé tant dans sa forme que dans ses méthodes de production. La rétrospective Radu Jude, éclatante d’inventivité et de radicalité, formait le centre de gravité d’une sélection en demi‑teinte.
Ça remue fort en Roumanie. Fin 2024, un scrutin présidentiel est invalidé : le candidat vainqueur du premier tour, un soixantenaire prorusse jusqu’ici inconnu, aurait piraté TikTok pour booster sa campagne. Retour aux urnes en mai prochain. Pendant ce temps, sur la côte de la mer Noire, ça charbonne sur le chantier de la plus grosse base militaire en Europe de l’OTAN. Et, c’est historique : le pays vient d’intégrer l’espace Schengen. À la bonne heure ! Ce chaos made in Romania, personne ne l’embrasse mieux que Radu Jude. Il y a vingt ans, cet ancien réalisateur de pub signe ses premiers films alors que le pays s’invente un cinéma post-Révolution. À l’Ouest, le socio-réalisme de la « Nouvelle vague roumaine » a la cote, mais le cinéaste trace sa propre route : des formes barrées et un regard acide sur les vieux démons du pays. Dans sa filmographie, il y en a pour tous les goûts : des docus plombés sur la persécution des Juifs en Roumanie, des essais DIY – l’histoire roumaine à travers des publicités d’archive, un patchwork de vues webcam sur la tombe d’Andy Warhol – ou des longs métrages qui conjuguent satire nihiliste et prouesses formelles. Ce sont ces derniers qui le placent parmi les cinéastes du moment en Europe. Dans Bad Luck Banging or Loony Porn (2021), Ours d’Or à Berlin, et N’attendez pas trop de la fin du monde (2023), des héroïnes à bout de nerfs se cognent au capitalisme tardif et au conservatisme bas du front qui pourrissent l’époque. Mais Radu Jude a toujours l’idée de montage qui tranche ou une citation littéraire bien sentie pour relever ces chroniques du cynisme moderne. Sur son agenda en 2025 : la sortie de deux longs métrages tournés au débotté – les tribulations d’une huissière rongée par la culpabilité ; une relecture du mythe de Dracula – et un projet de film en France, à l’automne. Dans un Bucarest encore fumant de ses turbulences électorales, le cinéaste, qui a appris le français en potassant la presse ciné à l’Institut Français, nous a reçus à proximité de son banc de montage. Du 23 septembre au 11 octobre, il est à l'honneur de la rétrospective parisienne « Radu Jude, cinéaste intranquille », organisée par le Centre Pompidou au cinéma Mk2 Bibliothèque.