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Littérature
Le domestique est le nouveau décor de la littérature contemporaine. Les drames sont familiaux, les enquêtes généalogiques, et chaque récit, un plaidoyer contre une violence larvée, indicible, qui serpente entre les générations. Si bien qu’il est difficile aujourd’hui de nier la réalité de l’inceste, du viol conjugal ou de la domination des parents sur les enfants. Si ce sont d’abord les mères qui ont pris la parole pour raconter la solitude, le corps qui n’est plus à soi et les pulsions infanticides, en cette rentrée littéraire, c’est aux filles de sortir du silence. Louise Chennevière publie Faire la peau pour dire adieu à cette socialite parisienne qui l’a élevée et utilisée. Un récit fiévreux qui fait écho à Autobiographie de mon corps de l’écrivaine flamande Lize Spit, traduit cette année. Elle y raconte une mère en fin de vie, peu aimante, passive et précaire, noyant sa mélancolie dans l’alcool. Depuis des réalités sociales très différentes, les deux textes dissèquent cette relation première. Peut-on s’émanciper de sa propre mère ? Dépasser la peur ancestrale qui tient une fille sous son emprise ? Que désirer après des décennies passées sous le joug d’un parent fusionnel ? Dans un même mouvement de retour sur soi, Louise Chennevière et Lize Spit font le récit d’un corps traversé par les épreuves, dont les organes dysfonctionnent et la peau s’enflamme, un corps revendiqué par la mère, dans une logique d’identification et de compétition volontiers délirante et incestuelle. De mère en fille, une tradition : la haine. « Je voulais la tuer, alors je me suis tuée », écrivait Sylvia Plath, au sujet de sa première tentative de suicide à 20 ans. Pour se sauver, Lize Spit et Louise Chennevière ont refusé l’héritage.
Société
En français, on a pris l’habitude d’appeler improprement dièze le symbole précédant les hashtags, ces trend-topics qui alimentent le débat médiatique. Mais on a aussi importé du nouchi, l’argot d’Abidjan, le mot djèze, qui se prononce pareil et qui veut dire affaire. À mi-chemin entre le bruit du monde et les mots des gens, cette chronique trace sa route dans ce qui nous occupe.
La concentration du secteur de l’édition menace la qualité de la production littéraire et l’équilibre de la chaîne du livre : les grands groupes font la loi chez l’imprimeur comme chez le libraire. Pourtant, l’édition indépendante n’a jamais été aussi dynamique. C’est un archipel de petites structures hermétiques, débrouillardes par défaut, défricheuses dans les formes, précaires la plupart du temps. Depuis deux ans, cet écosystème se fédère autour d’objets éditoriaux dont Déborder Bolloré, le dernier bébé. Bilan d’étape à l’aube du mercato.
Figure de proue du mouvement décolonial, Louisa Yousfi navigue à vue dans l’expérience diasporique. Son premier essai, Rester barbare, proposait la ruse et le mouvement pour contrer les discours sur l’intégration. Dans La grande méthode, récit articulé autour de l’enterrement d’un père et d’un voyage en Algérie, l’autrice et journaliste fait dire à la langue française des choses encore rarement entendues. Manuel pratique pour miner les pouvoirs impérialistes de l’intérieur.
Au Mexique, la mainmise des cartels infiltre la société jusque dans son vocabulaire et sa production musicale. Les protagonistes du deuxième roman de Dahlia de la Cerda, Mexico Médée, vivent au rythme des corridos bélicos, un sous-genre de chansons traditionnelles caractérisé par l’apologie de la drogue et des narcos. Ce sont des femmes qui s’apprêtent à devenir mère, refusent de l’être, ou cherchent un fils égaré dans la jungle du banditisme. Toutes croisent la route d’une femme tatouée aux cheveux longs comme des serpents, qui déboule en Volkswagen Jetta vert fluo pour leur porter secours. Cette Médée contemporaine est l’alter ego fictionnel de Dahlia de la Cerda. Codirectrice de Morras Help Morras, un collectif pour l’émancipation des femmes en zones périurbaines, l’autrice puise dans ce travail de terrain et sa propre expérience de la féminité pour donner vie à des héroïnes badass. Rencontre chez elle à Aguascalientes, capitale de l’État conservateur du même nom, où l’écrivaine mexicaine se soucie davantage des luttes de sa communauté que des humeurs du petit monde éditorial.
C’est un paradoxe trop souvent éprouvé : on connaît dans le détail la trajectoire de l’ami Jean Moulin en région lyonnaise mais on ignore la géographie politique de ses propres grands-parents. Il n’y a pas d’endroit plus cryptique que la famille. Celle de Lucía Etchart a fait partie des Tupamaros, un groupe révolutionnaire d’extrême gauche actif dans les années 1960 en Uruguay. Sa mère a survécu dans la clandestinité grâce à l’assistance d’une dénommée Xeña. Une fois mise à l’abri, elle a fait la promesse de donner ce prénom à sa fille aînée, la sœur de Lucía. Mais le fonctionnaire a fait une faute d’orthographe dans le registre des naissances, si bien que les homonymes se sont cherchées toute leur vie sans se trouver. C’est ce genre de comptes qu’Etchart tente de solder dans Tupamadre, en faisant le portrait du personnage clé de l’enfance : la mère tempétueuse et secrète, la mère à la plage et la mère en chimio ; la mère finalement morte avec les mystères de sa vie. Il faut combler les trous dans le récit. Déjà, il faut choisir de croire aux racontars à moitié formulés, comme cette histoire de Xeña. Mais vus depuis l’enfance, les telenovelas et la lutte armée obéissent au même type de dramaturgie. La vie est un dialogue interne entre les piliers du bar de quartier et des bimbos brésiliennes vues à la télé, mis en scène par une petite fille qui parle trop dans un monde de silence. Dans la petite maison de Montevideo, on entend parfois du français, cette langue ramenée par ses parents de quinze ans d’exil avant la naissance de Lucía. C’est la langue qu’elle a choisie pour écrire Tupamadre : un français incorrect, sans accents ni apostrophes, sans la grammaire de l’école, où la sensation se substitue à la structure. Puisque l’orthographe sépare les gens dès la naissance. Lucía Etchart, qui vient de passer sept ans en France, retournera vivre en Uruguay à l’automne. En guise de pot de départ, elle s’apprête à publier Burro Cacao, son second livre. Ça commence comme ça : « Toulmonde, chaque etre dedans et dehors cete planete, le sai bien, / la rime sauve. / De koi sauve la rime ? Mais quele question de merde. » En couverture, un vaisseau spatial s’écrase sur la Tour Eiffel dans un nuage de fumée rose. Ce livre est écrit depuis l’intérieur de l’Empire, sur une période tourmentée. Pepe Mujica, ancien guérillero Tupamaros devenu président, est mort en mai dernier, marquant la fin d’un cycle pour les gauches postrévolutionnaires en Amérique latine. Nous nous rencontrons à Madrid, à mi-chemin entre Paris et Montevideo, où elle passe l’été pour tatouer. Rendez-vous dans un des rares cafés ouverts par un 15 août caniculaire. Elle a prévenu : « Il fera cho mais pa en mode brebis mortes. » Tout le monde est bien vivant.
Meloni déteste les migrants et les homosexuels, Nerona fait la chasse aux « déviants ». La première est un phénomène politico-médiatique, la seconde écume les plateaux télé. Hélène Frappat ne s’en cache pas : l’héroïne de son nouveau roman est très fortement inspirée de la Première ministre d’extrême droite. D’origine corso-italienne, la philosophe et romancière trace un chemin bien à elle dans le monde des lettres. « J’ai eu l’ENS sans apprendre mes définitions », nargue-t-elle dans sa cuisine, entre les livres et sa collection de cafetières. Depuis 25 ans, elle écrit sur le cinéma et ses démons, les réalisateur·ices féministes et les plus abusifs, les actrices brisées par Hollywood et celles qui résistent. En 2023, paraît son essai Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes. Elle y décortique la manipulation exercée par les hommes dans l’intimité du couple et étend son analyse au langage des politiciens. Un chapitre est dédié à son Italie chérie, nation où l’on forge un fascisme de pointe. Pour cette rentrée littéraire, Hélène Frappat passe de la théorie à la fiction avec l’aisance qu’on lui connaît, et règle ses comptes avec le phénomène Meloni. Résultat : Nerona, un roman inondé par la pensée délirante d’une dirigeante paranoïaque et mythomane. À tel point qu’on en rit aux éclats. À l’écrit comme dans la vie, l’autrice cultive son sens de l’ironie dans un débit presque ininterrompu. Elle maîtrise l’art de la formule et se censure peu. Dans son cou, un piment napolitain la protège du mauvais œil. « Ce livre va m’attirer des ennuis, je le sens. »
Elle espère devenir artiste, ou autrice – prouver sa singularité au monde, c’est-à-dire à ses followers. En attendant, elle travaille pour payer un loyer exorbitant et se sent écrasée sous le poids des rêves inassouvis de ses parents. La narratrice de Je suis fan est une jeune londonienne d’origine indienne. Elle vit de soirées Netflix et de malbouffe industrielle, quand elle n’est pas happée par un sport d’endurance : décortiquer le compte Instagram de « La femme qui m’obsède », concurrente directe dans la course à la séduction de « L’homme avec qui je veux être ». La première est une influenceuse nord-américaine, blanche, riche, fille d’un poète multiprimé, élevée dans une ferme urbaine, spécialiste de design hors de prix et de recettes de cuisine « vraiment, vraiment bio ». Le second est une personnalité du monde de l’art qui enchaîne les conférences et les expositions, cultive les relations adultères tout en prétendant avoir intégré les leçons de la déconstruction masculine. Plus qu’un amant, c’est le statut que confère l’attention de celui-ci que la narratrice convoite, au risque de se noyer dans le flux ininterrompu des stories de sa rivale et de son crush. Le premier roman de Sheena Patel, traduit en français par Marie Darrieussecq, se situe quelque part entre la désinvolture d’une Ottessa Moshfegh (Mon année de repos et de détente) et l’insolence de Chris Kraus (I Love Dick). Expérimental, hypnotique comme peuvent l’être les contenus qui défilent sur nos écrans, fulgurant par endroits et agaçant à d’autres, ce roman embrasse pleinement son sujet : comment raconter l’emprise et les conséquences de la mise en scène permanente de soi sur les réseaux sociaux ? Au règne du like, que peut-on espérer de l’amour ?
En français, on a pris l’habitude d’appeler improprement dièze le symbole précédant les hashtags, ces trend-topics qui alimentent le débat médiatique. Mais on a aussi importé du nouchi, l’argot d’Abidjan, le mot djèze, qui se prononce pareil et qui veut dire affaire. À mi-chemin entre le bruit du monde et les mots des gens, cette chronique trace sa route dans ce qui nous occupe.