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Littérature
Figure de proue du mouvement décolonial, Louisa Yousfi navigue à vue dans l’expérience diasporique. Son premier essai, Rester barbare, proposait la ruse et le mouvement pour contrer les discours sur l’intégration. Dans La grande méthode, récit articulé autour de l’enterrement d’un père et d’un voyage en Algérie, l’autrice et journaliste fait dire à la langue française des choses encore rarement entendues. Manuel pratique pour miner les pouvoirs impérialistes de l’intérieur.
Au Mexique, la mainmise des cartels infiltre la société jusque dans son vocabulaire et sa production musicale. Les protagonistes du deuxième roman de Dahlia de la Cerda, Mexico Médée, vivent au rythme des corridos bélicos, un sous-genre de chansons traditionnelles caractérisé par l’apologie de la drogue et des narcos. Ce sont des femmes qui s’apprêtent à devenir mère, refusent de l’être, ou cherchent un fils égaré dans la jungle du banditisme. Toutes croisent la route d’une femme tatouée aux cheveux longs comme des serpents, qui déboule en Volkswagen Jetta vert fluo pour leur porter secours. Cette Médée contemporaine est l’alter ego fictionnel de Dahlia de la Cerda. Codirectrice de Morras Help Morras, un collectif pour l’émancipation des femmes en zones périurbaines, l’autrice puise dans ce travail de terrain et sa propre expérience de la féminité pour donner vie à des héroïnes badass. Rencontre chez elle à Aguascalientes, capitale de l’État conservateur du même nom, où l’écrivaine mexicaine se soucie davantage des luttes de sa communauté que des humeurs du petit monde éditorial.
C’est un paradoxe trop souvent éprouvé : on connaît dans le détail la trajectoire de l’ami Jean Moulin en région lyonnaise mais on ignore la géographie politique de ses propres grands-parents. Il n’y a pas d’endroit plus cryptique que la famille. Celle de Lucía Etchart a fait partie des Tupamaros, un groupe révolutionnaire d’extrême gauche actif dans les années 1960 en Uruguay. Sa mère a survécu dans la clandestinité grâce à l’assistance d’une dénommée Xeña. Une fois mise à l’abri, elle a fait la promesse de donner ce prénom à sa fille aînée, la sœur de Lucía. Mais le fonctionnaire a fait une faute d’orthographe dans le registre des naissances, si bien que les homonymes se sont cherchées toute leur vie sans se trouver. C’est ce genre de comptes qu’Etchart tente de solder dans Tupamadre, en faisant le portrait du personnage clé de l’enfance : la mère tempétueuse et secrète, la mère à la plage et la mère en chimio ; la mère finalement morte avec les mystères de sa vie. Il faut combler les trous dans le récit. Déjà, il faut choisir de croire aux racontars à moitié formulés, comme cette histoire de Xeña. Mais vus depuis l’enfance, les telenovelas et la lutte armée obéissent au même type de dramaturgie. La vie est un dialogue interne entre les piliers du bar de quartier et des bimbos brésiliennes vues à la télé, mis en scène par une petite fille qui parle trop dans un monde de silence. Dans la petite maison de Montevideo, on entend parfois du français, cette langue ramenée par ses parents de quinze ans d’exil avant la naissance de Lucía. C’est la langue qu’elle a choisie pour écrire Tupamadre : un français incorrect, sans accents ni apostrophes, sans la grammaire de l’école, où la sensation se substitue à la structure. Puisque l’orthographe sépare les gens dès la naissance. Lucía Etchart, qui vient de passer sept ans en France, retournera vivre en Uruguay à l’automne. En guise de pot de départ, elle s’apprête à publier Burro Cacao, son second livre. Ça commence comme ça : « Toulmonde, chaque etre dedans et dehors cete planete, le sai bien, / la rime sauve. / De koi sauve la rime ? Mais quele question de merde. » En couverture, un vaisseau spatial s’écrase sur la Tour Eiffel dans un nuage de fumée rose. Ce livre est écrit depuis l’intérieur de l’Empire, sur une période tourmentée. Pepe Mujica, ancien guérillero Tupamaros devenu président, est mort en mai dernier, marquant la fin d’un cycle pour les gauches postrévolutionnaires en Amérique latine. Nous nous rencontrons à Madrid, à mi-chemin entre Paris et Montevideo, où elle passe l’été pour tatouer. Rendez-vous dans un des rares cafés ouverts par un 15 août caniculaire. Elle a prévenu : « Il fera cho mais pa en mode brebis mortes. » Tout le monde est bien vivant.
Meloni déteste les migrants et les homosexuels, Nerona fait la chasse aux « déviants ». La première est un phénomène politico-médiatique, la seconde écume les plateaux télé. Hélène Frappat ne s’en cache pas : l’héroïne de son nouveau roman est très fortement inspirée de la Première ministre d’extrême droite. D’origine corso-italienne, la philosophe et romancière trace un chemin bien à elle dans le monde des lettres. « J’ai eu l’ENS sans apprendre mes définitions », nargue-t-elle dans sa cuisine, entre les livres et sa collection de cafetières. Depuis 25 ans, elle écrit sur le cinéma et ses démons, les réalisateur·ices féministes et les plus abusifs, les actrices brisées par Hollywood et celles qui résistent. En 2023, paraît son essai Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes. Elle y décortique la manipulation exercée par les hommes dans l’intimité du couple et étend son analyse au langage des politiciens. Un chapitre est dédié à son Italie chérie, nation où l’on forge un fascisme de pointe. Pour cette rentrée littéraire, Hélène Frappat passe de la théorie à la fiction avec l’aisance qu’on lui connaît, et règle ses comptes avec le phénomène Meloni. Résultat : Nerona, un roman inondé par la pensée délirante d’une dirigeante paranoïaque et mythomane. À tel point qu’on en rit aux éclats. À l’écrit comme dans la vie, l’autrice cultive son sens de l’ironie dans un débit presque ininterrompu. Elle maîtrise l’art de la formule et se censure peu. Dans son cou, un piment napolitain la protège du mauvais œil. « Ce livre va m’attirer des ennuis, je le sens. »
Elle espère devenir artiste, ou autrice – prouver sa singularité au monde, c’est-à-dire à ses followers. En attendant, elle travaille pour payer un loyer exorbitant et se sent écrasée sous le poids des rêves inassouvis de ses parents. La narratrice de Je suis fan est une jeune londonienne d’origine indienne. Elle vit de soirées Netflix et de malbouffe industrielle, quand elle n’est pas happée par un sport d’endurance : décortiquer le compte Instagram de « La femme qui m’obsède », concurrente directe dans la course à la séduction de « L’homme avec qui je veux être ». La première est une influenceuse nord-américaine, blanche, riche, fille d’un poète multiprimé, élevée dans une ferme urbaine, spécialiste de design hors de prix et de recettes de cuisine « vraiment, vraiment bio ». Le second est une personnalité du monde de l’art qui enchaîne les conférences et les expositions, cultive les relations adultères tout en prétendant avoir intégré les leçons de la déconstruction masculine. Plus qu’un amant, c’est le statut que confère l’attention de celui-ci que la narratrice convoite, au risque de se noyer dans le flux ininterrompu des stories de sa rivale et de son crush. Le premier roman de Sheena Patel, traduit en français par Marie Darrieussecq, se situe quelque part entre la désinvolture d’une Ottessa Moshfegh (Mon année de repos et de détente) et l’insolence de Chris Kraus (I Love Dick). Expérimental, hypnotique comme peuvent l’être les contenus qui défilent sur nos écrans, fulgurant par endroits et agaçant à d’autres, ce roman embrasse pleinement son sujet : comment raconter l’emprise et les conséquences de la mise en scène permanente de soi sur les réseaux sociaux ? Au règne du like, que peut-on espérer de l’amour ?
Société
En français, on a pris l’habitude d’appeler improprement dièze le symbole précédant les hashtags, ces trend-topics qui alimentent le débat médiatique. Mais on a aussi importé du nouchi, l’argot d’Abidjan, le mot djèze, qui se prononce pareil et qui veut dire affaire. À mi-chemin entre le bruit du monde et les mots des gens, cette chronique trace sa route dans ce qui nous occupe.
Un concours télévisé du meilleur accouchement, un homme maniaque collectionneur d’éponges, un salon de coiffure qui fait des têtes au carré : voilà les images qu’on peut trouver dans les livres de Laura Vazquez. D’où lui viennent-elles ? La langue-espion de la poétesse s’aventure partout : sous les draps d’une grand-mère en soins palliatifs, dans l’appart exigu d’une famille nombreuse, dans la chambre d’un hikikomori accro aux forums en ligne. L’autrice fait de la littérature avec tout ce qu’elle trouve. Beaucoup de recueils (elle a remporté le Goncourt de la poésie en 2023) et un roman : La Semaine perpétuelle, paru en 2021. Ce qu’on écrit est fait pour être lu et entendu, vécu avec les autres. Et pour ça, quoi de mieux qu’une scène de théâtre ? Zéro, paru en novembre, est sa première pièce. On serait tenté de croire que Laura Vazquez est portée sur l’étrange, le sombre, voire le glauque. Pourtant, son œuvre est loin d’être nihiliste. Tous les weirdos qui errent sur les trottoirs de nos villes, toutes les âmes en peine qui soliloquent y trouvent refuge. Ses personnages se demandent : « Est-ce que les morts ont Internet ? » ou « Tu crois qu’on pourra faire des captures d’écran dans les rêves plus tard ? » Longtemps atteinte d’anxiété généralisée, Laura Vazquez fut élevée par sa grand-mère, phobique des orages et autres déluges. Elle en garde un attrait pour la cosmogonie, et une petite angoisse de l’ascenseur. Mais quand vient l’heure de poser les vraies questions, la poétesse ne tremble plus du tout : la vie, la mort, Dieu. Rencontre à Marseille, sa ville d’adoption, où elle s’est fixée comme objectif de lire tout le fonds du Centre international de poésie.
Après avoir sondé une poignée de grandes bourgeoises sur son canapé viennois, Freud se persuade que tous les fils souhaitent la mort de leurs pères. Ce genre de généralités ne tient plus. L’inconscient collectif est travaillé par les mouvements de l’Histoire : à chaque génération ses troubles, à chaque classe sociale ses névroses. Hervé Mazurel fait la lumière sur les rapports complexes entre psychanalyse et société.
À Ajaccio, il existe au moins un lobby d’hôtel où un article sur Jérôme Ferrari est épinglé au mur. Le signe fait sourire après la lecture de Nord Sentinelle, son nouveau roman qui critique frontalement l’industrie touristique. Avec une ironie cinglante qu’on ne lui connaissait pas à si haute intensité, l’écrivain donne à ce sujet d’apparence prosaïque des profondeurs existentielles. Il y a bien quelque chose de pourri au royaume des bateaux de croisières, du monoï et des « cultures indigènes » mises à prix : le système lui-même, qui transforme les idéaux de rencontre et d’hospitalité en publicité mensongère. Qu’importent nos intentions : nous sommes tous responsables. Les touristes, déplore le narrateur, « ne valent pas mieux les uns que les autres, les pauvres avec leur envie, les riches avec leur mépris, communiant dans la même insigne vulgarité, la même bassesse, et nous ne valons pas mieux qu’eux, nous nous sommes tant habitués à jouer à leur intention la comédie de l’authenticité et de la différence que nous ne serions bientôt plus rien s’ils détournaient le regard ».
Inaugurant une trilogie sur l’altérité, Jérôme Ferrari défriche une fois de plus un nouveau chemin formel et diffracte l’expérience de lecture. Si Nord Sentinelle se lit comme le récit tragique d’une vengeance entre deux adolescents, il se déchiffre aussi, en jouant à la marelle dans une architecture uniquement révélée par le sommaire, comme un recueil de contes. Mais la Corse et « le prix exorbitant de sa beauté », à la fois décor et personnage principal, n’y est encore que l’autre nom d’un univers métaphysique que le romancier construit livre après livre. Où le poids des généalogies, la fatalité, l’insondable problème du mal et la quête de transcendance dans un monde sans Dieu n’érodent jamais la valeur d’une vie, aussi minuscule soit-elle. Refusant de choisir entre la philosophie (qu’il enseigne) et la fiction (qu’il écrit), Jérôme Ferrari est peut-être le plus grec des auteurs corses.
En 2004, Faïza Guène casse la baraque avec Kiffe kiffe demain, satire à la première personne de la vie en cité et de la ségrégation sociale. 20 ans après ce succès de librairie et six livres plus tard, l’autrice a fui le rayon « littérature urbaine » auquel le monde du livre la cantonnait. Dans Kiffe kiffe hier ?, l’héroïne de son premier roman est de retour : alors, la France, elle a changé ?
Les Vilaines. Avec le titre de ce premier roman, aujourd’hui traduit dans une vingtaine de langues, Camila Sosa Villada affichait d’emblée l’horizon hardi de son œuvre. Dans un parc de la ville argentine de Córdoba – région d’où l’autrice est originaire et vit encore aujourd’hui – une bande de femmes trans survit en se prostituant. Malgré leurs grandes gueules et leurs liens solidaires, leur quotidien est marqué par l’exclusion sociale et la violence patriarcale. Volontairement contradictoire, farouchement indépendante, irrévérencieuse par nature, Camila Sosa Villada s’épanouit dans l’art de la réinvention. Histoire d’une domestication – son second roman à paraître en France en septembre – nous téléporte dans un univers aux antipodes : une actrice trans, riche et célèbre, mariée à un très bel homme et mère d’un enfant adopté séropositif, se retrouve confrontée à l’étroitesse de ses choix de vie. Le livre vient d’être adapté au cinéma : Camila Sosa Villada, qui est aussi actrice, chanteuse et poétesse, y tient le rôle principal. « Personne n’était mieux placée que moi pour le faire. »
Josep Rafanell i Orra pratique la psychologie depuis 35 ans, en tentant de fabriquer des dehors à l'institution. Un riche instinct : de toute façon, elle prend l’eau. Auteur d’un Petit traité de cosmoanarchisme, le thérapeute s’intéresse au soin, aux liens et aux communs. Il puise dans les expériences occidentales, de l’anarchisme catalan aux communautés paysannes. ZAD pour fous.
Viol conjugal, inceste, nécrophilie : la définition du mot « romantisme » prend un tournant inattendu dans l’imaginaire des adolescentes. Dernière-née d’une esthétique littéraire en décrochage, la Dark Romance fait des émules sur TikTok et bouleverse le secteur de l’édition. Un business aussi lucratif que problématique à l’assaut de la génération post-#MeToo.
C’est tous les ans au mois de novembre : à Saint-Germain-des-Prés, les amis de Pascal Bruckner attribuent le prix Goncourt entre le homard et le gibier ; dans le Maine, berceau historique de l’imprimerie française, les rotatives se mettent à cahoter. Remporter un prix littéraire peut sauver le bilan d’une année. Va y avoir de la gloire, ou du mouvement social. Il y a un an, Mouvement était sur les starting-blocks chez Floch et Brodard & Taupin, à guetter la fumée blanche du monde des livres.
En 1995, Mariana Enríquez avait 22 ans et publiait un premier roman sauvage – une histoire de drogues, d’amour et d’autodestruction dans le Buenos Aires nocturne et débridé des années post-dictature. Des motifs qui n’ont jamais quitté son œuvre, mais qu’elle déplace au gré de ses livres, à la frontière de l’hyperréalisme, de l’horreur et du mysticisme. Journaliste, rédactrice en chef culture au quotidien de gauche Pagina 12, passionnée de football, de fandoms, de cimetières, de Nick Cave et de luttes féministes, Mariana Enríquez est comme le passe-muraille : sa littérature semble dotée d’une clairvoyance qui déshabille tous les tabous et fait parler les non-dits des sociétés latino-américaines. Après Notre part de nuit en 2021, roman monstre qui suit un jeune médium en lutte contre des forces occultes dans l’Argentine de la seconde moitié du XXe siècle, les Éditions du sous-sol poursuivent la traduction française de son œuvre avec la parution des Dangers de fumer au lit. Un recueil de douze nouvelles traversées par des adolescentes maléfiques, des femmes hantées par la disgrâce, des familles cernées par la peur et des enfants revenus des limbes. Glaçant et génial.
En français, on a pris l’habitude d’appeler improprement dièze le symbole précédant les hashtags, ces trend-topics qui alimentent le débat médiatique. Mais on a aussi importé du nouchi, l’argot d’Abidjan, le mot djèze, qui se prononce pareil et qui veut dire affaire. À mi-chemin entre le bruit du monde et les mots des gens, cette nouvelle chronique trace sa route dans ce qui nous occupe.
Méditation guidée, performance sonore ou traduction olfactive, la littérature contemporaine aime rencontrer son public. Le Centre Wallonie Bruxelles de Paris dessine les contours d’une réponse à l’occasion de la quatrième édition de son rendez-vous Labo_Demo dédié aux jeunes plumes émergentes.
Dans les années 1990, à Marseille, un groupe de gens fout le bordel dans le milieu de la poésie. L’un d’entre eux, Julien Blaine, nommé adjoint à la culture, fonde le centre international de poésie ; Christophe Tarkos et Nathalie Quintane, encore tout jeunes, bousculent les façons de faire et les frontières du genre. Cette génération-là est en passe de devenir académique. Trente ans plus tard, que reste-t-il de cet écosystème esthétique et politique ?
Un reportage extrait du Mouvement N°115
Considéré comme un vilain petit canard par les esthètes du livre, le polar n’en est pas moins l’objet du réputé « plus grand festival littéraire du monde ». À Gijón, en Espagne, la Semana Negra fait vivre le genre sur fond de fête foraine et d’antifascisme. Des romans policiers qui détestent la police : un scénario original imaginé par l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II.
Un entretien extrait du Mouvement N°113
Les grosses productions de science-fiction anesthésient-elles nos sens critiques ? Quand on a vu Mad Max ou Blade Runner, on s’accommode mieux de nos catastrophes climatiques et politiques, ici et maintenant. Pour la philosophe, il est urgent de reconquérir le genre à grands coups d’utopies. Parce que c’est là que se bricolent les révolutions.
Artiste total et figure pop, l’auteur défunt incarne le clivage qui se jouait dans le milieu homosexuel pendant les années sida : chacun pour sa peau ou tous pour un ? Brouillé avec Act Up, invité chez Ardisson, l’énarque devenu archéologue des backrooms parisiennes cherchait la parole radicale… quitte à verser parfois dans l’intolérance. Alors que le milieu culturel le réhabilite progressivement, il est raconté par ceux qui l’ont le mieux connu.
Matthieu Duperrex n’a pas choisi entre l’art et la recherche. Croisant littérature, sciences humaines, arts visuels et numériques, ils mènent des enquêtes sur les milieux altérés par l’homme. Dans son dernier ouvrage, La Rivière et le Bulldozer, il propose une lecture de la modernité et de ses impasses par le prisme des sédiments et des minéraux.
Dans La poétique de la cale – Variations sur le bateau négrier, Fabienne Kanor, autrice, réalisatrice et professeure, aborde de front le vaisseau négrier, effacé des mémoires. Entre absence et résurgence spectrale, la cale fait office de tremplin pour purger la « blès » des Afro-descendant.e.s.
En français, on a pris l’habitude d’appeler improprement dièze le symbole précédant les hashtags, ces trend-topics qui alimentent le débat médiatique. Mais on a aussi importé du nouchi, l’argot d’Abidjan, le mot djèze, qui se prononce pareil et qui veut dire affaire. À mi-chemin entre le bruit du monde et les mots des gens, ce nouveau rendez-vous signé Fanny Taillandier trace sa route dans ce qui nous occupe.
On apprend beaucoup d’un livre en s’intéressant à celles qui le lisent : la littérature n’est pas qu’une affaire de style, mais aussi d’expérience esthétique et de résonances, plus ou moins intimes. Sept femmes racontent comment les deux premiers épisodes de « l’autobiographie en mouvement » de Deborah Levy ont dialogué avec leurs inquiétudes et leur désir de se créer une vie bien à soi.
En 2019, le philosophe transgenre Paul B. Preciado s’adresse à un parterre de 3 500 psychanalystes : selon votre logiciel freudien, « Je suis un monstre qui vous parle ». À la lumière des études de genre et des queer studies, la praticienne Laurie Laufer propose d’émanciper la discipline. Pour le temps long et contre la pathologisation.
APRÈS LA NATURE #6
Ces chercheurs en écologie politique en sont persuadés, la victoire contre l'exploitation et la mise au travail généralisée des humains, des animaux et des écosystèmes passera par des « soulèvements terrestres »: des alliances tissées avec les balbuzards sauvages ou les cochons d’élevage, qui nous enseignent modes de résistance et stratégies restauratrices.
APRÈS LA NATURE #5
Nous naissons tous avec suffisamment d’imagination pour devenir chamane. Mais si certaines sociétés cultivent ces prédispositions, d’autres, le plus souvent occidentales, relèguent la rêverie au monde de l’enfance. Et pourtant, nos relations avec les milieux naturels dépendent de ces capacités. Discussion avec un ethnologue qui a passé une partie de sa vie à traquer l’invisible en Sibérie et en Asie centrale.
APRÈS LA NATURE #8
Des impensés homophobes planent sur les courants écologistes. Alors comment croiser lutte LGBT+ et défense des écosystèmes ? Pour le journaliste et militant Cy Lecerf Maulpoix, il est nécessaire de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Dès le XIXe siècle, en Angleterre, les précurseurs de « l’écologie déviante » réinventent dans un même élan modes de vie, rapports à la nature, et sexualités.
APRÈS LA NATURE #4
Pour le philosophe, l’histoire de la colonisation et celle de la crise écologique ne sont pas séparées. Les destructions environnementales sont la conséquence d’une manière d’habiter la Terre. Les empreintes d’un monde où certains font des bénéfices en exploitant les ressources naturelles, les humains et les non-humains et maintiennent les inégalités que d’autres subissent.
SORTIR DU XXE SIÈCLE #12
« Toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur », écrivait Virginie Despentes dans Libération le lendemain des Césars 2020. Sociologue de la culture, Gisèle Sapiro s’est attardée sur cette question brûlante. Peut-on vraiment dissocier Polanski du J’accuse, ou Céline de ses pamphlets ?
APRÈS LA NATURE #3
Pour les peuples avec lesquels l’anthropologue travaille depuis 15 ans de part et d’autre du détroit de Béring, l’effondrement n’est pas une chimère : ils l’ont déjà vécu. Pour résister et se réinventer, les Gwich’in d’Alaska et les Even du Kamchatka puisent dans leur pensée animiste.
SORTIR DU XXe SIÈCLE #9
La lutte des classes se joue aussi sur le terrain de la consommation. Avec son essai Les besoins artificiels, comment sortir du consumérisme, le sociologue démontre comment, à travers des mesures concrètes, il est possible de réduire les inégalités, de relocaliser l’économie et d’amorcer une transition écologique sans attendre le Grand Soir. Une urgence d’autant plus criante par temps de pandémie.
SORTIR DU XXe SIÈCLE #11
« Quand c’est gratuit, c’est vous le produit », dit l’adage. À l’ère d’Internet, nous sommes tous devenus producteurs bénévoles de données, les nôtres, qui se monnaient sur d’obscurs marchés et nourrissent les dispositifs invisibles de la surveillance. Pour le journaliste Olivier Tesquet, qui a cartographié ces acteurs, c’est un nouveau régime de pouvoir : celui de la trace numérique.
De l’humour virtuel à l’édition et au style d’auteur : le mème, forme d’expression collective et anonyme reposant sur l’imitation et le détournement, ne serait-il pas en passe de devenir un objet artistique ?
SORTIR DU XXe SIÈCLE #14
Nous sommes au début, ou peut être au milieu, d’une nouvelle vague du mouvement féministe, la quatrième depuis le début du XIXe siècle. Pour la philosophe Elsa Dorlin, il est donc l'heure d’affuter les armes et de passer en revue les forces en présence. Feu !, l'ouvrage collectif qu'elle a dirigé, sonde l’effervescence de ces formes de résistance et dresse une histoire populaire des féminismes : conflictuelle, plurielle, quotidienne. Sans étiquette.
APRÈS LA NATURE #2
Pour l’anthropologue, il n’existe pas une nature et des cultures, mais bien l’inverse. Les sociétés n’interprètent pas leur environnement chacune à leur manière : elles le créent en tant que monde. Dans ce processus de « mondiation », tout joue un rôle : les discours, les croyances et les rituels, mais aussi les images.
SORTIR DU XXE SIÈCLE #1
L'Anthropocène, c'est l'idée que les hommes ont tellement bouleversé les équilibres de la Terre, que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique. Devenu synonyme de « crise environementale », ce concept est pourtant très ambigu, voire dépolitisant. C'est ce que nous apprend l'historien, en décortiquant ses différents sens.
Redistribuer la parole, insister le regard sur ce qu’on nous dissuade d’observer, permettre aux individus relégués aux marges d’être considérés comme actrices et acteurs, collecter et mettre en lumière les récits de ces acteurs : le travail de la philosophe et dramaturge Camille Louis est protéiforme et polyphonique. Son premier livre, La Conspiration des enfants, vient de paraître aux Presses universitaires de France et invite à écouter celles et ceux qui ont trop peu souvent la parole.
APRÈS LA NATURE #1
Il faut écouter les oiseaux. Non pas pour qu’ils nous servent de modèles, car ils ont mieux à faire, mais pour laisser leurs mondes s’additionner aux nôtres. En s’intéressant aux intelligences animales, la philosophe Vinciane Despret restitue la complexité des milieux habités et nous invite à vivre, un peu mieux, avec nos voisins non-humains.
Scènes
Temps fort consacré à la littérature performative, le festival DIRE fait cette année la part belle aux artistes et autrices de la jeune génération.
Avec la crise écologique en toile de fond, les pièces de Sophie Merceron jouent sur les dérèglements climatiques pour mettre en scène des personnes acculées à leurs difficultés de communication. Après Avril, huis clos mutique entre un père et son fils, l’auteure reçoit pour la deuxième année consécutive le Grand Prix ARTCENA de Littérature dramatique Jeunesse pour Manger un phoque. Moins qu’un manifeste écolo, la pièce se concentre sur le quotidien d’une fratrie abandonnée dans une ville déserte et glaciale.
D’une plume acérée, Pauline Peyrade mène l’examen minutieux de ce que la violence physique et psychologique fait à celles qui la subissent. Avec sa pièce À la carabine, Grand Prix ARTCENA de Littérature dramatique 2021, l’auteure met en scène une jeune femme victime d’une agression sexuelle, et bien décidée à régler par elle-même les manquements de la justice institutionnelle.
Musique
Avec ses deux romans, L’Été des charognes et Nino dans la nuit, Simon Johannin trace indirectement un parcours allant de l’ennui rural à l’effervescence urbaine. Combinant ces deux horizons, sa performance Notes sur la ville avec le musicien Étienne Ciquier, à la prochaine Soirée Nomade de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, invite à une utopie citadine par le biais des friches et des terrains vagues.
Alice Davazoglou est une jeune artiste - danseuse, chorégraphe, dessinatrice, auteure et pédagogue - porteuse de trisomie 21. Par un livre aux allures de conte réunissant des textes et ses dessins, elle porte haut ses convictions : les personnes en situation de handicap sont différentes mais ordinaires.
Le premier roman de Copi, figure incontournable de la contre-culture parisienne, vient d’être réédité par les éditions Christian Bourgois. Et c’est une bonne nouvelle ! Jusqu’ici épuisé, ce petit bijou de poésie et de grotesque, se lit avec gourmandise comme on mangerait plusieurs pâtisseries bien sucrées à la suite.
Fascinée par la littérature américaine des grands espaces et les fictions survivalistes, la comédienne et dramaturge Sophie Merceron signe avec Avril, Grand prix ARTCENA de littérature dramatique jeunesse 2020, sa première pièce pour enfants. Dans ce huis clos marqué par l’absence de la mère, le protagoniste éponyme incarne la capacité d’adaptation des plus jeunes face à la démission des adultes.
La « loi contre les séparatismes », concoctée par le gouvernement sur fond de l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, entend s’attaquer à l’islamisme comme à une maladie : traiter les symptômes sans s’intéresser à la cause. Avec Romance, la dramaturge Catherine Benhamou tente de saisir les enjeux de la radicalisation en se glissant dans la peau d’une adolescente.
Arts
Juste à temps avant le « reconfinement » général, au festival Extra !, Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet ont élargi les horizons de la poésie en lançant sur orbite leur « Objet Littéraire Non identifié ». Le texte s’y recompose sans cesse, entre livre et jeu vidéo.
Aux États-Unis, des femmes afro-américaines s’en remettent à la littérature pour appréhender ou partager l’expérience de leur condition. D’une librairie noire itinérante à la scène spoken word, reportage à Brooklyn, giron du mouvement Black Lives Matter.
Avec Louisiane, Fabienne Kanor poursuit son cycle romanesque autour des mémoires noires. Elle y raconte l’histoire d’un homme à la fois camerounais et français plongé dans le contexte du Sud des États-Unis. À la manière d’une « couturière de la douleur », l’auteure se confronte aux traumatismes intériorisés et au négationnisme des anciens empires coloniaux dans un souci de réparation intime et sociétale.
Pour cette première édition de DIRE, festival qui mêle littérature et performances, la scène nationale de Lille métropole La Rose des Vents collabore avec le festival Littérature etc. Un weekend de programmation qui fait cohabiter poésie, engagement et puissances féminines.
De l’expérience déterminante qu'il a eu dans les tranchées, en passant par ses publications dans des journaux collabos et son rapport à la Provence, teintée d’anti-naturalisme, l'exposition consacrée à l'auteur à Marseille fait parler les manuscrits et les archives, sans commentaires superflus.
Qu’est-ce qui sépare notre monde de celui de Frankenstein ? Des institutions européennes qui semblent prendre leur vie propre, des monstres de laboratoire, des citoyens chamarrés qui cherchent la solution à la vie en commun dans les jacuzzis autant que dans les « j’accuse »… Chimère d’Emmanuelle Pireyre est aussi une rêverie drolatique qui pousse son lecteur à réfléchir, avec le sourire, à l’étendue de ses pouvoirs, ne fût-ce que par sa capacité à imaginer.
Si les deux premières éditions du festival littéraire marseillais avaient su trouver leur public grâce à une programmation exigeante quoique légèrement convenue, ce troisième exercice hybride insolemment les formes.
À l'origine de leurs pièces, les deux lauréats du Grand prix de littérature dramatique d’ARTCENA, Jean Cagnard et Fabrice Melquiot (section jeunesse), ont chacun mené une enquête de longue haleine. Le premier s'est immergé dans un centre thérapeutique pour toxicomane, le second dans une école primaire, érigeant le social comme génèse de la création au théâtre.
En dessinant le portrait d'une France qui se réfugie derrière les principes d’Universalisme et d’Égalité, Fin de Règne - Anne-Solitude de France de Valérie Cadignan met à jour les mécanismes d’invisibilisation d'une partie de la population française en y incluant les dits Outre-Mer. L’essayiste et magistrat reste néanmoins convaincue que cet état de fait peut être réversible.
SORTIR DU XXe SIÈCLE #2
Fantasme ésotérique pour certains, icône féministe pour d’autres : la sorcière marque son retour dans l’imaginaire collectif. Dans son dernier ouvrage, l’essayiste revient sur cette figure persécutée qui, au-delà du mythe, incarne la permanence des préjugés sexistes.
L’historien Marcel Dorigny publie deux livres coup sur coup : Les abolitions de l'esclavage et Arts & Lettres contre l'esclavage. Entre faits et évocations historiques de l'esclavage, retour sur les temps forts du mouvement abolitionniste.
Pour le philosophe, le jour n'est pas qu'un négatif de la nuit. C'est un un temps propice aux expériences égalitaires et aux doutes ; un espace qui s'articule avec les exigences de la démocratie.
Les mots sont venus s'ébattre hors du livre au Festival Extra! au Centre Pompidou. Lecteur indiscipliné, Mouvement a tendu les yeux et les oreilles ici et là. Florilège non exhaustif.
Auteur à la vie et libraire à la scène, et inversement, Antoine Mouton multiplie les invitations à devenir fou. Mouvement s’aventure dans l’écriture de cet auteur insoupçonnable.
Adepte des ambivalences multiples, Antoine Mouton donne à son roman une forme invraisemblable. Avec son deuxième roman, Imitation de la vie, toujours publié chez Christian Bourgois, il nous donne un nouveau fil à retordre : comment être et ne pas être soi.
Jean-Paul Curnier philosophait à l’arc et osait le rapprochement entre démocratie et piraterie. Lui disparu, reste une œuvre qui déconstruit avec autant de finesse que d’ironie les structures politiques, morales, sociales et culturelles de la prédation instituée. Mouvement l'avait rencontré à l'occasion de sa résidence à l'espace Khiasma en 2014.
L'écrivain explore les recoiins quasi fantastiques des zones urbaines françaises comme s'il faisait de la science-fiction. Une œuvre littéraire comme on en n'avait pas lue depuis longtemps.
Les Presses du Réel publient aujourd'hui les écrits du compositeur Luc Ferrari (1929-2005). Ce recueil de textes admirables, formant autant de fragments d'un discours amoureux, dresse un magnifique portrait de ce musicien dont l'œuvre à visage humain, aiguillonnée par sa fixation sur la répétition, son souci de la narration, mais surtout par une insatiable curiosité, est celle d'un authentique poète.
Caverne est un recueil croisé au hasard de dérives, dans les librairies de Marseille. Son auteur, Makenzy Orcel : une découverte, une rencontre. Critique de deux propositions poétiques et topologiques.
Retrouvailles, disparition, amour et Révolution, L’Impasse d'Aymen Hacen vient de sortir aux éditions Moires.
Le 29 mars, l’œuvre de Luca Pozzi a croisé la route d’une conférence d’astrophysiciens au Conseil européen pour la recherche nucléaire de Genève (Cern). L’occasion de le faire discuter univers, messages du cosmos et langages du ciel avec Aurélien Barrau, physicien, philosophe et poète.
Faut-il se tourner vers l’espace pour déterrer les ferveurs utopiques ? Le festival Sidération, organisé par l’Observatoire de l’Espace du Cnes, prend les paris sous la bannière « L’Espace, lieu d’utopies ». De projections en détours, l’exposition Habiter l’espace, remet les pieds sur Terre.
Avec Parfois je suis le chevalier parfois je suis le cheval, Anna Gaïotti livre un recueil de poésie au titre questionnant et se permet d'envahir notre imaginaire avec brio. Reste qu'il faut savoir se débattre, avec elle et nos corps.
D’une librairie itinérante à la scène spoken word, des femmes afro-américaines s’en remettent à la littérature pour partager l’expérience de leur condition. Reportage à Brooklyn.
Avec La Femme brouillon, publiée aux éditions La Contre allée, Amandine Dhée tranche dans le vif : elle conjugue maternité et politique dans une langue et un rythme percutants.
Le succès de Sébastien Barrier ramène les arts de la parole sur le devant de la scène. Rencontre avec le créateur de Savoir enfin qui nous buvons et de Chunky Charcoal, un artiste qui fait boire et parler.
Éditeur du livre controversé L’insurrection qui vient, au cœur d’un énième round juridique sur l’affaire Tarnac, Éric Hazan est aussi écrivain. À 80 ans, il publie un petit précis adressé à « ceux qui s’engagent dans les métiers du livre ». L’occasion d’évoquer sa vision de la société et ses espoirs.
Dans son best-seller Éloge du carburateur, Matthew B. Crawford vante les vertus du savoir-faire manuel. Une approche réconciliée du travail qui l’a propulsé homme-témoin d’un art de vivre en harmonie avec le monde. C’était sans compter les humeurs de l’époque.