CHARGEMENT...

spinner

Au FRAC Franche-Comté, le temps n’est pas un thème mais une matière première. Le temps long, celui de l’observation, du dépôt, de la germination. Ici, on avance comme une plante pousse : sans fracas mais avec obstination. Le bâtiment lui-même n’a rien de neutre : entre le béton et le bois, la gravité et la caresse, tout a été pensé pour tenir ensemble la force et la fragilité. Cette saison, le centre d’art bisontin réunit trois artistes. Trois façons de parler du monde à partir de la matière, de la mémoire et du vivant. Deux d’entre eux ont choisi de s’enraciner ici, dans ce « terreau artistique » que le FRAC chérit et qui, pour une fois, n’a rien d’une formule creuse.

 

Le cocon tamisé d’Angelica Mesiti tranche avec la lumière crue du hall. Son installation Swarming Song rend hommage au piping, ce son presque imperceptible que les reines abeilles émettent avant leur envol. Quatre enceintes en arc de cercle accueillent le visiteur : une demi-lune sonore, un espace d’écoute presque cérémoniel. On s’assoit sur les coussins et le bourdonnement commence. Lentement, puissamment. Des voix s’élèvent, s’enlacent, se superposent. L’impression d’être au cœur d’une ruche invisible, d’une partition biologique. Mesiti reprend ici la composition du musicien anglais Butler, apiculteur à ses heures, fasciné au point d’avoir transcrit le langage des abeilles en notes. L’artiste n’imite pas : elle réveille la mémoire d’une écoute par cette pulsation qui n’est ni tout à fait humaine ni tout à fait animale. Il y a dans cette œuvre une noblesse tranquille, un refus du spectaculaire. On sort de là plus calme, un peu poisseux de miel sonore.

 


Angelica Mesiti, The Swarming Song, 2021. Collection Frac Franche-Comté
© Angelica Mesiti. Photo : Blaise Adilon



Plus loin, l’artiste Carolina Fonseca, avec Je rumeur, nous vacarme, explore l’interstice, l’ancrage, la manière dont les identités se tissent à partir du quotidien. Dans l’entrée du FRAC, une plante trône sous la verrière, partagée entre deux pots comme entre deux mondes. Ce n’est pas là une erreur de rempotage mais une préface vivante, une rumeur avant l’œuvre. Le végétal joue là un rôle de gardien silencieux, concierge du seuil, annonçant une réflexion sur les racines partagées, la migration des formes, l’entre-deux comme espace fertile.

 

Chez Fonseca, tout procède de cette logique du déplacement, des identités, des matières, des mythes. L’artiste parle d’elle, de ce qu’elle porte : sa culture colombienne, l’héritage précolombien et la manière dont ces racines croisées nous parlent du présent. Elle interroge la transformation des choses, leur mutation poétique. Une pomme de terre devient île, un dessin au fusain se transforme, à distance, en matière organique, comme si le temps lui-même avait traversé le mur. Ailleurs, les dessins de la plasticienne renaissent sous des formes mi-humaines, mi-végétales, dans un enchevêtrement de poteries et de troncs humanoïdes. Dans cette confusion des formes, on perçoit moins une monstruosité qu’une tentative de réconciliation : celle de la matière et du vivant, du temps et du corps.

 

Sur une table blanche, trois masques dorment, posés à fleur d’eau. Leur forme régulière semble presque trop sage mais on devine qu’ils portent en eux la trace de plusieurs histoires. Ils ont la gravité tranquille des objets anciens, ceux qu’on ne touche pas mais qui veillent. Autour d’eux, tout parle d’héritage et de transformation.


Vue de l’exposition : Carolina Fonseca, je rumeur, nous vacarme, Frac Franche-Comté, 2025
© Carolina Fonseca. Photo : Blaise Adilon


Les dessins, les céramiques, les masques composent une sorte de cousinade minérale, une famille d’esprits qui se réveillent à demi. Ce réveil, Fonseca l’imagine aussi par le souffle. L’artiste façonne des sifflets zoomorphiques en grès, de formes et de sons variés, qui redonnent à l’humain une part animale, instinctive, primitive. Des instruments à activer, comme des prolongements du corps, pour appeler des oiseaux imaginaires, disparus ou à venir. Le geste est simple, presque enfantin, mais chargé d’une puissance rare : celle de réinventer, par le jeu et la respiration, une langue commune avec le vivant. Ainsi l’œuvre se fait rituel ou espace d’écoute et de passage, où chaque forme, plante, masque, souffle, trouve sa manière d’exister entre deux mondes. Fonseca ne raconte pas, elle relie.

 

Changement de climat : dans un autre espace du FRAC s’étale l’exposition d’Abdessamad El Montassir intitulée Une pierre sous la langue. Un archipel de ruines et de murmures, où tout semble attendre d’être entendu. Des acacias dressent leurs silhouettes maigres, témoins d’une histoire qu’on préfère oublier. Leurs branches bougent à peine, portées par un vent qu’on ne sent pas mais qu’on entend. Une installation sonore diffuse des chants anciens, venus de loin, de voix affranchies ou disparues du Sahara. Peu importe leur origine exacte : c’est la mémoire qui parle, une mémoire tissée de vent et de sable. Le Sahara, ici, n’est pas un décor. C’est un territoire fracturé, rendu silencieux par l’histoire. Ses habitants ont été déplacés, sédentarisés de force. El Montassir recueille les voix de celles et ceux qui se souviennent encore des gestes d’avant : habiter, résister, transmettre. Il agit comme un arpenteur du sensible, un poète qui enquête là où les archives ne suffisent plus.

 

Un acacia isolé veille dans un coin de la salle. L’éclaireur du silence. Il dit que la vie continue, même ici sous le béton d’un musée. Car le désert, qu’on croit vide, reste peuplé : de pierres, d’épines, de mémoires. Des photographies, d’un noir et blanc granuleux, suspendent le regard. Un fragment devient visage, une ombre devient trace. Le paysage se dérobe, mais persiste.

 

À côté, une trilogie de films se déploie dans trois espaces distincts. Trois respirations, trois silences qui dialoguent. Dans le premier, une femme parle. On ne voit pas son visage, seulement ses mains. Elle accompagne sa parole, la prolonge, comme si elle dessinait dans l’air les contours d’une histoire qu’on ne peut plus dire autrement.
Sa voix ne raconte pas : elle interroge.  Dans les deux autres films, des hommes apparaissent mais ne parlent pas. Leurs regards sont fixés ailleurs, dans un horizon qu’on ne peut atteindre. Le silence ici n’est pas absence, c’est le poids de ce qui ne peut être dit. Ce mutisme est un héritage, un mode de résistance. La voix de l’artiste prend le relais pour conter les histoires du désert, celles transmises sans mots, par les souffles, les gestes, les ombres. Une parole qui s’approche mais ne s’impose pas.

 

Tout dans le dispositif parle de transmission empêchée, de mémoire souterraine. La parole circule autrement : elle glisse du corps à la matière, de la peau au vent, du silence à l’écoute. Une manière d’écrire l’histoire, non pas pour combler les trous, mais pour les faire résonner. Pourtant, quelque chose résiste. Tout est beau, trop beau. Les films sont impeccables, les photos sublimes. On aurait voulu que tout cela déborde un peu, que le sable et la poussière entrent dans la salle. Le Sahara, ici, est poli, presque lustré. L’exposition, en cherchant la justesse du récit, atténuerait-elle la rugosité du monde qu’elle raconte ? 

 

Chez El Montassir, la mémoire ne s’archive pas, elle se soulève. Celle-ci passe d’un arbre à une voix, d’une pierre à une respiration, réside dans un entre-deux, entre le dire et le taire, la blessure et le soin. Et c’est là, sans doute, que réside la force politique de son œuvre : rendre audible ce qui, malgré tout, continue de pousser.

 

Les trois artistes que présente aujourd’hui le FRAC Franche-Comté ont en commun une même écoute du vivant. Non pas celui des forêts et des prairies, mais celui qui habite les murs, les mémoires, les silences. Chacun interroge, à sa façon, ce que veut dire « habiter » : un territoire, un souvenir, une histoire. Le FRAC mute en un paysage à part entière, un lieu où le temps s’épanouit comme une mousse sur la pierre. L’art n’a peut-être pas pour mission de faire du bruit, mais d’aider le monde à respirer. Et parfois, ça suffit.

 



Je rumeur, nous vacarme de Carolina Fonseca ; Une pierre sous la langue d’Abdemassad El Montassir et The swarming song d’Angelica Mesiti, jusqu’au 1er mars au FRAC Franche-Comté, Besançon

Lire aussi

    Chargement...