Une mélopée coule en volutes jusqu’au bas du grand escalier du FRAC Franche-Comté, distillant un appel lancinant : dès les premières marches, Nina Laisné joue de la puissance d’envoûtement de la musique, qui berce de ses contrepoints et pique de ses voltes la marche forcée d’un monde sur le point de bascule. L’odyssée à laquelle invite l’artiste ne connaît ni frontière ni retour en arrière. Déployée en arabesque, l’exposition ose tous les rapprochements, empruntant à la musique et aux mythologies leur goût commun pour la fluidité et les métamorphoses.
Comme un manifeste, c’est la lanterne magique d’Arca Ostinata (2026) qui entame le parcours. Évoquant tout à la fois les décors chargés du style manuélin, les cabarets de David Lynch, les appareils rétro de Jules Verne et le panneau « musical » du Jardin des délices de Bosch, l’imposante machinerie, ornementée de rinceaux de bois incrustés de nacre, diffuse une série de partitions composées pour le théorbe, cet instrument à cordes qui connut son heure de gloire en Europe au XVIIe siècle avant d’être relégué aux folklores sud-américains. Chant aux sirènes et lamento du phénix donnent un écho à deux sphinx qui, dos à dos, surplombent la carcasse, ou à des lithophanies évanescentes figurant des griffons.
Nina Laisné, Arca Ostinata (2026) © Blaise AdilonFermons maintenant les yeux : la machine va remonter le temps et explorer l’espace. Le XVIe siècle. Des quatre coins de l’Europe, de gigantesques voiliers transportent dans leurs cales les victimes de la traite des esclaves, emportant au retour le précieux pernambouc. Essence utilisée d’abord pour la profondeur de la teinte rouge braise tirée de sa chair, l’arbre endémique des côtes du Brésil sera bientôt exploité en lutherie. Aujourd’hui encore, son bois dense est celui des archets du monde entier, et la logique de déforestation toujours à l’œuvre, soulignant la persistance de l’économie coloniale et des oppressions extractivistes. Allers et retours, flux et reflux révèlent les rouages infernaux d’un pillage en boucle sur lui-même. Nina Laisné en dresse aux murs l’écrasante métaphore dans une de ses œuvres les plus récentes, acquise par le FRAC : deux interminables tentures reprenant des images d’Épinal d’esclaves écorchant les nobles troncs d’arbres majestueux, trempées ici dans la sève rouge sang de l’arbre. Deux martyrologies sous la baguette d’un seul bourreau.
Entre les deux toiles de Jouy aux proportions titanesques flottent pourtant des îlots de résistance : une grêle de violons, suspendus en nuée au milieu de la même salle, que l’artiste a écartelés pour révéler sur ces petits corps disloqués le panthéon des quilombos, ces zones libres où esclaves en fuite, déserteurs et autochtones tenaient tête au capitalisme colonial. La mémoire cartographique en est fixée à l’aquarelle, comme pour mieux souligner la fragilité des contre-récits historiques, et réalisée par un ensemble d’artistes que Laisné a invité·es avec elle. La polyphonie, si chère à l’artiste, s’incarne d’elle-même dans son modus operandi.
Nina Laisné, Na maré cheia, là no meio da mata, Na maré baixa surge a resistência (2026) © Blaise AdilonC’est d’ailleurs en duo avec l’écrivaine Célia Houdart, elle-même férue de musique (elle a consacré des essais aux compositeurs Erik Satie et Georges Aperghis), que s’écrira le prochain projet de Nina Laisné. Présentées dans l’exposition, leurs recherches en cours puisent autant dans les archives de Besançon, où vit Nina, que dans les légendes populaires du Portugal rural, ou dans les récits fantasmatiques des XVIe et XVIIe siècles, ou encore dans une série de gravures figurant des femmes sauvages s’hybridant avec les animaux de la forêt. Le long métrage à venir devrait évoquer la formation d’une communauté composite transcendant les identités assignées pour réaffirmer la possibilité d’une résistance voire d’un dépassement des limites qui brident les possibles.
Dépasser les dualités, se jouer des catégories, s’enhardir au gré d’incongrues alliances : tels sont les fils rouges qui tissent une production prolifique. Annonciatrice d’horizons renouvelés, l’œuvre de Nina Laisné, née en 1985, défie les chronologies et flirte volontiers avec l’anachronisme, s’inspirant de figures historiques pour les retourner sur elles-mêmes et en révéler l’actualité. Postmoderne, la plasticienne investit tous les répertoires. La logique à l’œuvre est celle d’une relecture libre de passés figés dans un ordre bourgeois. Cette chasse aux trésors ne s’accompagne pourtant jamais de superficialité : bien loin de former les décors commodes d’appropriations tous azimuts, la diversité des genres, des époques et des savoir-faire mobilisés au gré du corpus de cette monumentale exposition fournit à chaque fois l’occasion d’une recherche documentée et minutieuse, conjuguant hommage, art et science.
Nina Laisné, Frati uccelli (2026) © Blaise AdilonAinsi de Frati uccelli (2026), installation toute rabelaisienne agissant comme un trait d’union entre création contemporaine et patrimoine. Une série de paysages au classicisme digne de Poussin met en scène des moines flanqués de becs et d’ailes, comme sortis des marginalia d’un vieux manuscrit. Poursuivant le « prêche aux oiseaux » de Saint François d’Assise, Laisné imagine cette confrérie une fois entrée dans les ordres, évangélisant ces humains qui méprisent les autres êtres vivants. Dans l’obscurité, une lumière ultraviolette révèle graduellement ces scènes qu’on penserait presque hérétiques. Le procédé renvoie à la fois à l’usage des UV en restauration, qui permet de déceler les états antérieurs de toiles anciennes, et aux rétines des oiseaux, dont l’acuité visuelle distingue les fruits les plus mûrs. Un ultime clin d’œil à une vision de l’art éculée, héritée de Platon et de son Zeuxis, cet archétype du peintre qui contrefaisait si bien la nature qu’il trompait même les volatiles.
Prodigue en références mais irrévérencieuse, héritière autant que transfuge, entrechoquant les techniques avec la maestria d’une cheffe d’orchestre, Nina Laisné affirme tout du long de ce luxuriant parcours non pas l’émergence d’un ordre nouveau mais la possibilité d’abolir les rigidités en vigueur, et de s’enfanter soi-même pour retrouver, dans une réalité usée, la fraîcheur de jouvence d’un Monde renversé.
Nina Laisné, un monde renversé, jusqu’au 3 janvier au FRAC Franche-Comté, Besançon
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