Des vapeurs d’eau et une agglomération d’algues vertes accueillent le spectateur dans une atmosphère brumeuse – une installation signée Charlotte Gautier van Tour. Dans ce brouillard surgissent des créatures en céramique aux pieds palmés et aux corps serpentiformes, conçues par Elsa Guillaume. Plus loin, ce sont des reproductions de coraux aux couleurs acides dans lesquelles sont piégés cannettes, câbles électriques et autres résidus d’activité humaine, sculptés par Ugo Schiavi. À la façon d’un décor planté au rez-de-chaussée du MAIF Social Club, l’exposition Voir la mer nous immerge d’emblée dans un univers marin où l’artificiel gagne du terrain sur le naturel. Pourtant, « seuls » 25 % des espaces sous-marins sont cartographiés. Cela semble peu, mais ces zones sont soumises à une anthropisation comparable à celle qui transforme les terres émergées. Redessinées, repeintes, réagencées, les profondeurs sont-elles devenues des cartons-pâtes que l’humain configure à sa guise ?
Il semblerait que oui. Et on le remarque sur terre comme sous l’eau : l’humain laisse sa marque partout où il passe. Les images du navire d’exploration E/V Nautilus en témoignent : déchets, filets de pêche, épaves de conteneurs jonchent les sols marins. En usant de filtres acides et de superpositions, le duo Latent Community, basé à Athènes, manipule ces rushs scientifiques à des fins plus pop et hypnotiques. Dans leurs montages, les squelettes de baleines et de navires dorment côte à côte jusqu’à fusionner pour l’éternité à des kilomètres de profondeur.
© Elsa Guillaume, Série Gorgones, 2021Un labyrinthe en rideaux peints coupe le cœur de l’exposition. C’est le travail d’Adelaïde Feriot, qui guide le spectateur d’un bout à l’autre de sa visite. Cette scénographie théâtrale fait apparaître la mer comme un paysage fabriqué : le grand bleu n’est plus ce territoire sauvage et inconnu, mais un espace conquis et rationnalisé qu’on met en scène à l’envi. Sur un portant sont suspendues des cravates et des chemises : celles-ci ne sont ni bleues ni anthracite mais rose – « rose saumon », plus précisément. Pour parvenir à cette couleur, Ana Mendes a utilisé de l’astaxanthine, un additif administré aux saumons d’élevage afin de leur donner leur teinte – sans quoi les salmonidés d’eau douce tireraient plutôt vers le gris, comme leurs congénères vivant dans les profondeurs. Régulièrement, des industriels en décident à partir d’un nuancier que l’on retrouve ici exposé auprès des cravates : quel rose sera le plus appétissant et donc le plus vendeur ? Nous en sommes bien là : l’humain repeint la faune marine à son goût.
Heureusement, certains territoires aquatiques échappent encore à cette frénésie de contrôle. Non loin du pont de Brooklyn à New York, parmi les déchets flottants et les fuites de pétrole, une poignée de sans-abri squattent des bateaux trouvés sur Craigslist. En conclusion de l’exposition, une vidéo de l’Américain Duke Riley suit le quotidien de cette communauté qui a élu domicile à proximité directe avec les eaux usées et hautement chimiques de la ville – sans compter les rats du coin. Une réappropriation du parc immobilier flottant certes ingénieuse mais cruellement toxique – et une autre histoire de la mer au contact des côtes urbanisées.
C’est donc par la versatilité de son approche que Voir la mer gagne sa profondeur : figurative et facile d’accès dans un premier temps, au risque de friser le décoratif ; plus conceptuelle et nuancée par la suite, se nourrissant des complexités sociales de l’époque. Car il faut bien multiplier les angles pour voir la mer autrement que comme un réservoir naturel, tel que continue à le faire Donald Trump qui vient d’autoriser par décret l’exploitation des grands fonds marins, une catastrophe de plus pour les abysses.
Voir la mer, exposition collective jusqu’au 25 juillet au MAIF Social Club, Paris
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