« Aysha E Arar (née en 1993), vit et travaille à Jaljulia. » Dès l’intro de sa bio, la tension géopolitique qui conditionne l’existence de l’artiste saute aux yeux. Jaljulia est une commune arabe de 10 000 habitants, déclarée palestinienne à la fin du mandat britannique mais passée sous le contrôle de l’état hébreu après la guerre de 1948. Les informations limitées qu’Aysha E Arar, jeune femme musulmane de nationalité israélienne, donne sur sa terre d’origine traduisent le jeu d’équilibriste auquel elle doit s’adonner pour mener une carrière internationale. La feuille de salle mise de côté, nous apparaissent, dans leur gigantisme, les formes que l’artiste peint rapidement, au fusain, sur de grandes toiles beiges encore froissées d’avoir été lavées dans une machine pour le linge. La face humaine est souvent étirée vers l’avant, arborant tantôt un bec d’oiseau ou une bouche aux allures cubistes. Face à cette succession de figures spectrales, on pense d’abord à Myriam Cahn, connue pour avoir représenté tant de fois les atrocités de la guerre et les violences faites aux femmes. Et puis, en déchiffrant les mots inscrits en arabe – « liberté » et « amour libre » –, en se laissant porter par la charge narrative des œuvres, on y découvre une peintre dont le geste singulier s’avère plus proche de l’Algérienne Baya : symboliste, onirique et spirituel.
Réalisées sur du textile, des vêtements ou des linceuls, ces œuvres précaires fonctionnent comme des émanations du rêve, des apparitions ou des souvenirs brumeux qui traduisent la dimension mystique du geste de Aysha E Arar. Bien que la peintre inscrive souvent sur la toile le mot « Palestine », elle est aussi une poète, une artiste à part entière, que la critique ne saurait enfermer dans son sujet. L’inspiration d’Aysha E Arar est céleste et chacune de ses expositions rappelle son droit à la transcendance.
© Dessins de Aysha E Arar par Emile Oumourov Lors de ses prises de parole et au travers de phrases abondantes qui traversent les frises présentées à la Ferme du Buisson, le concept « d’amour libre » est aussi omniprésent. Cet amour particulier n’est pas une résilience face à la spoliation, mais plutôt une force cosmogonique, capable certes de traverser le corps des amants – les hommes et les femmes s’enlacent et s’embrassent – mais qui permet surtout de rêver à un avenir désirable, un horizon heureux dont il ne faut jamais douter.
Intitulée Al Farisa, « cavalière » en arabe, l’exposition pose la figure de femme cheval comme motif fondateur. Adepte des chimères, l’artiste présente une étrange sirène-équidé sur l’œuvre inaugurale : haute de plusieurs mètres, la toile est tendue à l’entrée de la nef de la Ferme du Buisson telle une tapisserie médiévale. Cette fusion avec sa monture continue d’enrichir une symbolique personnelle et va chercher du côté du travestissement. On pense à Jeanne D’arc, déguisé en homme, qui monte à cheval en armure, chose interdite aux femmes. On pense aussi au cheval de guerre qui permet la conquête arabe au Moyen-Âge et l’expansion de l’Islam en tant que civilisation. Si les équidés sont déjà présents dans la poésie préislamique, ils sont mentionnés dans trois sourates du Coran, plusieurs hadîths et un grand nombre d'œuvres littéraires des cinq siècles après l'hégire, notamment le corpus de la furûsiyya. Composé du terme faras signifiant cheval et siyya pour sciences, cette pratique de la chevalerie était une composante essentielle de l'éducation des princes musulmans et marqua très fortement les mouvements culturels de la région. En s’emparant de ce millefeuille sémantique, Aysha E Arar donne corps à ses désirs d’émancipation, s’imagine conquérante et trace des parallèles courageux entre oppression coloniale et patriarcale.

Aysha E Arar, "What warms a heart - one that knows neither hatred nor spite. Is this a heart of a man, or the heart of a bird?" asked the Bride of Palestine. He answered, "It is the heart of a free man.", 2025, détail, courtesy de l’artiste et des galeries Sans titre et Dvir – Paris, vue de l’exposition Al Farisa,
© photo Émile Ouroumov
Une conquête qui passe aussi par la musique, la plasticienne étant également chanteuse. Sur les toiles, les bouches de femmes sont souvent ouvertes, laissant échapper des vocalises. Le chant est là aussi une pratique spirituelle et politique, ancrée dans une culture traditionnelle menacée mais passée par le filtre de l’abstraction et des réseaux sociaux. Dans la dernière salle de l’exposition, on découvre une vidéo tournée en Belgique à l’occasion de son exposition Al Farisa à Grimbergen. Dans le désert, une femme chante et avance à cheval. À l’horizon, le soleil rougeoie. Aysha E Arar se sert souvent des budgets de production fournis par les instituions qui l’accueillent pour réaliser ses clips musicaux, une pratique de détournement qui l’ancre résolument dans l’époque.
Al Farisa de Aysha E Arar du 15 mars au 12 juillet à la Ferme du Buisson.
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