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Vous avez découvert être une personne intersexe il y a peu. Cela vous a grandement déstabilisé. Cette révélation est-elle à la genèse de l’exposition ? 

 

Dans cette exposition, j’aborde d’autres sujets que celui pour lequel on m’a invité, c'est à dire le rapport à la maladie et le crip [terme inclusif à l’intersection des théories queer et du militantisme des personnes handicapées, Ndlr]. J'ai découvert que j'étais intersexe il y a quelques mois, et cela a été un grand chamboulement dans ma construction. Les personnes intersexes sont nées avec des caractéristiques sexuelles ou hormonales qui ne sont pas classifiables dans un genre de type binaire. Moi-même, en l’apprenant, je ne savais pas très bien de quoi il s'agissait. J'ai demandé dans une librairie LGBTQIA+ où était le rayon sur le sujet. Ils m’ont demandé ce que c’était. « C’est le “i” inscrit au-dessus de votre comptoir ! », ai-je répondu. Là, j’ai mesuré à quel point il y avait du taf. Je suis passé par des phases de dissociation et de dépersonnalisation très intenses, puis j’ai compris que je pouvais me construire un corps à l'extérieur de celui auquel la société m’avait assigné. Les personnes intersexes ont des parcours de vie variés. L’un d'entre eux consiste à subir une opération de « réassignation ». C’est ce qui m’est arrivé quand j'étais petit. Cela a été camouflé par d'autres opérations au fil du suivi post-opératoire recommandé aux familles. 

 

Le silence est-il préconisé par les médecins ? 

 

Oui, c'est un protocole. Par la suite, tous les autres médecins que j’ai vus au cours de mon parcours de santé – entre ma leucémie, mon exposition au sang contaminé par le VIH et mes nombreux séjours à l’hôpital – ont pris soin de ne pas me l'indiquer, ou seulement par des termes médicaux très opaques. J’avais des indices : un médecin m’avait soufflé que mes caractéristiques secondaires étaient féminines. Sur mes radios, on voit des traces de gonades au-dessus de mon bassin. Mais à chaque fois que j’ai demandé à consulter mon dossier médical, on m’a déclaré que les documents avaient été détruits par erreur avec ceux d’enfants décédés en service oncologie. Le système médical m’a gaslighté depuis mes 7 ans – j’en ai 43 aujourd’hui.



© Benoît Piéron



Les pratiques médicales d’assignation sont-elles illégales ? Les pratique-t-on encore aujourd’hui ? 

 

Elles sont illégales et toujours pratiquées aujourd’hui. Des collectifs de militants intersexes tentent de préciser la loi mais, pour l’instant, le flou demeure. Le « consentement éclairé » d’un petit de 3 ou 4 ans ne fait pas le poids devant le supposé « intérêt majeur de l'enfant », invoqué pour normaliser le corps du patient. Pourtant, ces opérations sont invalidantes et réduisent drastiquement l'espérance de vie. À cet endroit, la communauté intersexe rejoint parfois la communauté crip. Beaucoup de personnes sont en fauteuil roulant ou connaissent des difficultés à marcher en raison de pathologies engendrées par ces opérations. 

 

Peut-on dire que l’intersexuation est une fausse pathologie créée par l’ordre binaire hétéronormatif ?

 

L’intersexuation a subi une longue pathologisation. Le corps médical, la plupart du temps, envisage cette situation comme un problème urologique. À l'hôpital, on opère les corps pour les conformer au sexe pénétratif. Cette violence concerne toutes les personnes qui naissent avec l’une des quarante variations reconnues par les instituions de santé. Certaines sont visibles de l'extérieur mais la plupart ne le sont pas. La mythologie antique puis la mythologie médicale ont façonné la figure de l'hermaphrodite : ce corps, objectifié au possible, qui aurait les deux sexes en même temps. C’est une image que je réfute. Il s’agit aujourd’hui d’enrichir les représentations. Ces vingt dernières années, en Europe, il y a eu deux expositions sur l'intersexuation à Berlin. C’est trop peu. 

 

Pourquoi avoir choisi la pornographie alors que c’est un endroit de reproduction de la norme physique et sexuelle ? 

 

Je dresse un parallèle entre les gyrophares, qui sont les lumières de la violence policière, et la lumière du bloc opératoire, qui représente le pouvoir médical. C'est la même lumière, celle qui veut tout voir et tout posséder. Le film est pornographique mais sur le mode d’un théâtre d’ombres : on ne montre rien crûment, tout est abstrait. Les moulages de corps dans le film sont les miens. C’est du porn dans le consentement. C’est aussi du porn non musculaire, du porn crip, qui promeut des sensations différentes en mesure d’enrichir le vocabulaire hétéronormatif. Par exemple, quand on a une hyper laxité des tissus conjonctifs, on ressent l'air entre ses organes. Qu'est-ce que cela peut donner lors d'une pénétration anale ? Autre exemple : quand on prend de la gabapentine, nos terminaisons nerveuses sont tellement sensibles qu'il faut avoir des draps en soie pour éviter de jouir plusieurs fois par nuit. Les valides ne pourraient même pas se figurer la richesse de nos manières de relationner. Et pourtant, dans l’imaginaire collectif, les corps invalidés sont désexualisés. Ce qui n’empêche pas le milieu médical de les recouvrir de propos racistes, homophobes, sexophobes, etc, comme le veut la tradition carabine. Dans ce cas, pourquoi les crip n’auraient-ils pas aussi le droit d’exprimer leur désir sexuel ? 


Vue d’atelier © Benoît Piéron


Malgré cela, face à la marginalisation des malades et à la violence médicale envers les personnes intersexes, la colère n’est pas le carburant de votre œuvre. Pourquoi faire le choix du cute ?

 

Pour moi, le patchwork, la broderie, le crochet, le scrapbooking, tous ces « loisirs créatifs », sont les arts et traditions populaires des patients qui peuplent les salles d’attente, que j’appelle le « peuple des pyjamas ». Dans ces lieux, le temps n'a plus de valeur puisqu'il n’est pas productif. Pour justifier mon choix formel, j’ai tendance à parler de charge et d'encapsulage : la forme encapsule la charge. Mes formes cute permettent aux gens d’avaler la pilule, c’est-à-dire de regarder la réalité sans détourner le regard. 


Dans l’espace d’exposition, les lampadaires sont remplis de paillettes en mouvement. Pourquoi avoir subvertit ce symbole de surveillance ? 

 

J’ai passé beaucoup de temps dans la rue et je la connais très bien. J’ai conservé un rapport magique et affabulatoire avec cet environnement. Par exemple, quand tu dors sur un carton triple cannelure, avec un peu de soleil, tu peux te transformer en chat qui synthétise de la vitamine D. Et si la moquette n’est pas suffisamment épaisse pour dormir dans un hall, avec un pass de livreur, tu peux changer d’immeuble. Dans l’exposition, je joue sur le mode intérieur / extérieur : le visiteur devient voyeur. Je raconte aussi mon rapport à la ville : le principe des paillettes en mouvement reprend celui des lampes installées dans les espaces sensoriels des hôpitaux pour stabiliser les personnes neurodivergentes. Cet état de suspension, de dispersion et d'indétermination, c’est  le cœur de l'exposition. 


Vous vous présentez comme un « agent pathogène de l’art ». De quelle démarche économique s’accompagne votre pratique plastique ? 

 

Chez moi, ma chambre est au-dessus du salon et lorsque je prends l’escalier, c’est comme prendre un toboggan, je dégouline. La culture institutionnelle est souvent incompatible avec cette manière de travailler. Parfois, à cause de ma maladie, je ne peux bosser que trente minutes par jour et cela peut avoir lieu à deux heures et demie du matin. Pas facile de bosser avec une équipe de prod dans de telles conditions. Quand les techniciens du Palais de Tokyo ont installé le plateau de tournage dans mon atelier, ils ont dressé une perche immense pour l'appareil photo avec pléthore de câblage, ainsi qu’un projecteur de cinéma. J’avais l’impression d’être chez un radiologue. Les branchements m'ont fait tomber trois fois. Je ne pouvais plus faire le ménage. Heureusement, avec mon assistant, Arthur Ménarsalis, on a réussi à dépasser cette dimension écrasante du matériel de tournage en jouant comme des enfants derrière la gélatine, avec des cannes à pêche et des morceaux de papier. C'est là où ça a commencé à devenir drôle – et triste. De façon plus générale, dépendre de l’institution pour survivre est quelque chose de dérangeant pour quelqu’un qui a vécu comme moi des abus multiples de la part de ces structures supposées nous protéger. Ma solution a été d’assumer que ce serait ma maladie qui allait me nourrir. Ce qui physiologiquement est en train de me détruire va aussi remplir mon frigo. Le plus drôle, c’est qu’à la fin, je fais tout ça, fondamentalement, pour payer du vernis à ongles.




L'exposition Vernis à ombres de Benoît Piéron du 3 avril au 13 septembre au Palais de Tokyo à Paris 


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