Siégeant dans une haute demeure en brique, ancienne propriété d’une riche famille d’industriels troyens, le centre d’art contemporain Passages possède ce romantisme des fabriques du XIXe siècle. À l’intérieur, c’est la nostalgie d’une autre époque qui nous saisit, celle du tournant des années 1980/1990 : sur un téléviseur cathodique, une femme au chignon impeccable, cigarette au bout des doigts, robe blanche à col roulé, rappelle quelqu’un. Les répliques aussi sont familières. Il s’agit de Basic Instinct (1992), bien sûr, mais ce n’est pas le classique de Paul Verhoeven qui est diffusé ici. L’actrice est différente, le décor une imitation. Depuis plus de trente ans, Brice Dellsperger joue à ce petit jeu : copier-coller des mises en scène de classiques du cinéma en conservant leur bande audio, performée en playback le plus souvent par des amateur·ices. Au début, Brice Dellsperger apparaissait lui-même devant la caméra, se travestissant pour incarner plusieurs rôles à la fois. Une pratique obsessionnelle qui relève autant du sample, du collage que des détournements d’images popularisés par internet.
Vue d'exposition, courtesy Brice Dellsperger et Galerie Air de Paris, Adagp 2025 © Aurelien MoleFan system
En s’enfonçant dans cette demeure accolée à une ancienne bonneterie, on découvre au mur de petites gouaches aux couleurs pop. Silhouettes féminines, bouches en cœur et gros titres : Brice Dellsperger reproduit des « unes » de revues et pas n’importe lesquelles. Il s’agit des titres spécialisés dans la vente d’accessoires de travestissement. Décalque de films ou décalque de magazines, l’artiste active toujours le même procédé depuis le début de sa série, il y a près de trente ans, en pleine apogée de la pub. Son œuvre s’incruste dans ce flux ininterrompu d’images de masse. Plutôt que d’en ajouter davantage, Dellsperger cut et recycle celles déjà existantes. Son Body Double 34, à côté des gouaches, remâche ainsi une scène de My Own Private Idaho de Gus Van Sant (1991) : dans un kiosque, des couvertures de magazine gay s’animent et entament entre elles une discussion sur l’argent et la célébrité. Dans une esthétique toujours très 1990’s et drag, l’artiste a demandé à des étudiants des Beaux-Arts de Lyon, surmaquillés et en perruques, de se synchroniser sur le dialogue original. Du Body Double 0 à celui-ci, Brice Dellsperger choisit des bribes de films dans lesquelles la société du spectacle se regarde elle-même. Un dédoublement similaire à celui d’une personne face à son reflet.
Vue d'exposition, courtesy Brice Dellsperger et Galerie Air de Paris, Adagp 2025 © Aurelien MoleChangement de bobine
Une seule image démultipliée à l’infini par effet de kaléidoscope. Dans le Body Double 36, projeté sur toute la longueur d’une ancienne salle de réception, la figure drag de Jean Biche occupe le rôle principal, détournant une scène de Perfect, navet de 1985 devenu anthologique grâce à un mouvement du bassin de John Travolta en short moulant. Si le reenactment emprunte à la culture ballroom, Brice Dellsperger ne fait pas de l’identité de genre la thématique centrale de son travail. Ses détournements opèrent à un autre endroit : sur notre fascination pour l’objet cinéma. Comme l’observe la penseuse et réalisatrice britannique Laura Mulvey, le cinéma réactive sans cesse le stade du miroir, cet état psychanalytique de l’enfant qui projette un soi augmenté face à son reflet. Les icônes d’Hollywood sont des machines à assigner des identités. Depuis qu’il a commencé ses Body Double, alors encore étudiant en art à la Villa Arson de Nice, Brice Dellsperger s’est appliqué à défaire ces projections et rabattre la hiérarchie des regards et des rôles. Une opération d’autant plus parlante alors que le lipsynch cartonne sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Les jeunes explosent les compteurs de likes en se filmant sur les tubes pop du moment, fixant l’attention de l’internaute sur la sensualité d’une bouche ou de l’interprétation. Feignant d’œuvrer pour une démocratisation de la mise en scène de soi, ces remakes made in TikTok ou Instagram reconduisent une beauté toujours plus normée. Drôles et troublants, les Body Double de Brice Dellsperger mettent au défi ce régime d’image et injectent une étrangeté émancipatrice et subversive dans notre rapport aux icônes – et à nous-mêmes.
Quitte ou double de Brice Dellsperger, jusqu’au 13 décembre à Passages, Troyes
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