Dans le très beau texte écrit à l’occasion de votre nouvelle exposition, l’écrivain Yannick Haenel affirme que la peinture est une arche et que vous êtes un Noé qui cauchemarde. Que pensez-vous de cette assertion ?
Bruno Perramant : « Une des caractéristiques de la pensée de Yannick Haenel, est de ne jamais occulter la possibilité de l’indemne. L’arche est cette possibilité et je le lis comme une « assertion » quasiment géniale puisque vraie. « La chance d’une inondation qui sauve », délivrée de l’angoisse, cette chance n’est jamais remise à plus tard. L’arche dans sa forme la plus évidente, c’est-à-dire récapitulative, comme mur d’images, ne constitue pas un monde mais contient ce qui est sauvable, face au déluge, depuis l’origine criminelle du monde. Alors on ne peut pas ignorer, l’emprise du cauchemar, la nuit n’en finit pas de tomber, les visions d’insomnies sont parfois inquiétantes… je parlais avec Yannick, pour certains tableaux : d’exorcisme, (ce sont leur titres), conjurations d’apparitions néfastes, on peut les voir comme des embarquements, de la même manière que chez Melville, on embarque pour ne pas mourir. J’aime cette phrase, je la cite volontiers : « Il y a les vivants et les morts et ceux qui vont sur la mer ». Cependant le magnifique texte de Yannick ne se résume pas à cela, Yannick est un voyant, d’exception… il nous dit également combien cette aventure est « endurante, heureuse, illimitée… »
Yannick Haenel s'arrête sur un de vos ancien tableau sur lequel est inscrit « Je trouve tout très agréable » pour signifier que tout peut faire sujet de peinture pour vous. Y-a-t-il, dans votre œuvre, une hésitation entre une puissante expressivité et une indifférence duchampienne ?
B. P. : « Non aucune hésitation ! Cette phrase, « je trouve tout très agréable », prononcée par Thomas Bernhard est, si je me souviens bien, titrée « voix » dans un polyptyque nommé, soleil voix lumière écho des lumières, où l’on reconnait les premiers mots de Paradis 2 de Philippe Sollers, qui est, dit en passant, l’éditeur de Yannick Haenel. On ne peut être plus paradoxal. Puisqu’on parle de cet aspect de mon travail, j’ai été impressionné dans les écrits de Yannick par la visualisation des phrases dans ses écrits, à tel point que je me suis demandé à l’époque pourquoi un écrivain venait chasser sur mes plates-bandes. C’est le premier lien, entre ses images-textes et mes textes-images. C’était à l’époque de la publication d’Introduction à la mort française et Évoluer parmi les avalanches, au début des années 2000. Pour reprendre vos termes, je pourrais assumer une indifférence expressive. En tous cas il n’y a rien qui ne puisse m’être défavorable. J’aime Duchamp et ne l’ai jamais vécu comme une rupture, surtout pour les oeuvres comme Etant donné ou Le grand verre. C’est un personnage très inspirant. Sa relation à l’écriture à travers le surréalisme et plus particulièrement Raymond Roussel n’ont pu que m’impressionner.
Dans votre dernière série nommée LOVE’S MISSING, peinte dans des couleurs froides, on remarque des enchevêtrements de fragments de corps qui semblent pénétrer la matière. Ils font penser à la formidable et terrifiante Porte des enfers. Comme si, à l’instar de Rodin qui travailla sur cette œuvre une grande partie de sa vie, vos recherches et vos influences, celles de ses dernières années, se concrétisaient dans ces nouvelles toiles. D’où viennent ces formes et ces signes ?
B. P. : « Je vais vous donner certains titres de cette nouvelle « série ». Roses et poireau, pierre guyotat- portrait, la couronne, exorcisme 1, 2 et 3, le trou, tête jaune, les culs bleus, le rayon jaune… ce qui peut déjà orienter une possible interprétation des origines. À un moment, j’ai cherché dans l’univers de la danse contemporaine comment des corps pouvaient se rapprocher, lutter, s’aimer, se fracasser, se séparer, se retrouver… Car je pense que c’est le lieu de la représentation le plus juste, tout art confondu à notre époque. La peinture ayant été ce lieu là pendant des siècles il m’était impossible ne pas vérifier s’il ne restait pas quelque chose de cet ordre dans l’inconscient, les images, le flux même de la vie, quelque chose qui serait le support d’un exorcisme qui m’était absolument et personnellement nécessaire d’opérer, une sortie de la grotte qui est aussi notre intérieur mental. C’est pourquoi ces amas de corps, prennent parfois, subtilement la forme de têtes, de portraits, de visions intérieures. Il est presque impossible de retrouver d’où proviennent ces combinaisons physiques, mais de manière inconsciente, sans aucun calcul, après un balayage énorme de tout ce que j’aime, c’est toujours sur Boris Charmatz que je retombe, il y a pire comme point de chute… comme si l’amitié, était un élément supplémentaire pour rendre cette passe spirituelle plus efficiente, amitié où je n’oublie pas celui qui depuis longtemps met en lumière tout cela, je pense bien sûr à Yves Godin, qui comme me le dit Boris est notre « maître vaudou à tous les deux ».
Vous venez de citer, Boris Charmatz et Yves Godin. Pour ma part, j’ai nommé Yannick Haenel au début de cet entretien, mais j’aurai pu tout aussi bien invoquer Yves-Noel Genod, Olivia Granville, Grand Magasin, Éric Reinhardt, Mehdi Belhaj Kacem qui sont des écrivains, des artistes du spectacle vivant, des philosophes avec lesquels vous êtes ami. Vous êtes loin du peintre reclus dans son atelier sous les traits duquel on vous décrit souvent. Qu’apporte ces amitiés à votre peinture ?
B. P. : « J’aime les hommes et les femmes libres. J’aime les singularités. Je ne peux me contenter de relations issues du milieu de l’art, tellement sclérosé par les jalousies, les petites carrières, l’argent… J’ai provoqué certaines de ces rencontres, pressentant des affinités électives, d’autres sont liées à la chance. Elles durent depuis longtemps, leur sincérité ne s’est jamais démentie. Ces hommes, ces femmes sont mes contemporains et leurs visions me sont chères. Nous sommes au monde sans être assignés à résidence. L’enjeu social lié aux différentes disciplines peut être oublié et il se dégage un espace de compréhension, d’attention vers l’ouvert où l’échange devient possible. J’ai vu se matérialiser sur scène certaines de mes oeuvres, ( 1er avril d’Yves Noël Genod au théâtre des Bouffes du Nord) et on peut retrouver dans mes tableaux les fragments de corps de Boris Charmatz ( Les culs bleus, LOVE’S MISSING)… Les visions de Mehdi Belhaj Kacem ou de Yannick Haenel sont exprimées avec fulgurance et m’offrent un axe de réflexion et d’approfondissement inégalable. En somme, nous avons des rendez-vous, suscités par le travail de chacun et je fais tout pour être présent le moment venu, c’est très libre… »
Propos recueillis par Alain Berland
> Bruno Perramant, LOVE’S MISSING, jusqu’au 26 juin à la galerie In Situ-Fabienne Leclerc, Romainville
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