« Essaie un peu de faire du MAUVAIS travail – le pire qui te vienne à l’esprit – et vois ce qui se passe – mais surtout détends-toi et envoie tout au diable – tu n’es pas responsable du monde – tu es seulement responsable de ton œuvre – FAIS ÇA ». Ainsi écrit Sol Lewitt à Eva Hesse dans une lettre datée du 14 avril 1965. Document affectif et témoignage amical, cette archive intime de l’artiste minimaliste américain ouvre l’exposition S’orienter, premier chapitre d’un cycle dédié aux « Amitiés, amours, affinités », concocté par les commissaires Line Gigs et Fanny Testas à la Maison Populaire de Montreuil. Dans sa lettre, Lewitt s’adresse à son amie sculptrice, lui accordant une liberté que seule une amitié peut délivrer. Loin des remarques moralisatrices de la famille ou des discours instrumentalisant des patron·nes, l’ami·e est celle·lui qui s’adresse à nous en toute horizontalité et se détache de son intérêt personnel pour nous célébrer dans notre altérité.
Cette horizontalité traverse Le perce-neige, une vidéo de Lola Gonzalez montrant une chaîne de personnes assises sur un banc, se passant la fleur éponyme de main en main. Dans les premiers plans serrés, une tendresse timide affleure : des doigts hésitent, se frôlent, cherchent ceux du ou de la voisin·e pour lui confier la tige. La maladresse de leurs mouvements s’explique quand la caméra recule, révélant les yeux bandés de chaque participant·e. Ainsi en va-t-il de l'amitié : on y entre à tâtons, en faisant confiance sans vraiment voir, en transmettant quelque chose dont on ne maîtrise ni la réception ni les effets. Certain·es se lancent en confiance, déposant la fleur quelque peu brusquement, d'autres procèdent avec prudence, n'initiant qu'un contact léger pour inviter l'autre à la rencontre. Si la fleur reste la même, chaque binôme recèle un monde entier, unique dans ses codes, ses gestes, ses non-dits. Des manifestations de confiance muette surgissent aussi dans Veridis Quo, autre œuvre de l’artiste présentée dans l’expo. Ici, un groupe se prépare, aveuglément encore, pour une lutte qui reste hors-champ. Légère ironie toutefois pour une artiste travaillant sur le collectif : le travail de Lola Gonzalez et celui de la cinéaste Marie Losier représentent à eux seuls la moitié des œuvres exposées. Pour un projet cherchant à penser la pluralité amicale, cette répartition interroge. Si, dans les meilleures amitiés et les meilleurs groupes d'amis, l'espace et les perspectives sont partagés de manière plus ou moins égalitaire, le choix peu clair d'insérer une exposition duo dans un group show nous amène à voir la relation entre les œuvres comme autre chose qu'amicale, même si leur contenu souligne la puissance d’être ensemble et le plaisir de devenir une voix parmi tant d'autres.
Les trois volets du cycle — « s’orienter, s’entre-tenir, s’engager » — reposent sur des verbes réflexifs, impliquant directement le sujet. L’amitié y est envisagée non comme un simple lien émotionnel mais comme une force concrète d’organisation, politique et artistique. Cette approche se manifeste dans l’œuvre collective de la Cyberrance, ancien squat devenu atelier d’artistes à Romainville en Seine-Saint-Denis. Le bâtiment – l’un des rares espaces à avoir survécu à la loi anti-squat de 2023, décrit par ses résident·es comme « mi chalet, mi hangar industriel », – se trouve ici miniaturisé. Détournant l’outil familier de la maquette d’artiste, on y trouve des chambres méticuleusement reproduites, des œuvres originales en modèle réduit, des flyers d’événements passés, le menu du bar à prix libre, tout cela dans une hétérotopie à petite échelle. Première forme collective produite par la trentaine d’occupant·es du lieu, Home Sweet Home rappelle la rareté des traces matérielles de ces réseaux affectifs du passé. Une façon de dire : « Ici, l’amitié a eu lieu ».
Le duo ORAN, composé des artistes français·es Morgane Clerc et Flo·re, donne également corps à des amitiés souvent invisibilisées, en invitant le public à déclarer ses liens amicaux. S'appropriant les vœux de mariage, chacun·e peut exprimer ses propres souhaits ou utiliser ceux mis à disposition dans l’une des deux stèles en bois ajourées de tiges de lavande, rappelant les « mariages lavande », ces unions de convenance que pratiquent certains queers pour détourner le regard hétéronormatif. Celleux qui activent l’installation peuvent remporter un anneau argenté. Lorsque les commissaires rappellent l'étymologie du mot « anneau », dérivé du latin anellus, la forme amiboïde peinte sur le sol prend un nouveau sens. Comme l’amitié, l’anus est le siège de la non-productivité : contrairement aux organes « reproducteurs », il est source de joie et de déchet. Aux yeux du capital, l’amitié est donc un « gaspillage » de temps, une activité chronophage qui ne sert aucun objectif immédiat. Comme l’art, d’ailleurs.
© exposition Actes –BBB (Toulouse) -2019 -photo Emile OuroumovL’exposition invite justement à passer du temps, à côtoyer les œuvres plutôt qu’à les regarder. Un dispositif rend cela possible : le Bistanclaque de Dominique Mathieu. Ces quelques mètres de bois massif recyclé provenant d'anciennes installations, prêtent une véritable architecture de repos et d’échange à l’espace d’exposition. S'y trouvent, dans un geste curatorial désormais coutumier, divers livres empilés sans ordre particulier : la militante américaine bell hooks, la penseuse française de l’amitié Hélène Giannecchini, la philosophie italo-américaine du féminisme Silvia Federici et l’écoféministe américaine Starhawk, parmi d’autres. Pivot du cycle, ce dispositif restera en place tandis que changeront les œuvres qui l’entourent. Les trois chapitres se veulent donc poreux, mais une imprécision demeure autour des trois termes qui en font le titre : « amitié » domine, laissant « amour » et « affinité » à l’état d’esquisses. Si ces deux derniers termes seront développés dans les chapitres suivants, un affinement conceptuel aurait été apprécié dès ce premier volet.
En 2019, la galerie parisienne Marcelle Alix montait l’exposition De l’amitié, en réponse à « la multiplication des expositions parlant d’amour ces dernières années », d’après ses curatrices Isabelle Alfonsi et Cécilia Becanovic. En 2024 au Crédac à Ivry-sur-Seine, L’amitié : ce tremble a montré combien l’amitié naissait des formes artistiques tout autant qu’elle les façonnait. À la Maison Populaire de Montreuil, un flou plane encore sur la façon dont « l’amitié » interagit avec « l’amour » et « l’affinité », et sur l’orientation de ce premier chapitre. En quoi l’amour d’une mère pour son enfant, comme on le voit dans la seule peinture zapatiste – réalisée au Chiapas par un·e paysan·ne dont seul le prénom Camillo est donné —, diffère-t-il d’un amour amical ? En abordant ces affects dans un même geste, ne risque-t-on pas d’atténuer ce que l’amitié a de plus radical : à savoir, sa résistance à l’institutionnalisation, sa complexité affective, son refus de l’assignation ? Comme on éprouve parfois la difficulté à relier ses amix au sein d’un même groupe, il manque encore un peu de lien entre les œuvres censées faire ici communauté. Comme lors de belles rencontres où la connexion se perçoit dès les premiers gestes, il est peut-être trop tôt pour savoir si cette proposition curatoriale saura s’élargir sans lisser ce qu’elle cherche à défendre.
S’orienter, premier volet de l’exposition collective Amours, amitiés, affinités, jusqu’au 11 avril à la Maison Populaire, Montreuil
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