Ni cubi, ni cacahuètes : dans le hall du FRAC Plateau, rien n’annonce un pot de départ. On vient pourtant pour le dernier jour de Dino chez SNECMA, l’usine d’aéronautique où le père de Rayane Mcirdi a travaillé toute sa vie. Pendant quarante ans, Dino a enclenché des mécanismes, entretenu des rouages, coupé des plaques d’acier, joignant ses gestes précis aux tambours saccadés des appareils. Il a vu les lasers remplacer les meuleuses, la commande numérique licencier des collègues et la pointeuse enterrer ses grasses mat’. Mais aujourd’hui, le rideau tombe sur cette carrière d’ouvrier.
Pour creuser les enjeux liés à ce tournant de vie, Rayane Mcirdi a fabriqué Dino, double fictif de son père. Campé à l’écran par Zinedine Soualem, c’est le héros d’un parcours vidéo en plusieurs mini-chapitres étalés dans le centre d’art parisien. Ces films, diffusés en boucle et chacun d’une durée de trente secondes à quelques minutes, se répondent mais ne se suivent pas toujours. Pour déambuler dans cette tranche de vie, on franchit un premier rideau. Dino apparaît à la tâche, dans sa blouse usée. À l’heure où l’horloge sonne, il réalise que personne ne l’attendra le lendemain. Cette première scène pose le cadre tout en brouillant l’espace-temps entre passé et présent. En voix off, sa fille commente : elle regrette d’en savoir si peu sur la vie de son père au travail.
Rayane Mcirdi, capture d'écran du film Joyeuse retraite papa, 2026 © Rayane Mcirdi / Adagp, Paris, 2026C’est le son d’une sonnerie d’iPhone qui guide nos pas vers les écrans suivants. Pas besoin de flèche au sol : la scénographie fait confiance à nos intuitions. Ailleurs, ce sont des rires qui font le liant entre deux étapes. Cette fois-ci, on avance dans l’espace mais on recule dans la temporalité de la narration. Dino dîne avec ses collègues, il semble heureux. Ce sourire, tout le monde n’y a pas accès, à commencer par ses filles. La voix de l’une d’elles nous apprend que l’homme, grand taiseux, est arrivé en France à 5 ans, où il a vécu dans le bidonville de Nanterre avant d’être relogé avec sa famille dans le 18e arrondissement. À 14 ans, il fait son entrée à l’usine.
Vue de l'exposition de Rayane Mcirdi, Joyeuse retraite papa au Frac Île-de-France, Le Plateau. Photo : Martin Argyroglo © Rayane Mcirdi / Adagp, Paris, 2026À nouveau, un rideau. Sur un grand écran, l’action principale est projetée. D’autres, plus petits, aux quatre coins de la pièce, diffusent des plans fixes qui mettent la scène en perspective. On assiste à un repas de famille qui tourne mal. Avant, le doute du père ; pendant, les larmes de l’enfant ; après, un geste réparateur. Dernier rideau. La nuit est tombée. Le nouveau retraité, ses deux filles et sa femme sortent manger. D’un silence à l’autre, les barrières tombent. Dino sourit, apaisé.
Pour clore le parcours, Rayane Mcirdi quitte son dispositif le temps d’un épisode documentaire. Abdel, le véritable père de l’artiste, se trouve avec ses filles autour d’une pile de mhajeb. Le regard perdu dans le hors-champ, le patriarche évoque son enfance, ses mauvais souvenirs à l’école, ce qui a changé et ce qui n’a pas bougé. Des clés pour entrer dans la tête du personnage et dire ce que la caméra n’a pas montré jusqu’ici. Le visage du patriarche arbore enfin un sourire espiègle qui en dit long.
Rayane Mcirdi, capture d'écran du film Joyeuse retraite papa, 2026 © Rayane Mcirdi / Adagp, Paris, 2026Sous ses airs tendres de mini-série scénographiée, Joyeuse retraite papa charrie des questions qui résonnent fort avec l’époque. Certaines sont d’ordre intime : qu’est-ce qui se cache dans le silence d’un père ? Dans le cas d’Abdel, on devine le tabou de l’exil et un passé d’immigré gardé pour soi par pudeur. D’autres tapent dans une problématique plus brûlante que jamais : comment le travail nous définit-il, hier comme aujourd’hui ? Monopolise-t-il tous les aspects de nos vies, a fortiori quand il est le sésame d’une installation dans un nouveau pays ? L’immersion filmée que propose Rayane Mcirdi dans le destin de son père trace un chemin tout en douceur dans ces grands thèmes de société. Et à l’heure où les lycéens qui paieront les retraites de leurs parents s’insurgent – à raison – contre le réel dont ils héritent, une touche de sentimentalisme est la bienvenue pour repenser notre rapport au labeur.
Joyeuse retraite papa de Rayane Mcirdi, jusqu’au 21 février au FRAC Île-de-France, le Plateau, Paris 19e
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