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Retournée par les explosions, froissée par les chenilles des tanks, disloquée par les fosses communes, excavée par les pelleteuses : depuis cinquante ans, la terre du Liban n’a pas connu le repos. Inutile de chercher la trace de cette réalité désormais ensevelie dans les cratères d’obus qui recouvrent les montagnes du nord du pays. C’est pourtant là que Walid Raad a trouvé un champ fertile pour son art. Que l’on s’entende : aucune complaisance, aucune volonté de divertissement n’entrave la recherche de cet artiste pluridisciplinaire qui s’acharne à retracer son histoire personnelle dans les replis d’une Histoire funeste. Et c’est cet équilibre entre vérité historique et récit sensible qui donne toute sa justesse au Festival of (in)gratitude qu’il orchestre au CENTQUATRE. 




© Quentin Chevrier



 

En 1982, Israël envahit le pays. L’artiste, encore adolescent, s’exile aux États-Unis. Pour combler le vide laissé par les stigmates de cette invasion, Raad emploie les moyens du réalisme magique et raconte une fable tissée d’anecdotes embellies par la distance et l’absence, fil rouge de la série de vidéos et d’objets photographiques ou sculpturaux qu’il expose ici. Chez lui, la fiction se fait l’arme d’une transformation du réel, et l’art une façon de montrer le visage de la guerre, celui qu’il est impossible de regarder en face, pour en déjouer la fascination morbide et lui opposer toutes les fleurs du monde. 

 

De fleurs, il est d’ailleurs question : reprenant les noms de code attribués aux responsables politiques et militaires par les services de renseignement libanais, Raad compose une farandole multicolore où d’éclatants pétales entourent les visages tantôt menaçants, tantôt souriants de personnalités mêlées au conflit. Cette ironique incursion dans l’art floral serait le fait d’une officière de l’armée qui, ayant étudié la botanique, catalogua tout ce joli monde en autant de planches dans un annuaire aide-mémoire. Jouer avec la réalité d’une période marquée par le plomb et les larmes n’est pas une stratégie d’évitement : c’est un outil mnémotechnique. En se faisant conteur, Raad ne cherche pas à disperser la noirceur des fumées mais à retrouver son chemin, à laisser derrière lui les cailloux qui permettront de grimper la marelle jusqu’au ciel. 

 



© Quentin Chevrier




Dans ce voyage au bout de l’enfer de la guerre, le plasticien américano-libanais assume un rôle de Virgile, racontant l’horreur tout en la prenant de haut, avec la licence poétique qui est la sienne. Mais cette spirale ne se fait pas sans tension. Alignant sur une grande toile libre les messages gravés sur les bombes – des inscriptions qu’il collecte depuis 1987 –, il assemble en strophes amères la vulgarité de ces « love notes » comme les appellent les soldats. Parmi les cœurs et les « xoxo » percutés par d’insupportables « finish them » et autres « can’t wait to tan on the beach in Gaza », émerge un incompréhensible « à bout de souffle », dont l’incongruité dans cette masse d’obscénités a retenu l’attention de Raad. Ce message ornait l’obus qui faillit éventrer la maison d’enfance de l’artiste. Dans le trou béant laissé devant le domicile familial, ses cousins ont creusé une piscine de la taille d’une Coccinelle, déchirant le jardin – juste après les tirs que l’USS New Jersey adressa au Mont-Liban en guise d’adieu. Ce trou de mémoire est l’objet et le lieu à partir desquels l’artiste enracine sa lutte poétique. C’est aussi le point de départ des visites guidées auxquelles il convie le public sept fois par semaine pendant la durée de l’expo, guidant les visiteurs dans les recoins d’une mémoire désormais inextricable.

 



© Quentin Chevrier




On peut être l’auteur d’images dont on ne possède pas la mémoire. L’artiste le dit lui-même : « Il y a des événements que l’on vit mais que l’on ne parvient pas à ressentir. » Une bonne part du travail de Walid Raad relève de la réappropriation d’une mémoire volée en éclats par le collage d’images qui en composent les séquences. La démarche présente toutefois un risque : ne plus se fier qu’aux images et à elles seules. Ce fut le cas de la grand-mère palestinienne de l’artiste, qui, évoquant l’été 1982, fusionnait les situations telles qu’elle les avait vécues et telles qu’elles apparaissaient sur les clichés pris par Raad. Aux images du ciel de Beyrouth constellé d’éclats d’obus se superposaient ainsi les taches et imperfections que la chimie de la photographie laissait sur le papier. L’art n’est donc jamais loin de la trace que l’Histoire laisse dans nos vies. Pour Walid Raad, créer des formes qui rendent justice à l’expérience que l’on a du monde est une manière d’en exiger la justification comme d’en conserver la preuve.

 


Festival of (in)gratitude de Walid Raad, jusqu’au 22 novembre dans le cadre du Festival d’Automne au CENTQUATRE, Paris

 

Visites performées par l’artiste en anglais et en français du mercredi au dimanche

 

 

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