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À l’heure où les écrans détournent notre attention, nous avons tendance à trouver refuge dans la matérialité brute et l’épure haptique, seuls gages d’une réalité tangible non contaminée par le brainrot des algorithmes. Bien des artistes à la page aujourd’hui, qui abominent l’extraction minière et l’énergie fossile, sont revenus des appareillages tech-friendly tant fêtés dans les arts et ne jurent plus que par les pratiques artisanales. Aligné avec cette mentalité low-tech, le Centre Wallonie Bruxelles de Paris défend une conception inclusive et primitive du cyber-art, coalescence du machinique et de l’organique autant que manifestation d’un nouveau paradigme civilisationnel qui « freaktionnalise la réalité ». Traduction : transcendons les frontières biologiques, réapproprions-nous la technologie et encourageons toutes les mutations possibles et imaginables, pourvu qu’elles soient vertueuses pour la Terre et le vivant. Dans ce projet épistémologique qui met en œuvre la fusion du vivant et de la machine – d’après la pensée de Donna Haraway ou Hito Steyerl –, la cybernétique aurait tout loisir de se désolidariser du techno-capitalisme pour épouser les revendications féministes, écologistes et queer. Les œuvres ici proposées sont donc résolument low-tech et DIY. Décroissance oblige ? Oui mais non : le dérèglement du son se veut aussi dérèglement des sens.




"Just like heaven" © Alexis Puget



 

Axée autour d’une expo et d’une série de performances, cette sixième édition d’Interférence_S déploie un programme esthétique très geek, en fin de compte peu concerné par les enjeux de l’art, à savoir un lien subjectif à la matière-monde et à l’expérience du réel. On est ici plutôt face à un manifeste spéculatif du sound art dont les formes – carcasses de machines, écrans dépecés, grouillement de câbles, microcontacts à gogo, végétaux ici et là – renvoient davantage aux festivals d’art numérique et « multimédia » des années 2000 qu’aux pratiques actuelles. Ainsi certaines installations DIY à l’esthétique surannée – « oh, des bouts de bois qui font du son ! » – se noient parfois dans le kitsch scientiste et laissent de marbre. La faute aussi, sans doute, à une surcharge de propositions qui, dans cet anti-white cube bas de plafond, frôle l’empilement. On n’est pas ici chez David Douard et encore moins dans l’héritage du Light and Space ou de Lars Fredrikson, mais plutôt dans un petit manuel du hacker appliqué ou à la Cité des Sciences version altermonde. Il n’en demeure pas moins qu’en sinuant à travers ces œuvres, on finit par intercepter quelques vibrations et attraper au vol des fréquences insoupçonnées. Et tant mieux, car on avait envie d’être secoués, à défaut d’être séduits. Quelques propositions singulières se démarquent alors. Un assemblage hétéroclite de sources sonores (un orage à Gdansk, des extraits de films, des tutos YouTube) et d’objets (perfecto abandonné, fauteuil de cinéma vide) signé Alexis Puget ; le streaming sonore de Lucian Moriyama qui se déclenche par le biais de la lumière ; ou encore le dispositif subtil de Julien Poidevin dans lequel du bruit blanc se réfracte sur un disque de verre en rotation dans l’espace. Une ribambelle de casques nous donne également à écouter les archives sonores d’œuvres de Land Art des années 1960/1970, compilées par la chercheuse et artiste Mirja Busch. 

 


Fréquences pirates

 

Le seul nom de Tetsuo Kogawa, figure aussi importante que méconnue dans les arts sonores, suffit à nous réconcilier avec ce boxon résolument nerd. Proche de Félix Guattari avec lequel il noua des échanges fructueux au début des années 1980, ce philosophe japonais fut aussi théoricien des médias, performeur activiste, pionnier du Radio-art et pirate d’ondes à des fins de diffusion hyperlocales (narrowcasting), en opposition à la culture de masse des radios FM (broadcasting). Le festival offre l’occasion de plonger dans les archives dont il a fait don au Centre Wallonie Bruxelles et de découvrir une pensée authentiquement subversive qui influencera aussi bien Nam June Paik et Fluxus que la culture industrielle et la génération actuelle d’artistes-hackers et de noise-iciens.

 

Mutatis mutandis, on trouvera aussi son compte dans la programmation vidéo, perfs et concerts qui accompagne l’expo et se déroule (presque) en continu dans l’auditorium du sous-sol. Le trop-plein laisse alors place à la possibilité d’un temps et d’un espace où l’ouïe et le regard ne seraient pas seulement conditionnés par le signal, même poussé dans ses plus infimes retranchements. Associé à une composition de l’excellent musicien belge Bear Bones Lay Low, le film Tales from the Source de Léonard Pongo entretient un dialogue sensoriel avec les paysages du Congo pour en faire émerger un mystérieux cérémonial animiste. C’est simple, c’est limpide, c’est beau. Sinking Feeling de Zachary Epcar pourrait en être le carbone inversé. Tout aussi réussi, le film superpose les corps et les voix de jeunes yuppies parlant de sexe et de mort à des gros plans abstraits de l’architecture d’entreprise, sur une bande-son qui télescope Joe Meek et une ambient adipeuse. Un Less than Zero pour les années 2020 ? 

 


(((Interférence_S))) – Augures & frémissements, festival de substrat sonoreexposition collective et performances jusqu'au 19 août au Centre Wallonie Bruxelles, Paris


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