Les visages de trois militantes, imprimés en noir et blanc sur des sculptures de plusieurs mètres de haut, nous scrutent d’un air trouble dans la première salle d’Intrications. L’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne consacre sa première rétrospective en institution publique à l’artiste Josèfa Ntjam, née en 1992. Pourquoi ces trois femmes ? Question de ton, donné d’emblée. L’écrivaine camerounaise Marthe Ekemeyong Moumié (1931-2009) a consacré sa vie aux luttes anticoloniales révolutionnaires. La guérisseuse et maquisarde Bassa Élisabeth Djouka (1944-2024) s’est vue incarcérée en 1969 pour avoir milité en faveur de l’indépendance du Cameroun. Tandis que la Guinéenne Mafory Bangoura (1910-1976) a lutté contre la pauvreté et pour l’émancipation des femmes – elle fut ministre des Affaires sociales dans son pays de 1970 à 1976. Toutes trois incarnent l’ambition esthétique de Josèfa Ntjam : transmettre, soigner et révolter, tout en même temps. Voilà pourquoi l’arborescente pensée par l’artiste s’ouvre sur une forêt de sculptures surdimensionnées où l’on trouve d’emblée ses motifs les plus chers. Des stalagmites, des statuettes en bois, des fleurs aux pétales frisés, des coquillages cauris, des figures politiques et autres algues marines. Autant de symboles nimbés d’une lumière couleur prune évoquant les teintes saturées qu’on ne trouve à l’état naturel que dans les plantes rares – ou dans les décors des jeux vidéo. Par l’abondance de ses couleurs criardes et l’incongruité de ses chevauchements d’images, l’artiste nous immerge dans ses errances numériques.
Joséfa Ntjam, Dislocations, 2022-2025. Vue de l’exposition INTRICATIONS à l’IAC Villeurbanne, 2025. Courtesy de l’artiste © ADAGP, Paris, 2025. Photo : Ivan ErofeevParce que c’est en ligne, comme beaucoup, que Josèfa Ntjam explore les zones d’ombre d’une histoire coloniale encore vastement méconnue. Ntjam tire de ses recherches des films, des sculptures en laiton (Medusa, 2024), des photomontages et des jeux vidéo mettant en scène ses interrogations de manière sensible, espérant influer sur notre inconscient. Dans le film Dislocation (2022), des avatars de l’artiste nous racontent la guerre d’indépendance du Cameroun (1955-1971) d’une voix synthétique. Une fois passés les sous-bois de la première salle, nous entrons dans l’histoire comme dans une épopée sensible et hyper numérique. « Cette obsession numérique est née dans ma jeunesse, se souvient Josèfa Ntjam. J’ai eu accès à un ordinateur très tôt chez mes parents. Internet a été un lieu d’apprentissage et de réinvention. C’est un territoire qui n’a pas de centre, traversé de liens, de zones floues, de détours. J’y ai trouvé une manière de penser proche du collage, de l’association libre, du rêve. » L’esthétique du web, ses couleurs franches — bardant tous les murs de l’exposition — autant que ses logiques d’hypertexte, de flux et de glissement, lui ont permis « de traduire une pensée diasporique, fragmentaire, non linéaire. J’y vois une forme d’architecture mentale, mouvante, où chaque clic ouvre un passage vers un autre récit possible. »
Joséfa Ntjam, Incubateurs de révolte, 2023-2025. Vue de l’exposition INTRICATIONS à l’IAC Villeurbanne, 2025. Courtesy de l’artiste et NICOLETTI, Londres. © ADAGP, Paris, 2025. Photo : Ivan ErofeevAutre réjouissance que permet la rétrospective : entendre dans des conditions proches de celles du cinéma les textes scandés par Josèfa Ntjam. Ses poèmes, écrits par l’artiste en se promenant, rythment ses vidéos et accompagnent notre regard, étourdi par cette superposition de références. Images et textes se nourrissent : parfois un mot devient texture, comme les mots « hors la loi » inscrits sur un portrait d’Élisabeth Djouka. Rien n’est distinct mais tout s’éclaire à l’aune du ressenti. Et c’est bien le « ressenti » qui importe à cette artiste éprise d’une concoction qui revient souvent dans ses textes : la mélasse, ce liquide obtenu après cuisson d’un végétal, canne à sucre ou betterave. La mixture est incristallisable, elle filera toujours entre nos doigts, comme ses œuvres. À l’image de cette partie de l’histoire coloniale, sensible, occultée, impossible à démêler, dans laquelle nous immerge l’artiste. « Ce qui m’intéresse, éclaire-t-elle, c’est la porosité. Cette zone où l’on ne sait plus où commence le corps du visiteur et où finit l’œuvre. J’aimerais que mes installations fonctionnent comme des écosystèmes : des milieux à habiter, à respirer, à écouter. » Ainsi, sans hiérarchie, comme on ouvre mille fenêtres sur son navigateur, Intrications brasse faits, émotions et poésie pour s’immiscer dans les interstices de l’histoire, jusqu’aux plus sombres.
Intrications de Josèfa Ntjam, jusqu’au 22 février à l’IAC, Villeurbanne
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