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Dès l’entrée, la charge est lancée. Entre la captation – sur plaques offset lacérées par les passages d’encre – de l’assaut du Capitole en janvier 2021 (par Emmanuel Van der Auwera) et la réunion dans une caisse de bois brut de deux objectifs photo formant une ogive explosive (par Matan Mittwoch), on le comprend : l’image n’a rien d’innocent. Dans sa production comme dans sa réception, celle-ci participe aujourd’hui à la violence d’un présent qui use d’elle pour se justifier. Pour interroger ce statut, les commissaires Nathalie Giraudeau et Francesco Biasi mêlent politique, esthétique et phénoménologie dans une exposition-dossier qui réunit les travaux de quatre artistes aux démarches distinctes.

 

Et l’éventail des formes exposées est large. Chez Laure Tiberghien, des corps étrangers agissent sur la révélation chimique de l’image. Anne-Camille Allueva conçoit quant à elle des visuels polysémiques dont l’identité varie en fonction de l’angle et de la distance du spectateur. L’Israélien Matan Mittwoch étudie la lumière et la met en scène dans l’étendue de son spectre ; dans ses images, celle-ci passe de sa fonction révélatrice à sa nature occultante, donnant ainsi à voir jusqu’à l’aveuglement. Enfin, le Belge Emmanuel Van der Auwera engage une exploration sémiologique d’images journalistiques – originales ou artificielles. Des travaux qui ont en commun une chose : la traduction plastique de la conscience d’une image en train de se faire.




Emmanuel Van der Auwera, Videosculpture XXVIII, courtesy de l'artiste et de la galerie Harlan Levey Projects (Bruxelles)



 

Au fil de l’exposition, l’écran, la surface plane, apparaissent en négatif comme éléments centraux d’une réflexion artistique qui les déborde. En usant par exemple du gondolement des feuilles pour perturber un motif chromatique, Laure Tiberghien opère une variation d’écritures photographiques soumise à une causalité renversée : au cœur de la chambre photographique et sans l’intervention d’un appareil, lumières et couleurs ne s’écrivent plus par l’exposition à la lumière mais par une perturbation intérieure du support. Un processus qui fait écho aux révélations de profondeur inattendues d’Anne-Camille Allueva. Non pas inscrite, ni ajoutée à la surface, l’image surgit ici de la planéité. Et son sens s’en trouve retourné : les plaques d’Emmanuel Van der Auwera, parcourues de signes révélant leur facticité, augmentent pourtant leur lisibilité à mesure que le temps passe. Le faux se fraye ainsi un passage vers l’avenir en se camouflant dans le présent.

 

En cela, l’exposition, riche par sa sobriété, ne s’embarrasse plus des débats d’arrière-garde : il ne s’agit pas tant de chercher ce qui se cache derrière les images que de souligner ce qu’il y a devant. Comment, en effet, se réapproprier l’image quand sa diffusion s’inscrit désormais majoritairement dans des flux destinés à capturer notre attention ? En suivant peut-être la transparence à l’œuvre ici, co-construite avec le spectateur, qui révèle les couches du voir en reconstituant les moments de leur découverteUne expérience collective où chaque œuvre présentée tient cette double nature de variation et de proposition, et acte la condition de son existence par le corps de l’autre.

 

Par son immixtion dans l’incertitude politique et la traduction, dans l’espace de l’exposition, des modalités de sa production technique, la photographie engage notre corps et notre perception : la voir, c’est participer à sa réalité. Regarder devient donc ce geste situé et sociétal, capable de rouvrir un espace critique face à des images qui ont muté du témoignage à l’événement. Ces Transparences liquides nous le rappellent : la photographie n’est pas seulement politique. C’est bien la politique qui est photographique, du moins si nous la laissons faire. L’image se doit d’être mise à l’épreuve : c’est elle qui écrit notre rapport à la lumière et s’incarne en un « réel » dont on ne perçoit même plus les couches qui l’altèrent.

 


Transparences liquides, exposition collective jusqu’au 22 mai au Centre Photographique Île-de-France, Pontault-Combault


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