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Sur la façade de la Condition Publique à Roubaix, une inscription demeure : « Centre de contrôle, d’étude et de recherche ». Autrefois, ce bâtiment monumental de briques rouges accueillait le conditionnement des matières textiles produites par l’industrie locale. Avant leur mise sur le marché, les fibres y étaient pesées, évaluées, classées. Un cadre idéal pour Au-delà de toutes les mers. Car ce qui est présenté entre ces murs ne peut précisément plus être mesuré ni contrôlé : des langues, des mémoires, des patrimoines immatériels. Plutôt que de documenter les migrations, l’exposition s’intéresse à ce qu’elles provoquent : des objets qui changent de sens, des mots qui se fragmentent, des traditions qui se transforment, des matériaux qui se réinventent. Réunissant une douzaine d’artistes lié·es, intimement ou artistiquement, au Maroc, le projet porté par la Condition Publique et Le Cube à Rabat revient sur les histoires entremêlées de part et d’autre de la Méditerranée, profondément marquées par la colonisation.


À l’entrée de l’exposition, des motifs peints au henné sur tissu nous accueillent. Évoquant aussi bien des tatouages traditionnels que des motifs végétaux, l’œuvre de Khadija El Abyad annonce l’un des fils rouges de l’exposition : la matière, sa mémoire et parfois son usure. Puis viennent des archives gravées sur des tubes de cuivre ; la carcasse d’une Renault 12 ; des mots découpés dans des journaux ; un faux mur en tadelakt (un enduit marocain très répandu) réalisé en pâte à sel : les matériaux parlent d’eux-mêmes, et l’exposition progresse par échos, presque par alchimie.Dans Merci Renault, titre évidemment ironique, Mohammed Laouli convoque la voiture offerte à son père après toute une vie passée à travailler jusqu’à l’épuisement dans cette entreprise. Après son décès, l’automobile repart au Maroc tandis que son fils entreprend le trajet inverse vers l’Europe et témoigne d’une histoire ouvrière, familiale et migratoire. Celle-ci se poursuit dans le projet mené conjointement avec l’artiste allemande Katrin Ströbel autour des frontières méditerranéennes. Un drapeau proclamant « l’exil ou la mort », des objets retrouvés sur les routes migratoires et des performances réalisées au bord de l’eau dessinent une Méditerranée qui apparaît autant comme un espace de rencontres que de séparation. Les frontières y sont toujours vécues avant d’être dessinées.




Vue de l'exposition "Au-delà de toutes les mers" à La Condition Publique. Photo : Frédéric Iovino




Sarah van Melick s’intéresse aux travailleurs amazighs recrutés pour travailler dans les mines du Nord de la France entre les années 1960 et 1980. Pour faire face aux statistiques administratives, froides et déshumanisantes, l’artiste réactive des archives photographiques des compagnies minières, qu’elle grave à l’eau-forte sur des tubes de cuivre dressés comme des carottages géologiques. Les images semblent incomplètes, trouées, comme les récits longtemps tus. À l’intérieur des conduits résonnent les voix d’anciens mineurs et de leurs proches, recueillies par van Melick. Plus loin, des graines en dormance rappellent que certaines mémoires attendent quelquefois des décennies avant de pouvoir germer.




Vue de l'exposition "Au-delà de toutes les mers" à La Condition Publique. Photo : Frédéric Iovino




L’exposition s’attarde sur ce qui se transmet sans toujours s’écrire. Une installation vidéo revient sur le sabir, langue de contact et par essence mélangée, longtemps parlée autour de la Méditerranée avant de disparaître. Chez Leila Sadel, cet effacement devient intime, résultat de l’éducation. Elle découpe des journaux marocains en deux ensembles : les mots qu’elle reconnaît encore et ceux qui ne lui disent plus rien. Entre les deux apparaît l’expérience d’une langue maternelle qui s’éloigne peu à peu. Ses photographies de gestes rituels, matérialisés par une bougie, des raisins secs, quelques fils noués, racontent avec la même délicatesse une mémoire qui continue d’exister sans toujours pouvoir être verbalisée.


Les œuvres dialoguent aussi par leurs matières. Le cuivre répond au textile, les archives aux photographies, les langues aux objets. Cette logique trouve un aboutissement dans Tabla de Hallima Imane Zoubai, qui clôt l’exposition. Autour d’une table de thé composée de broderies, sérigraphies et céramiques, l’artiste rappelle que cette boisson, aujourd’hui perçue comme l’un des symboles de l’hospitalité marocaine, fut introduite au XIXᵉ siècle dans le cadre des échanges commerciaux avec les Britanniques avant d’être progressivement adoptée puis réinventée. L’œuvre résume discrètement toute l’exposition : ce que nous appelons tradition est souvent le résultat d’innombrables circulations et appropriations. Tandis que les relectures nationalistes de l’histoire et les discours identitaires rêvent de frontières étanches, les œuvres d’Au-delà de toutes les mers rappellent que les cultures se construisent dans des histoires d’échanges, mais aussi de domination, d’exil et de résistance.



Au-delà de toutes les mers, exposition collective jusqu’au 1er novembre, conçu en collaboration avec Le Cube de Rabat, à la Condition Publique, à Roubaix


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