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Des panneaux lumineux diffusent des couleurs bleutées. Assis en chaussettes sur un pouf, le spectateur se livre à une séance de luminothérapie sous un spectre traduisant des données météorologiques. Datasky – littéralement, « un ciel de data » – de Valentine Maurice fonctionne sur le même principe que bien d’autres installations présentées dans l’exposition centrale de la Biennale Némo à Paris. Quand ce ne sont pas les photons du ciel qui sont convertis en éclairage lumineux, ce sont des capteurs sur des plantes qui transforment l’activité végétale en signaux audiovisuels – Plant Being du studio Phygital. Dans On Air du trio Peter van Haaften, Michael Montanaro et Garnet Willis, un instrument à vent recycle l’énergie sonore de nos voix en rayon laser. D’une installation à l’autre, le trick se repère facilement : chaque œuvre récolte puis convertit des datas en expérience audiovisuelle interactive. À l’ère numérique, l’artiste se fait doncdatacatcher. Et cela fait partie de la ligne revendiquée par Némo : une création accessible et populaire qui donne à interagir avec l’innovation. Inévitablement, les dispositifs sus-cités, qui saturent les sens et sollicitent notre attention, dépassent rarement l’effet gadget. D’autres travaux se démarquent heureusement du tout-expérienciel et ouvrent une brèche critique sur notre réel augmenté. 

 


Duck, Rachel Maclean © Quentin Chevrier



Évasion numérique 

 

L’installation vidéo de Joffroy Chandoutis est de ceux-là. Sous le préau extérieur du CENTQUATRE, de mini-huttes sont réservées aux œuvres filmiques. Dans l’une d’entre elles, des bottes de foin jonchent le sol. « Cet été, quand ils ont abattu notre troupeau, c’est là que je me suis mis à jouer », raconte Thomas, fils d’agriculteur dont l’œuvre raconte le parcours. Rewild mélange des vidéos Snapchat et des plans du jeu en ligne Farming Simulator utilisés à l’école des jeunes agriculteurs. Sur les premières, on suit Thomas et ses jeunes veaux qu’il traite comme des animaux domestiques. De l’autre, on découvre les grilles froides et abstraites d’un gameplay d’élevage bovin. Lorsqu’une vache est déclarée atteinte d’un DNC – une maladie animale contagieuse – et que son troupeau est abattu, Thomas se réfugie derrière son ordinateur dès 6 heures du matin pour traire ses vaches 3D, comme si les vraies n’étaient pas mortes. Se pose la question du rapport des agriculteurs aux animaux d’élevage et de l’usage de mondes numériques comme lieu de recueillement. Le deuil que Thomas n’a pas eu le temps de faire dans la réalité – son troupeau est vite euthanasié par un système administratif plus rigide encore que le logiciel d’entraînement virtuel – se déroule en ligne avec une communauté de joueurs, également éleveurs. 

 


Le fermier du futur, Bruce Eesly © Quentin Chevrier


Le prolétariat de l’intelligence artificielle  

 

Ailleurs, une vaste tenture tranche avec les installations vidéo. Version post-internet du fameux joyau de la Renaissance La Dame à la Licorne, I see it so you don’t have to de la Danoise Cecilie Waagner Falkenstrøm représente le célèbre équidé de la mythologie pour traiter d’un sujet contemporain : le métier de modérateur de contenu. Réalisée sur un métier à tisser Jacquard traditionnel, la tenture se lit comme une histoire figurative. Au centre est représenté un ordinateur sur lequel défilent des images violentes – actes de barbarie ou pornographie illégale. En bordure du tapis mural : des femmes en sari orange, la nuque ployée devant des écrans ou s’arrachant les cheveux de tourmente. Ces femmes sont originaires d’Inde, un pays où l’Occident sous-traite massivement la modération de contenu car le coût du travail y est faible. Comme une licorne, l’IA est un mythe : celui d’une intelligence mécanique qui s’autonomiserait au point de se passer de l’humain. Or, cette technologie ne fonctionnerait pas sans ses « annotateurs », des travailleurs surexploités dont la tâche est d’assurer des normes éthiques dans les conversations avec l’intelligence artificielle. Pour réaliser cette œuvre, l’artiste a recueilli les récits de plusieurs de ces modérateurs pour la plupart exposés à des contenus traumatisants et rongés par des souffrances psychologiques.

 



I see it so you don’t have to © Cecilie Waagner Falkenstrøm 




Remplacer les tigres par des cubes

 

Plus loin encore, dans un conteneur, se déplie la propagande d’une startup fictive intitulée NeoConsortium. Son fonds de commerce ? Employer des artistes pour repenser une faune écologiquement ravagée. Des cartels pédagogiques et des vidéos dégoulinantes d’optimisme nous vendent le produit d’appel de l’entreprise : le « ZooForm », une sculpture cubique censée se substituer aux animaux sauvages en voie d’extinction. Plus de tigre mais des polyèdres en 3D recouverts de poils. Plus de poules mais des sculptures abstraites rouges et blanches à mi-chemin entre un César et une œuvre du couple de sculpteurs Claude et François-Xavier Lalanne. Toute l’ironie du dispositif vient du manque délibéré de réalisme de ces animaux artificiels. L’œuvre est moins dans ces réalisations plastiques que dans le discours qui les accompagne. Ici l’innovation perd pied et la dystopie se vend comme désirable. Par-delà la blague, NeoConsortium questionne la position de l’artiste : adversaire ou complice de cette innovation corrosive ? À la différence de l’art qui dessine des mondes imaginaires pour mieux confronter la réalité, ces îlots virtuels sont tous marqués par une glaçante indifférence au réel.

 



Les Illusions retrouvées, exposition collective dans le cadre de la Biennale Némo jusqu’au 11 janvier 2026 au CENTQUATRE, Paris 

 

 

 

 

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