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À d’autres la sensiblerie et le care ! Si Violaine Lochu s’attache aux rites de guérison, c’est dans une attention au souffle, à la fréquence des organes et à la façon très concrète dont ces processus – maladie, cure – altèrent le corps. C’est aussi pour opposer à la froideur du monde médical, qui isole les patients dans des protocoles déshumanisants, une dimension vitaliste et animiste, déclinée dans un corpus de formes plastiques et de rituels collectifs. Au CEAAC de Strasbourg, l’artiste déploie sous le titre d’AmonsilaT une série d’installations et de vidéos en résonance avec l’architecture du lieu – de splendides colonnades art déco. Dans le hall d’entrée, le regard est aussitôt happé par de longs rouleaux de papier encollés sur des plaques d’aluminium qui épousent à la fois le mur et le sol. Surprenants de la part d’une artiste rattachée à la performance, ces assemblages de dessins à la verticale conjuguent iconographies scientifique – planche anatomique, schémas chimiques – et ésotérique – calligrammes, mandalas, diagrammes cosmogoniques, médecines chinoises, ex-voto. Sur ces volumes figurent, calligraphiées, des paroles recueillies auprès de personnes malades et de leur entourage. Au pied de chacun d’entre eux, disposés comme des autels, les visiteurs sont invités à écrire un vœu et à allumer une bougie. 

 



© Teona Goreci




Ce prélude syncrétique, un poil new age, donne la tonalité d’une exposition placée sous le signe du cancer – le crabe, en latin. Une première vidéo, intitulée Aman silaT #chants de protection, retrace une performance de chant collectif réalisée en juillet 2026 dans le hall de la Clinique Sainte-Anne. Soignant·es et patient·es y mêlent leur voix pour former un « chœur de protection ». Un chant à l’unisson dont la force vibratoire fait front contre la maladie, mais aussi contre l’hypocrisie des discours de prévention coexistant avec des politiques en faveur des pesticides. Car le cancer est aussi le symptôme d’une politique environnementale désastreuse contre laquelle lutte le collectif Cancer Colère, dont Lochu s’est rapprochée. 

 


Opéra des organes

 

Une autre installation, un patchwork de tapis en laine dont les coloris déclinent les nuances de peaux, occupe l’espace central du CEAAC et se joue de l’acoustique et de la forme du lieu, auréolé de coursives. Des panneaux de collages textiles l’introduisent, dont les constellations de formes ovoïdes s’inspirent de planches de biopsie. À son extrémité, une vidéo rend compte d’une cérémonie résolument ésotérique : vêtus de longues tuniques colorées, trois performeur·euses façonnent des calligrammes-prières qu’iels apposent sur le corps de patient·es pour les « charger » d’énergie sous forme d’intensité lumineuse. Munis de ces tablettes, les trois scribes déambulent dans un sous-bois jusqu’au lit d’une rivière, où le trio s’immerge et dépose dans l’eau ce « soluté » d’écritures. Emmené par le courant, celui-ci se dissout en laissant des traînées de couleurs derrière lui.

 



© Emilie Vialet




Face à l’écran vidéo, un tapis invite le visiteur à se faufiler dans deux tunnels de tissu tapissés d’une doublure façon couverture de survie. Ceux-ci rappellent les « caissons d’orgone » imaginés par Wilhelm Reich dans les années 1940 – des dispositifs farfelus avec lesquels le théoricien imaginait guérir le cancer. Deux petits haut-parleurs nous accueillent dans cette cavité et donnent à entendre la pièce sonore (A)TENSION, réalisée à partir d’entretiens entre patient·es et soignant·es. Des soupirs, des sanglots, des rires et des balbutiements s’immiscent dans ces échanges. Ici, la musique concrète et la poésie sonore matérialisent ce que les mots peinent à exprimer : le ressenti d’un malade. 

 



© Emilie Vialet




À l’étage du CEAAC sont mis en regard un ensemble de travaux plus anciens. Depuis vingt ans, le corps et la voix sont les outils de prédilection de Violaine Lochu et c’est souvent dans les gestes les plus simples que son travail vise juste. Qu’elle parcoure son épiderme avec une caméra GoPro, restitue vocalement le son d’un scanner ou recouvre les fenêtres de tissus colorés, l’artiste fabrique un espace où la guérison passe par la mise en représentation de son propre corps, dont elle redécouvre la physiologie à l’aune de la maladie. Chuchotis, chants incantatoires ou bruits de bouche imitant le son des organes, Lochu décline un lexique sonore croisant poème et invocation, à l’image de la pièce sonore OrganOpera qui s’écoute affalé·e sur un pouf géant dans un bain de lumière rouge. Via une technique de « voix étendues » en lien direct avec ses organes, la pièce brise le carcan de l’hospitalisation, des traitements violents infligés au corps et de l’aliénation qui en découle. Une façon de se réapproprier un métabolisme qui se dérobe au regard et à l’ouïe, comme le crabe s’enfouit dans le sable. 


 

Crabe Chorus de Violaine Lochu, jusqu’au 7 février en partenariat avec Musica au CEAAC, Strasbourg

 

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