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À Boulogne-Billancourt, les ouvrier·ères ont cédé la place aux amateur·rices d’art et aux collectionneur·euses. Plus de trente ans après la fermeture de celle qu’on appelait « l’usine-paquebot », un immense centre d’art privé s’élève sur l’ancien bastion industriel et syndical. Imaginé par les architectes catalans RCR Arquitectes, le Large, porté par le promoteur Laurent Dumas et le groupe Emerige, vient grossir les rangs des institutions privées qui redessinent le paysage culturel francilien. Une architecture spectaculaire, des moyens considérables, une curatrice internationale : la formule est désormais familière. On pourrait s’en agacer. D’autant que les institutions publiques peinent à défendre leurs budgets. Mais il faut reconnaître à cette première exposition une qualité presque inattendue : celle d’éviter l’écueil de la vitrine de collection.


Avec Moteur Imaginaire, Cecilia Alemani s’empare de l’histoire de Renault sans céder à la nostalgie industrielle. Le parcours commence dans les ateliers, à une époque où Jean Dubuffet expérimentait de nouveaux matériaux et où Jean Tinguely faisait déjà dérailler l’idée de progrès. Les photographies de Doisneau ressuscitent les visages d’un monde disparu. Mais derrière les carrosseries et les machines, il y avait surtout des hommes et des femmes. Robert, ancien ouvrier fraiseur rencontré lors de notre visite, se souvient des solidarités qui naissaient spontanément entre les communautés dans les années 1970. Cette mémoire s’illustre dans le très beau film de Bertille Bak, consacré à la « perruque », pratique clandestine qui permettait aux travailleur·euses de fabriquer leurs propres objets avec les matériaux de l’usine. « À l’époque, les ouvriers étaient spécialisés dans une tâche, se souvient Robert lors du vernissage de l’exposition. On connaissait notre métier, on pouvait gagner du temps, souffler un peu. Aujourd’hui, il faut savoir tout faire, toujours plus vite. La polyvalence, ça n’existait pas. » Une manière, aussi, de reprendre quelques minutes à la chaîne.



Bertille Bak, Écart de conduite, vue de l'exposition Moteur Imaginaire. Courtesy de l'artiste. © Adage, Paris. Crédit photo : Aurélien Mole 



Puis la voiture cesse d’être une voiture et l’expo prend un autre tournant. Dans les photos de l’Iranienne Shirin Aliabadi, elle devient un refuge pour de jeunes filles en Iran, un espace de liberté à l’abri des regards ; avec la Canadienne Sara Cwynar, un objet de désir façonné par l’imagerie publicitaire, où corps et marchandises finissent par se confondre. Mohamed El Khatib transforme quant à lui une Renault 12 lestée de bagages en monument aux mémoires de l’immigration. À l’étage, l’Italo-Sud-Africaine Bianca Bondi abandonne une carcasse automobile au sel et à la végétation, tandis que Théo Mercier accouple des fossiles marins à des enjoliveurs. La machine rouille, mute, prend vie. Et le parcours, d’abord solidement arrimé aux archives, dérive peu à peu vers un monde de fantasmes et de métamorphoses.


C’est là que l’exposition devient la plus surprenante et la plus réussie. Dans un double film en 3D, Valentin Ranger part de l’histoire industrielle de Renault pour imaginer la mutation de corps ouvriers en créatures hybrides aux textures liquides et aux couleurs acidulées. L’usine semble avoir développé sa propre vie intérieure. Chez la Serbe Ivana Bašić, les organes prennent une autre consistance : ses sculptures mêlent cire, verre soufflé et collecteurs d’échappement de voitures de course, comme des entités, des anatomies prises entre la chair et la mécanique. L’intelligence du commissariat tient à cette tension entre un récit documenté et ses prolongements fictionnels.



Théo Mercier, Origins of speed, vue de l'exposition Moteur Imaginaire. Courtesy de la galerie Mennour © Adagpt, Paris. Crédit photo : Aurélie Mole



Il serait naïf d’ignorer ce que représente le Large : une nouvelle démonstration du poids des capitaux privés dans la production culturelle, au cœur d’un vaste programme immobilier. Mais il serait tout aussi dommage de réduire ce projet à son architecture ou à la fortune de son fondateur. Avec dix-sept commandes à des artistes contemporain·es aux côtés des pièces historiques de la collection Renault, une scénographie bien pensée et une réelle attention à la mémoire ouvrière, Moteur Imaginaire évite le piège du monument autosatisfait. L’usine a disparu. Ses machines, elles, continuent de fabriquer des histoires.


 

Moteur Imaginaire, exposition collective jusqu’au 7 mars au Large, Boulogne-Billancourt

 

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