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Dans la nef de l’Antre Peaux, des mots d’amour imprimés sur des toiles cirées gravitent au-dessus des visiteurs. Ce sont les extraits de lettres adressées à un certain Alain : « Mon Alain, tu dois savoir que tu me manques énormément, et que je peux pas cesser à souffrir. » Le correcteur automatique n’existait pas dans les années 1970, quand la mère bulgare d’Émilie Pierson – l’artiste qui a réalisé Milles pensées à toi – écrit à un Français dont elle est tombée amoureuse. Quel que soit le support de la correspondance, l’amour ne s’encombre pas des codes de la grammaire. Conçu par Ninon Duhamel qui a fait du texte la ligne directrice de son commissariat d’exposition, le nouveau show du centre d’art berruyer invite le spectateur à se faire lecteur intrusif, parcourant des messages qui ne lui sont pas adressés. Ces bribes de conversations, issues de cassettes audio, de lettres ou de messages WhatsApp, dressent une série d’histoires et de portraits lacunaires. 

 


Émilie Person, Milles pensées à toi © Jean-Christophe Lett



Au rez-de-chaussée de l’Antre Peaux, dans un coin tamisé, des agents de la Poste ouvrent des courriers anonymes. Dans son film Les réponses, l’artiste Adrianna Wallis demande aux fonctionnaires de lire à voix haute des lettres qui n’ont jamais trouvé leur destinataire. Parmi ces bouteilles à la mer, il y a celle-ci, qu’on devine adressée par une mère à son fils : « Tu sais, des fautes, tout le monde en fait. Ton père, la main levée, il n’y pense plus. Rentre. Je t’aime. » Quelques phrases laconiques et l’on devine un drame familial. Mais les artistes de l’exposition S’écrire ne cherchent pas à combler les lacunes et les ellipses. Par pudeur ou par tabou, un monde de non-dits se dévoile dans leurs œuvres et laisse une place à l’imagination du visiteur. Dans la même salle, une installation vidéo excave des lettres mortes. Valérie Mréjen (Mon cher Fils), habituée des marchés aux puces, fait œuvre d’un carton de lettres poussiéreuses datées de la Première Guerre mondiale qu’un père écrit à son fils parti au front. Ces textes sont lus en voix off sur un diaporama de cartes postales de Vienne – la ville où l’artiste a trouvé ces archives. Dans cette intimité, le père se laisse aller à une tendresse filiale en décalage avec les standards de virilité paternels et à une sincérité qui contredit nos préjugés sur l’époque. C’est ainsi que se rappelle à nous le mode de communication, quasi obsolète, du format lettre : tout rassembler en peu de phrases, mêler les grands sentiments et les petites anecdotes du quotidien. Plus elliptique encore, Émilie Pierson a choisi de mettre en évidence les aspects les plus poétiques de son discours amoureux en utilisant du blanc pour effacer les détails les plus prosaïques. Une façon d’effacer pour mieux révéler. 

 


Sidonie Hadoux, I didn't want to be a notification © Jean-Christophe Lett



À l’étage, auquel on accède par un escalier en colimaçon métallique – vestige du temps où l’Antre Peaux était une usine de matériaux de construction –, d’autres canaux de communication entrent en jeu. Cachée derrière un rideau, on entre dans l’installation autobiographique de Sidonie Hadoux, intitulée I didn’t want to be a notification, comme dans une chambre. Par-dessus des photos du corps de l’artiste figurent des extraits de conversations WhatsApp en surimpression. Au début de chaque ligne de message, l’heure d’envoi. Les échanges s’enchaînent dans la précipitation. Naïm, son interlocuteur anglophone, fait des fautes. Il écrit : « Je sentais que tu t’es fui. » Elle le reprend : « Je sentais que tu fuyais… Tu t’es fui c’est joli. » La discussion instantanée laisse plus de place à la répartie que les lettres d’antan. La correspondance, qu’elle soit épistolaire – où l’on risque de ne jamais recevoir de réponse – ou numérique – où être laissé en « vu » fait encore plus mal – est aussi une expérience de la solitude, voire du soliloque. Poussant plus loin dans cette veine, Lena Hervé conçoit une œuvre murale – Écraser la nuit : 14 Love Notes – qui rappelle une chambre d’ado, avec ses perles et ses couches de papier peint rose. Cette dernière invente un chagrin amoureux fictif, en anglais, issu de la synthèse de discussions récoltées chez ses ami·es. D’une histoire à une autre, l’amoureux ou l’amoureuse répète toujours les mêmes mots, des topoï que l’artiste répartit comme des morceaux de poésie entre des photos du quotidien prises à l’iPhone, façon found footage. 

 

Au même étage, dans l’installation vidéo nommée Thabrate, Badr El Hammami dont la voix résonne sur des plans fixes évoquant Marrakech, donne de ses nouvelles à sa famille marocaine grâce à des cassettes, un moyen de communication favorisé par les communautés marocaines dans les années 1980. Si la tendance est à l’archéologie familiale, des greniers aux vieux meubles de grands-mères – à l’instar du dernier Goncourt, la Maison vide de Laurent Mauvignier –, S’écrires’ouvre aussi à ceux qui n’avaient pas les mots ni les belles demeures léguées en héritage pour les conserver. 

 


S’écrire, exposition collective jusqu’au 10 janvier à Antre Peaux, Bourges

 

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