On croirait à une pietà d’outre-tombe : par projection, l’image d’une héroïne de jeu vidéo, une sirène dans les bras, tapisse le croisillon de la Chapelle des Trinitaires. Un mélange de sacré et de profane qui sied tout autant à l’œuvre de Mélanie Courtinat qu’à l’architecture gothique tardive qui l’accueille. Chez l’artiste française, le jeu vidéo devient un espace d’expérience partagée, où le gameplay et la logique narrative sont nécessairement contrariés. Inspirée par les mythes anciens, Mélanie Courtinat tisse des récits de quête et de résilience où la fiction reste toujours en jachère – toute fin est par définition insatisfaisante. Dans The Siren, jeu vidéo qui accompagne l’installation et que le visiteur expérimente grâce à une manette près du chœur de l’édifice, chaque choix résonne comme un acte de responsabilité et d’empathie - envers soi, tout autant qu’envers l'autre. En définitive, que l’on soit damoiselle en détresse ou investi·e d’une mission sacrée : personne n’a besoin d’être sauvé.
Ailleurs dans la chapelle, le travail de Pascal Greco interroge l’image dans sa matérialité même. À travers la photographie in-game de jeux comme Death Stranding ou Assassin’s Creed, il recapture les paysages comme on photographierait le monde vécu : composition, cadrage, lumière. Ces territoires virtuels d’une beauté minérale s’offrent alors comme des espaces d’observation et de contemplation. Le glitch, accident poétique du code, y agit comme une faille, un rappel que toute image – réelle ou numérique – porte en elle sa propre fragilité.

Unborn in the Sugar-coated Caffeine Induced Heat of the Moment, Babak Ahteshamipour
Sur la plateforme On:live, l'œuvre de l’Iranien Babak Ahteshamipour plonge le spectateur dans les paysages détournés, saturés de sons et de couleurs, du jeu The Elder Scrolls III: Morrowind. Le film engendre un monde hyperréel où la machine s’observe, se liquéfie et s’épuise. Sous le vernis d’une noise music maximaliste et d’une hyperpop glitchée, celui-ci tisse un réseau de vibrations et de fréquences extrêmes où le son cesse d’être une simple matière pour devenir expérience physique. Trop intense pour n’être pas politique : chaque boucle sonore est un effondrement miniature, chaque distorsion une prière ironique adressée au code.
La radicalité de chaque geste pousse le postmodernisme jusqu’à son point de fusion : le langage s’effondre, remplacé par une écume de stimuli et de signes autonomes. L’image ne simule plus : elle engendre. Unborn se situe ainsi dans l’ère du post-simulacre, d’après la théorie de Jean Baudrillard. Ici, les signes ne renvoient même plus à eux-mêmes, mais à un méta-espace absurde et abominable, terra incognita monstrueuse et rigolarde qu’on serait bien avisés d’investir – cela pourrait bien être l’ultime zone habitable dans un futur pas si lointain.

Au sein de l’exposition collective pensée par les étudiant·es du laboratoire Prospective de l’image de l’ENSP d’Arles, l’œuvre de Firas Shehadeh marque durablement la rétine. L’artiste palestinien, basé à Vienne, articule sa pratique autour du worldbuilding, soit la construction de mondes. Dans Like An Event in A Dream Dreamt – réalisé avant 2023 et le génocide à Gaza –, il transpose la Palestine dans la fameuse cité fictive de Los Santos qui sert de décor au jeu GTA. Une sorte de rêve éveillé – ou de cauchemar déjà entamé.
Ici, les logiques coloniales et économiques persistent : dépossession, apartheid, économie parallèle, contrôle invisible. La disparition du territoire pousse les joueurs à inventer de nouvelles géographies et communautés numériques dans lesquelles les imaginaires palestiniens peuvent enfin se déployer. Comme autrefois dans les camps, on rejoue l’occupation, chaque geste et mission devenant la répétition d’un quotidien sous contrainte. En somme, Shehadeh transforme le jeu en espace critique et politique : la fiction absorbe le réel et ses rapports de pouvoir, les rejoue et les dépasse. Le spectateur habite et expérimente la complexité d’une réalité simulée tout autant qu’elle est vécue, créant ainsi un trouble – mais surtout une béance infinie, un puits sans fond, où le jeu devient miroir, prolongement du monde qu’il représente, jusqu’au vertige du réel et au malaise du virtuel.

Au rez-de-chaussée de la galerie Lhoste, une série de dispositifs vidéo, faussement jumelés, attire d’emblée l'œil et le regard. Dans les années 2000, Mélanie Bellue a saisi des gestes banals avec sa caméra DV : un petit-déjeuner, rituel intime et machinal. En 2009, l’artiste rejoue cette scène sur deux jours : le premier, la caméra observe la personne attablée, le second, elle adopte son regard. À force de répétition, le quotidien se reproduit à l’identique, et le documentaire vire à la fiction.
Chaque geste, chaque mouvement devient le signe d’un monde où la vie se joue comme un scénario appris par cœur. Dans ce jeu sans règles, Mélanie Bellue interroge la mécanique même de l’existence : la vie n’est-elle qu’un plan répété, une fiction obstinée ? Le miroir vidéo révèle que nous croyons agir alors que nous rejouons. En creux et en toute humilité, Intime rejoint le principe de reprise de Kierkegaard, selon qui la répétition n’est pas un simple retour du même, mais une tentative de se retrouver à travers l’expérience. Dans cette infime réitération, le réel se confond avec le virtuel – comme si, pour persister, la vie devait passer par sa propre simulation.
Le festival Octobre numérique se tient jusqu’au 9 novembre à Arles
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