Au seuil du centre d’art strasbourgeois, une marche, haute d’une vingtaine de centimètres, invisible pour la majorité des visiteur·euses. Pour les personnes à mobilité réduite (PMR), en revanche, c’est un obstacle infranchissable. C’est aussi le douloureux rappel que l’accessibilité a longtemps été un impensé dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme. Pendant 30 ans, le public en situation de handicap physique a été contraint d’entrer dans le CEAAC, par son arrière-cour, puis d’évoluer à rebours dans ses expositions pour rejoindre la première salle. Une rampe a bien été installée dans l’entrée il y a deux ans mais le centre d’art ne reste que partiellement accessible aux PMR. Ancien magasin de verrerie et de faïence de style Art Nouveau, ce bâtiment inscrit au titre des Monuments historiques bénéficie d’une dérogation aux règles d’accessibilité imposées par la loi de 2005 en raison de son caractère patrimonial. Concrètement, cela se traduit par l’impossibilité de faire construire un ascenseur. Le premier étage n’est donc visité que par celles et ceux en capacité de gravir les marches des deux escaliers situés de part et d’autre de la grande salle.
C’était sans compter sur l’imagination débordante de Florian Fouché, qui subvertit ces contraintes pour y déployer une exposition entièrement basée sur l’accessibilité universelle. L’artiste mène depuis plus de dix ans un projet protéiforme intitulé « Sécurité sociale prélude », dont La rampe PèreMère, présenté au CEAAC, est le quatrième volet. C’est une expérience personnelle qui a attiré l’attention du plasticien sur les systèmes de soin : en 2015, son père, Philippe Fouché, sort hémiplégique d’un accident cardio-vasculaire. Près du centre médicalisé parisien où réside ce dernier, Florian pose des rampes en bois dans la station de métro Marcadet-Poissonnier. Ces planches colorées, de différentes formes, se dressent dans la salle principale du CEAAC, accompagnées d’une vidéo documentant la performance.
© Emilie VialetL’étage ne peut pas être visité par les personnes à mobilité réduite ? Qu’à cela ne tienne : le niveau entier sera condamné pour permettre à tous·tes les visiteur·euses, quelle que soit leur condition physique, de bénéficier d’une expérience de visite satisfaisante. Par ce renversement – d’ordinaire, des dispositifs sont mis en place pour permettre aux personnes en situation de handicap de jouir des mêmes conditions de visite que les individus dits valides –, l’artiste propose à l’ensemble du public d’éprouver les contraintes et limitations qui jalonnent le quotidien des PMR. Des fragments de corps athlétiques et vigoureux, composés de poteaux en plastique et de balises routières, dépassent des balustrades de l’étage si bien que le reste de leur corps demeure invisible depuis le rez-de-chaussée. Ainsi, c’est tout un horizon d’amusement et de mouvement qui se déploie sous les yeux impuissants du public, désireux d’en voir davantage. Un seul être, à l’allure de miraculé, semble autorisé à enjamber la banderole obstruant l’accès à l’escalier : Le Père Cuillère (2026). Trônant sur une marche, l’étrange créature de plâtre et d’argile exhibe fièrement son épine dorsale composée d’un corset d’arbre en acier, comme pour prouver au monde qu’elle est parvenue à triompher du fauteuil électrique qui conditionnait ses déplacements jusqu’alors. À quelques mètres de là, l’aide à la mobilité git sur le parquet – tout un symbole.
La mise en espace du CEAAC a été repensée par l’artiste selon un impératif d’accessibilité qui ne laisse rien au hasard. Dans la salle introductive, Fouché expose la documentation qui a accompagné son projet « Sécurité sociale prélude ». Pour en garantir une bonne lecture aux visiteur·euses en fauteuil roulant, celle-ci apparaît dans des vitrines murales et non dans des vitrines à pied, trop hautes et bourrées de reflets. Cet ultime détail n’en est pas un. La rampe PèreMère constitue un brillant exemple d’une pratique artistique qui se façonne au contact d’une problématique très concrète : l’accès des PMR. Ici, chaque aménagement, chaque mesure d’inclusivité, détermine une pratique installative, un geste esthétique, une organisation du regard, voire une polysémie un peu provoc que n’aurait pas renié Lacan – la proximité sonore entre « père-mère » et « PMR » dans le titre. L’exposition fonctionne aussi comme un mode d’emploi, à la fois didactique et punk dans l’attitude, à l’usage des professionnels de l’art souhaitant, enfin, rendre l’art accessible, cette fois-ci dans les faits et plus seulement dans les feuilles de salle.
Sécurité sociale prélude : La rampe PèreMère de Florian Fouché, jusqu’au 6 septembre au CEAAC, Strasbourg
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