Par un jour d’hiver 1979, Werner Herzog et son équipe débarquent en hélico en plein milieu d’un village Awajún au Nord du Pérou. C’est là qu’il tournera son prochain film, centré sur Carlos Fitzcarrald : un criminel de guerre américano-péruvien en cavale dans cette région de l’Amazonie à la fin du XIXe siècle, devenu « le roi du caoutchouc », aussi cruel que mégalomane. Sûr de son statut de « cinéaste anthropologue », l’Allemand ne s’embarrasse pas de l’avis des habitants de Wawaim, à qui il offre du travail. Problème : les représentants de ceux-ci, le Conseil Awajún et Huambisa (CAH), s’opposent au tournage. Non seulement, ils refusent de participer à la création d’un long-métrage en mémoire d’un homme qui a réduit leurs ancêtres en esclavage, mais ils dénoncent aussi les méthodes coloniales et prédatrices de la Wildlife Films Fund. Le conflit s’envenime : les forces de l’ordre péruviennes, qui protègent la compagnie, intimident et agressent régulièrement les opposants indigènes, tandis que le leader awajún Evaristo Nugkuag Ikanan et ses camarades multiplient les allers-retours à Lima pour activer des leviers administratifs, juridiques et médiatiques propres à faire respecter leurs droits.
Neuf mois plus tard, ils sont 3000 hommes des communautés Jivaros à prendre d’assaut le campement de la production. Herzog, son équipe et leur matériel sont expulsés manu militari du village. Au lendemain de la victoire des Indigènes, le producteur d’Herzog raconte, entre victimisation et imaginaire raciste : « Ils sont arrivés en criant. Sortant de partout, de nulle part. Ils tiraient en l'air et tournaient autour du camp en dansant et en chantant. On se serait cru dans un film quand les Apaches encerclaient le camp des pauvres émigrants. Allaient-ils nous scalper, nous torturer ? Tout pouvait le faire croire. » Plus de 40 ans après, Eléonore Lubna et Louis Matton déterrent cette histoire. Cette fois pour la raconter du point de vue des résistants de Wawaim, qui les ont accueillis à plusieurs reprises entre 2016 et 2019, et qui sont crédités comme coauteurs de l’exposition Ipáamamu - Histoires de Wawaim.

Lubna Eléonore – Matton Louis, Colline de Wawaim, 2019 © courtesy Lubna-Matton
Don et contre-don
Aux murs, des photographies du village actuel et de ses habitants dans leur quotidien : se saisir de cette lutte qui s’est jouée en partie sur le terrain de l’image et contre un « fabricant d’image », n’est pas chose aisée pour des photographes français. Comment ne pas tomber dans les travers d’un regard anthropologique voire naturaliste ? « Les Awajúns sont habitués à accueillir de jeunes anthropologues, ethnologues, médecins et botanistes. Ceux-ci en tirent une thèse et un titre de docteur, mais ne prennent jamais la peine de partager le résultat de leurs recherches avec les premiers concernés. Les Awajúns nous on dit d’emblée “ Ces personnes-là nous ont habitués à ne rien recevoir en échange.” On s’est retrouvé face à une question concrète : “Qu’est-ce qu’on amène à la communauté ?” Il y a eu des formes d’engagement mutuel, tout était discuté en assemblée. La communauté nous a demandé que leurs histoires puissent exister dans un livre et que ce livre leur soit donné dans une langue qu’ils comprennent pour les transmettre à leurs enfants. » Cette « exposition collaborative » se déplie comme une enquête à partir d’un film d’entretiens réalisé sur place avec les principaux acteurs de la résistance : ensemble, à partir de souvenirs intimes, ils déroulent la chronologie de leur lutte. Au fil des voix, on comprend l’importance de celle-ci dans l’autoreprésentation politique des peuples indigènes au niveau national. Le combat contre Herzog a permis au CAH de gagner non seulement en légitimité auprès de l’État péruvien et des populations d’Amazonie, mais aussi en visibilité internationale, notamment grâce à la complicité du socio-anthropologue français, et reporter notoire, Éric Sabourin. Après la victoire de cette organisation indigène collégiale – la première du genre –, d’autres essaiment, Evaristo Nugkuag Ikanan fondera en 1984 la Coordination des Organisations Indigènes du Bassin Amazonien.
Se réapproprier les moyens de la lutte
Chaque image est accompagnée des comptes rendus des assemblées de Wawaim durant l’année 1979, et d’archives de presse internationale relatant cet épisode inédit. « Les Awajúns sont un peuple de guerriers extrêmement bien structuré politiquement, notamment parce qu’ils ont tiré parti de l’enseignement des écoles évangéliques américaines dans les années 1950 », explique Louis Matton. Les leaders de Wawaim ont bien compris comment retourner les armes coloniales à leur avantage, notamment sur le terrain médiatique. En 1981, quand la cinéaste et militante allemande Nina Gladitz reconstitue cette histoire à l’écran, c’est aux conditions des résistants awajúns, lesquels co-écrivent le scénario et co-réalisent le film. La mise en scène incarne d’ailleurs l’une des manières dont se transmet la mémoire des luttes dans la communauté : les membres « rejouent » chaque année leur victoire contre la Wildlife Films Fund. Plus récemment, ce sont les étapes du conflit qui les opposent à l’État péruvien et à ses projets d’extractions pétrolifères et forestières sur leurs terres qu’ils interprètent : le « Baguazo » s’est terminé en 2009 par le « jour du massacre », soit l’assassinat de plus d’une trentaine d’opposants par la police. Les images prises par le leader awajún Bernabe Impi Ismiño documentent cette mobilisation de l’intérieur et terminent le parcours de l’exposition, tirant une ligne mémorielle de 1979 à 2009.
La forme de cette enquête pourrait cantonner à son tour les peuples indigènes au « sujet documentaire » sur la scène occidentale, sans la présence d’une collection de poteries, calquées sur le modèle des céramiques utilisées quotidiennement dans la communauté. Réalisées avec la céramiste Amalia Wisum Chimpa et les habitants de Wawaim, ces pièces retracent de motifs géométriques en symboles les événements clefs de la lutte. Un langage et des formes, inspirés de la mythologie awajún, qui posent une question fondamentale : combien de temps encore les populations d’Amazonie devront adopter les codes, politiques comme culturels, des anciennes puissances coloniales, pour être audibles ?
> Ipáamamu - Histoires de Wawaim, jusqu’au 10 avril au CPIF, Pontault-Combault
Légende Image 2 : Lubna Eléonore – Matton Louis, Rude Wisum Chimpa au champ, 2019, © courtesy Lubna-Matton
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