Seriez-vous « scriptoclaste » – littéralement « briseur d’écriture » – sans le savoir ? C’est en tout cas le sort de Jérémie Bennequin, qui défie la littérature en la mettant à l'épreuve de son effacement ou de sa réappropriation. En 2016, le plasticien « gommait » entièrement La Recherche de Proust, une page par jour pendant dix ans ; la même année, il efface le fameux Coup de dés de Mallarmé – en le jouant aux dès, naturellement ; en 2021, il réécrit Sur la route de Kerouac sur un rouleau de papier toilette. Autant de modes de réappropriation du texte littéraire par le geste, mettant en lumière la plasticité de la langue et la problématique du corps de l’écriture.
En résidence à la Crypte d’Orsay, c’est à un autre texte, plus spirituel et millénaire celui-là, que le « scriptoclaste » s’en prend cette fois-ci. Composé au IVe siècle avant JC, Le Cantique des cantiques est une suite de poèmes appartenant à la bible hébraïque. Plein d'une exaltation lyrique des sens, d'incantations à l'assouvissement du désir, ce texte est d'abord un hurlement de la chair et une crise du corps – une chair et un corps dont les mots, s'ils peuvent les exprimer, ne peuvent prévenir la déchéance. Fugaces et vouées à la disparition, ces formules de l'amour, comme toutes vanités, s'éclairent et s'éclipsent dans leur découverte. Cette matière à forte charge mystique offre un nouveau support de choix pour les dissolutions textuelles de Jérémie Bennequin.
"Chant de sables" @ Jeremie BennequinÀ nouveau manuscrit, nouveau protocole de disparition, donc. Mais celui-ci s’apparente, du moins dans un premier temps, à une recomposition. Lors d’ateliers collectifs, l’artiste a fabriqué une typo sophistiquée – plusieurs modèles figurent parfois la même lettre – pour réécrire l’intégralité du texte dans une édition publiée pour l’exposition. Chaque passage s’anime ainsi de trouvailles collectives qui réinventent le rythme du texte original, exhumant de sa langue des accents et des silences rendus sensibles par la matière des objets-lettres qui le recomposent. Cette polyphonie résonne jusque dans l’espace où le texte est fragmenté en dialogue, insistant sur la multiplicité des voix qui le portent. Autour d'une colonne centrale et de son bac circulaire cachant, sous le sable dont il est rempli, des fragments de notes autour du texte, se déploie une installation dans laquelle les vers résonnent autant qu’ils s’effacent.
Le Chant de sables que propose Bennequin est une affaire de sensations : outre l’invitation à charrier le sable de ses mains, trois collines de sel, de curcuma et de cannelle diffusent leurs parfums et participent de cette retranscription d’une géographie sensorielle. Non loin dans l’espace d’exposition, des pierres apparaissent comme des échos aux symboles évoqués dans le texte : l’une se confond avec un sexe, l’autre avec un bénitier, quand la dernière sert de repose-plume – mais de plumes d’oiseau. Dans les deux vidéos présentées, le mouvement de l'eau claire recouvre des phrases inscrites qui défilent à même la plage tandis que, dans la Crypte, des kilos de sable lestent le sol de lettres, d’objets et autres coquillages échoués et immobiles.
Dès lors, le noyau central de la crypte, semblable à un escalier de Babel dont ceci pourrait être une tentative de fondation, tient autour de lui les fils d’un espace en équilibre entre la fugacité de ce qui s'efface et la pesanteur de sa trace. Pareil à l’acte de lecture, aussi universel que toujours renouvelé par celui qui l'accomplit, Jérémie Bennequin parvient à « transformer une simple réplique en une relique singulière », un livre ouvert à tous dont chacun tient en soi le secret.
Le chant de sables de Jérémie Bennequin, jusqu’au 7 juin à la Crypte d’Orsay
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