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À mesure que le soleil décline, la lumière rosit sur le tissu réfléchissant. Présentées dans la pièce principale du Crédac, les sculptures gondolées de June Crespo – des tubes striés recouverts de textile – semblent se mouvoir en cette fin de journée ensoleillée. Face à ces excroissances, quelques sculptures argentées : une tour de vertèbres repose sur un socle d’acier bruni ; un obus perfore un mur, fixé grâce à de larges sangles orange. Formée aux Beaux-Arts de Leioa dans le Pays basque espagnol, proche d’artistes dont la réputation n’est plus à faire – Josu Bilbao ou Angel Bados par exemple –, la plasticienne s’inscrit dans une forte lignée régionale. Depuis le succès de l’École basque dans les années 1960 et 1970, la petite province côtière a produit son lot de sculpteurs adeptes de matériaux industriels. Béton, métal, tissu technique, June Crespo use des matières premières investies par ses aïeux les plus populaires : Eduardo Chillida ou Jorge Oteiza. Elle y puise le nécessaire pour inventer ses propres formes, aussi excentriques que sensuelles. 

 

Molar (II) © Marc Domage


En suivant la verrière de la Manufacture des Œillets, les pièces intitulées Traction 1 et 3, installées sur des tréteaux, se dévoilentLes sculptures, en acier inoxydable, sont comme deux exo-squelettes dont les membres disjoints auraient été rattachés par des chevalets de construction. Les procédés de transformation se lisent sur la matière : la surface des pièces arbore les striures, rainures et autres marques générées par le moulage, la cire est apparente par endroits. Pensées comme des peaux retournées, ces objets font écho à une autre sculpture organique : dans la pièce voisine, le mur a été percé d’un trou béant afin de laisser voir une forme lisse, couleur albâtre. La forme, comme dépouillée, palpite dans la structure du bâtiment. Par son dispositif de formes et de contreformes, June Crespo envahit le Crédac et bouscule l’institution. Qu’attendions-nous de la monographie d’une sculptrice basque ? Des pièces érectiles et monumentales. Au contraire, la plasticienne pense les choses de l’intérieur et invite à regarder derrière le placo la structure même du bâtiment, ancienne usine de transformation métallurgique, fleuron du patrimoine industriel.



Rose trraction (2025) © Marc Domage



Chez June Crespo, ce principe de mise en évidence de la structure se retrouve dans l’élaboration même des pièces. Les sangles et les tiges métalliques sont des lignes de force, une matérialisation graphique. L’artiste trouve dans ses systèmes de production et de suspension une véritable qualité plastique, comme pour dire : le geste avant la forme. On pense au « bricoleur » de Claude Lévi-Strauss, concept développé dans La Pensée sauvage en 1962 où l’anthropologue écrit : « Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils. [Sa création] est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. » Le « bricoleur » ne souffre pas des contraintes d’un monde fini, il sait trouver son inspiration dans ce qui l’entoure. Cette approche « agglomérante » de la sculpture, plus résiliente et davantage en prise avec son temps, tranche avec les pratiques de l’École basque et singularise la démarche de June Crespo. Chillida, par exemple, aimait importer son granit rose du sous-continent indien. 

 

Véritables totems organiques, les sculptures d’acier de June Crespo cohabitent avec des installations textiles faites de tulle extensible et de gaines de ventilation. Tendons, viscères, vertèbres, colonne vertébrale : le parallèle entre corps humain et architecture parcourt toute l’exposition, qui s’achève par le bien nommé CORE, film dans lequel un comédien caresse, frictionne et modifie le béton avec une sensualité rare. Dès ses origines, la sculpture basque fut habitée par ce désir de reconnexion avec la Terre et le vivant, poussant la réflexion autour des réceptacles et des formes ouvertes. June Crespo sculpte dans ce même élan. Dans ses formes se distinguent des organes récepteurs : ici l’oreille fripée mais puissante d’une chauve-souris, là le pistil turgescent d’une fleur éclose, prêt à recevoir le pollen volatile. À l’ère de la post-modernité numérique, le désir de se confronter à la matérialité du monde semble d’autant plus à vif. 

 



Rose trraction de June Crespo jusqu'au 14 décembre 2025 au Crédac, Ivry-sur-Seine

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