Votre toile Secret of Dreams est la clef de voûte de cette exposition. À quoi nous invite cette peinture onirique suspendue au-dessus des autres œuvres ?
À tourner son regard vers le ciel, par-delà le plafond. Même si la disposition rappelle celle d’une cathédrale, cet espace peut être celui que l’on souhaite. Le point de vue de Secret of Dreams est très intérieur et subjectif. Il invite à regarder par-delà l’espace d’expo mais aussi en soi, un peu comme lorsque l’on s’allonge dans l’herbe pour observer les étoiles à travers les arbres. C’est un mouvement double : introspectif et vers l’extérieur. La forêt représentée évoque le monde sauvage, où vivent d’autres êtres. Les humains doivent décentrer leur regard. Notre civilisation est en crise et c’est en partie parce que nous échouons à saisir notre rôle dans le monde vivant. J’aimerais rappeler au visiteur l’animal qui est en lui. Et pas seulement l’animal capable de violence et de bestialité, mais un autre, très doux et plein d’humour comme le sont les animaux. Les Anciens entretenaient cette proximité avec les autres êtres vivants. C’était leur sagesse.
On retrouve d’ailleurs beaucoup de créatures mi-humaines, mi-animales dans votre œuvre, comme dans la mythologie grecque ou romaine.
L’argent a détruit notre rapport magique aux choses et aux êtres. Notre mode de pensée moderne classifie, segmente, différencie. Ma peinture est aussi une réponse à cela. Je cherche à fusionner, à créer le trouble, à éviter toute rationalité, à valoriser l’instinct. L’installation Wolfslaterne est construite sur ce principe. C’est un carrousel géant fait de morceaux de papier découpés aux ciseaux. Le dispositif projette sur les murs et les corps des images mouvantes : on y voit des animaux et des figures humaines, des étoiles, des loups et des masques. Tout cela se mélange et crée sans arrêt de nouvelles visions. J’ai réalisé cette lanterne en 2018 alors que les loups commençaient à revenir en Suisse. La « menace » était dans toutes les bouches, comme s’il n’y avait pas de prédateurs plus dangereux à craindre. Je pense à Poutine ou à Trump par exemple. Le sentiment irrationnel généré par l’arrivée du loup, cette « grande menace » invisible, dont on ne comprend pas vraiment l’origine, me semblait être une projection liée à la situation politique en Europe, bien plus qu’au danger réel d’un animal endémique.
Vue d'exposition, Un citron dans la peau. Photo : Ferme AsileAu carrousel succède une pièce sonore intitulée Le Petit Chaperon rouge. D’un médium à l’autre, l’exposition demeure sensorielle et narrative.
Après mes études d’art, j’ai arrêté de peindre pendant une dizaine d’années. À cette époque, j’organisais des concerts. Naturellement, j’en suis venue à travailler le son. Avec l’âge, je m’autorise à pousser plus loin les limites de la peinture. Et puis, pour moi, tout est un peu de la peinture. Je suis synesthète, j’entends les couleurs ou je les associe à des mots. Par exemple, Paris est rouge et Zurich est noir.
Considérez-vous votre œuvre comme surréaliste ?
Bien sûr. Je pense d’ailleurs que l’époque que nous vivons aujourd’hui ressemble à celle d’il y a cent ans. Le surréalisme naît dans l’entre-deux-guerres, grande période d’incertitude et de tension. Il y avait beaucoup de migrations à travers l’Europe et vers l’Amérique. La situation actuelle est comparable. Je ne veux pas dire aux gens ce qu’ils doivent faire mais il me semble important de prendre garde aux points de tension, de dévoiler la violence larvée.
Vue d'exposition, Un citron dans la peau. Photo : Ferme AsileLe surréalisme était aussi un mouvement assez hostile aux femmes.
Dalí et quelques autres étaient très misogynes. Mais c’est aussi à nous, contemporains, de garder l’esprit ouvert et d’être attentifs aux artistes femmes qui ont existé à l’époque, comme Leonora Carrington. Il y a aussi eu Paula Rego. Elle n’était pas tout à fait surréaliste mais son travail me touche de la même manière.
L’œuvre Elf Hauben présente un motif intrigant : la coiffe de domestique. Ces chapeaux réduisent le champ de vision des femmes. Wolfslaterne et Secret of Dreams jouent également avec l’hallucination et les perceptions altérées. Que révèle notre regard ?
Elf Hauben est une référence directe à La Servante écarlate de Margaret Atwood, une écrivaine surréaliste selon moi. Je suis frappée de l’aisance avec laquelle, en Suisse, les riches font appel aux services de mères porteuses. C’est une conversation difficile à avoir, mais elle touche au consentement et elle est importante à mener dans une perspective féministe d’émancipation de toutes les femmes. Nos droits régressent partout. Bien sûr, je ne produirais pas une œuvre explicite sur le sujet. Dans le tableau, les bonnets sont peints sur des peaux d’agneaux aux couleurs vives, accrochées aux murs par des mèches de cheveux. Tout ce qui est agréable à regarder est-il moral ? Tout ce qui se fait proprement et joliment est-il une bonne chose ?
Vue d'exposition, Un citron dans la peau. Photo : Ferme AsilePensez-vous qu’il existe un female gaze ?
Le concept m’intéresse mais je veille à ne pas essentialiser les femmes. J’aime la fluidité et l’humour comme outil critique, c’est aussi pour cela que j’adopte un style différent pour chaque peinture. J’ai réalisé une série de portraits de femmes qui lisent, en pastichant Rembrandt, qui est actuellement exposée au Centre culturel suisse. Je m’approprie le point de vue d’une grande figure masculine de la peinture pour révéler une vérité féminine : longtemps, la lecture nous a été interdite.
Aviez-vous davantage de difficultés à vous faire entendre au début de votre carrière ?
Quand j’étudiais en Suisse, il y a 30 ans, il n’y avait que des hommes dans les jurys et dans les équipes éducatives. Ce n’était pas toujours facile de parler avec eux de ma vision de l’art, du monde, de mes préoccupations. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de directrices de musées et de curatrices, et davantage d’opportunités. Personnellement, je me sens plus forte qu’il y a dix ans. J’ai moins peur que lorsque j’étais jeune. Je me suis débarrassée de cette pensée conceptuelle que l’on m’a imposée à l’école. C’est peut-être l’un des avantages de vieillir : s’en moquer davantage.
Un citron dans la peau de Klodin Erb, jusqu’au 10 janvier à la Ferme-Asile, Sion (Suisse)
Le grand drame de Klodin Erb, jusqu'au 24 décembre au Centre culturel suisse, Paris
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