L’une des salles de l'exposition est dédiée à l'histoire du code Noir, abrogé la semaine dernière, le 28 mai 2025, à l’Assemblée nationale. Pourquoi si tard ?
Le code noir n'étant plus en vigueur, beaucoup de gens ont été surpris par cette abrogation tardive. Au moment de la première et de la deuxième abolition de l'esclavage, ces lois auraient dû tomber d’elles-mêmes. Je ne saurais dire pourquoi le code ne fut pas abrogé à ce moment-là, mais il est intéressant de voir que le sujet est de premier ordre aujourd'hui, au point d’atteindre l'Assemblée nationale. La persistance de ce passé – le racisme par exemple – doit être réduite à néant. Et il nous reste beaucoup de travail, autant au niveau symbolique que législatif, ainsi qu’en matière de réparation matérielle.
C’est justement la question que pose en creux Expression(s) décoloniale(s) : comment un musée, a fortiori dans une ville comme Nantes, peut s’engager concrètement dans la voie de la réparation ?
De fait, un musée se situe du côté de la réparation symbolique. Mais il peut agir pour la justice : en disant la vérité, pleine et entière. Ne pas cacher, ne jamais atténuer. À l’époque contemporaine comme à l’époque moderne, cette histoire conditionne tout et il faut le montrer. Prenons l’exemple d’un tableau du XVIIIe qui représente un homme en costume bleu. Si son gilet peut avoir cette couleur, c'est grâce à l'indigo, qui ne pousse pas dans les champs de blés. C'est un produit colonial, fruit du travail de personnes en esclavage. Le musée doit être en mesure de mettre cela en évidence. L'Espagne intègre tout juste la traite atlantique dans ses programmes scolaires alors que le pays était au cœur du système de plantation coloniale. Il y a tant à faire au niveau européen. L’Angleterre, la Suisse et les Pays-Bas ont pris beaucoup d’avance.
Série Liberty © Omar Victor DiopLes deux artistes invités s’emparent de faits historiques de façon subjective. Qu’est-ce que leur démarche traduit d’une nouvelle façon de raconter l’histoire ?
Il ne s’agit pas tant de faire histoire que de faire actualité. Les artistes ramènent le passé dans le présent en interrogeant les collections et notre façon collective de faire mémoire. Ils pointent les traumas et les permanences de l’histoire coloniale et esclavagiste. Notre travail, en tant qu’institution, aux côtés de l’historienne béninoise invitée Lylly Houngnihin, c’est de faire le lien entre ses rémanences et les faits historiques avérés. L’artiste sénégalais Omar Victor Diop s’appuie presque toujours sur des tableaux existants, avant de se les approprier en intégrant sa propre physionomie à l’image. Les figures noires auxquelles ces peintures font référence, les événements qu’elles dépeignent – le déplacement d'un diplomate, le vote d'une loi par un député noir de Saint-Domingue –, ont existé. Pourquoi alors en avoir gardé si peu de traces ? Omar Victor Diop pointe ces dénis. La Brésilienne Rosana Paulino, la seconde artiste invitée, s’intéresse quant à elle aux systèmes de pouvoir que nous héritons directement de la traite et qui structurent encore nos sociétés. Ses statuettes en terre crue sont extrêmement lourdes et denses, comme si elles portaient la charge de l’histoire. Elles ont été insérées dans un intérieur bourgeois habité par des silhouettes féminines. Cette vitrine du XVIIIe siècle rappelle explicitement la répartition du travail d’aujourd’hui, notamment domestique. Qui fait le ménage dans nos sociétés ? Combien de personnes en esclavage travaillent pour nous dans le monde ? C’est toute la puissance du message de Rosana Paulino qui interroge sans cesse : « How many slaves? » (« combien d’esclaves ? »)
Certains tableaux de Omar Victor Diop dialoguent avec des portraits de bourgeois esclavagistes. Que signifient ces face-à-face inédits dans un contexte muséal ?
C’est une confrontation. L’une des œuvres de Omar Victor Diop reprend un tableau de Diego Velazquez qui représentait l’un de ses esclaves, Juan de Pereira, qui fut également le premier peintre afro-hispanique. Cette toile figure aux côtés d’un autre portrait : celui du premier entrepreneur nantais à avoir investi dans la traite négrière. Les deux œuvres originales produites au XVIIe siècle n’ont que quelques années d’écart. Ce face-à-face traduit un paradoxe : à ce moment-là, en Europe, les personnes africaines pouvaient être à la fois considérées comme des objets et reconnues comme des artistes. Les personnes esclavagisées faisaient société.
Statuette de Rosina Paulino © David GallardL’historienne et curatrice béninoise Lylly Houngnihin commente la collection du musée dans des cartels séparés. Ceux-ci contredisent parfois les textes du musée. Un exemple frappant est celui d’un anneau d’ivoire : est-ce bien l’offrande d’un notable africain à un esclavagiste européen, comme le soutient la notice muséale ?
Cette année, Lylly Houngnihin s’est inscrite dans une démarche assez interprétative. Son étude rappelle le déséquilibre des forces induit par la violence du système colonial. Qu’est-ce que vaut une « offrande » dans un contexte de contrainte ? Personnellement, je pense qu’il s’agit d’un cadeau. Lylly Houngnihin tient à signifier qu’il est possible que ce ne soit pas le cas. Les deux cartels ne se contredisent pas : ils initient une conversation, épousent un trouble et nous rappellent que nous ne savons pas tout. C’est cela qui est intéressant dans la démarche historique. Il est difficile pour les historiens du continent africain d’avoir un discours sur la participation des édiles de leur continent à la traite atlantique. Ces anneaux d’ivoire, comme bien d’autres pièces dans nos collections, traduisent une connivence entre les élites européennes et africaines. Lylly Houngnihin interroge : même s'il y avait connivence, n’y avait-il pas aussi violence ?
Expression(s) décoloniale(s) du 8 mai au 8 novembre 2026 au Château des ducs de Bretagne — Musée d’histoire de Nantes
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