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Ça aurait pu être un constat d’échec : la photographie aurait trahi nombre de ses promesses. Elle n’est pas un lieu de vérité, elle ne représente pas le monde, ne constitue pas une preuve du réel et ne saurait conjurer l’oubli. « Je ne crois plus en la photographie pour montrer », affirme Elsa Leydier. La jeune photographe partage l’affiche avec Clara Chichin pour une exposition hommage à André Villers, un artiste local connu pour ses célèbres clichés de Pablo Picasso datant des années 1950 à 1970. Derrière les mots de la jeune femme, qui réfute l’idée de génie, on perçoit une désillusion sociétale : « Toutes les images sont déjà là. On reproduit le capitalisme dans la photographie. » Que s’est-il passé depuis les « nouvelles avant-gardes » ?  Celles-ci accusaient déjà un productivisme et un consumérisme vains : les accumulations d’Arman, les compressions de César, l’aporie du roman pour Michel Butor selon qui tout était déjà là aussi. Villers a portraituré tous ces compagnons de route. Des portraits burlesques, écorchés, accidentés, soumis à des superpositions d’images – des morceaux de jardins, de chair ou des fragments de poèmes. On devine déjà la volonté d’aller au-delà des images et des mots, par l’expérimentation et la transdisciplinarité, suivant la voie ouverte par le surréalisme. Les années 1970 : les premiers signes des limites du libre marché en Occident, les chocs pétroliers, la fin des Trente glorieuses et Mai 68. Un demi-siècle plus tard, on sait pour sûr que le capitalisme est le cancer de la planète. Le titre de l’exposition, Le spectaculaire à l’épreuve de la matière, demanderait presque des comptes à la photographie. Pour autant, c’est bien à un renouvellement du regard que l’on nous invite.    

 


Série Les précipités
© Clara Chichin / ADAGP



CECI N’EST PAS UN PAYSAGE 

Quand le « réel » déçoit, l’expérimentation photographique persiste à creuser des cavités. N’est-ce pas depuis la matière que l’on pourrait ranimer les imaginaires ? « Avancée vers le rouge, se jeter dans le bleu » : d’emblée le sous-titre de la série de Clara Chichin « Les précipités » ne nous confronte pas à un paysage mais nous immerge à l’intérieur, comme dans un rêve, et nous invite à y agir, à l’habiter. Sur l’image, une ligne d’horizon. La roche si particulière de la côte d’Azur n’est pas identifiée comme telle mais se résume à une couleur, tout comme l’horizon et la mer. Ici, la photographie nous décroche du réel. Après des jours à arpenter le territoire, depuis l’arrière-pays, d’ocres et de verts secs, jusqu’au bord de la grande bleue, la photographe souhaite restituer « l’expérience du paysage, comme une relation de l’extérieur vers l’intérieur », un défilement d’images fragmentaires et rémanentes à l’instar d’un voyage en train ou d’une pellicule de cinéma. Celles de Chichin, proprement encadrées de noir comme autant de fenêtres, sont celles qui ouvrent le parcours de l’exposition : des formes nébuleuses, granuleuses dont les couleurs passées griment parfaitement les fleurs de mimosa originelles. En miroir, les Pliages d’ombre d’André Villers prennent vie à travers un jeu de contrastes nets : des formes cisaillées, noires, sur des bribes de lieux ou de corps gris. Le poème éponyme de Butor qui les accompagne se structure autour de verbes à l’infinitif : « Lisser […] tracer […] inciser, aplanir […] étaler, superposer […] déchirer ». 



Série L’impostrice
© Elsa Leydier / ADAGP



Des gestes que l’on retrouve dans la pratique de Clara Chichin. Dans la lignée de Villers qui créait ses négatifs à partir de calques, la photographe imprime sur des pellicules périmées, les retravaille à coup de peinture pour créer des « matières à rêver ». Dans le triptyque qui clôt l’exposition – une roche rouge qui fond dans un horizon dégradé de bleus –, le paysage fauviste semble tout à la fois se consumer et s’évaporer. Des motifs floraux envahissent aussi les images d’Elsa Leydier imprimées sur du papier, collées à même le mur, façon affichage sauvage. Mais ici, l’atmosphère est plus « déglinguée », presque « sale », des couleurs défraîchies cohabitent avec des teintes énergisées. Le sujet ou motif – un coin de table, un carnavalier, une statue décapitée, un tag – importe peu et disparaît derrière les teintes. D’ailleurs, la jeune femme a sélectionné ses images à l’instinct parmi ses archives, à la manière d’un tirage de tarot. Pour elle, il s’agit « d’incarner le vivant plutôt que d’en faire le décor », notamment en développant ses images sur du papier ensemencé. Des graines y végètent tels des chats de Schrödinger : ça peut être ou ne pas être, l’instant présent est celui de tous les possibles.  

 

La femme au cheval, Série Diurnes
© André Villers, ADAGP, Paris, 2026
© Succession Picasso 2026
Série Pliages d’Ombres
© André Villers, ADAGP, Paris, 2026

 

MORT À L’IMAGE 

La photographie porterait-elle en elle les germes de sa chute ? Ce médium, qui semble être à la recherche de son aura depuis sa naissance, ne cesse de nous poser une énigme, inlassablement explorée et renouvelée par le centre de la photographie de Mougins : qu’est-ce que je suis ? Une seconde peau répondrait peut-être Villers – puisqu’il n’y a rien de plus profond que la peau comme le soufflait Paul Valery ; « une impostrice », oracle d’un éternel retour, pour Elsa Leydier qui aime à rappeler que « humain » vient de « humus » signifiant humilité. Le médium photographique lui-même devient prétexte. Les images d’Elsa Leydier n’auraient d’important que les possibles, littéralement en germe dans le papier, dont elles sont composées. Celles de Clara Chichin indiquent aussi un possible, davantage tourné vers l’intériorité : croire en ces volutes colorées qui collent aux paupières longtemps après les avoir fermées. Celles de Villers donnent foi en un surréalisme capable de surmonter les fractures et les cicatrices du réel. Quelle que soit la photographie, on en revient toujours à la matière et à ses mutations, celle qui nous commande tous. Le dadaïste Robert Filliou, contemporain du « photographe de Picasso » le martelait déjà : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». La photographie ment et ne peut lutter contre les effondrements, qu’ils soient idéologiques ou climatiques. Par contre, elle peut être le symptôme d’une crise de la sensibilité – comme l’analyse Clara Chichin à propos de la crise écologique –  ou celui d’une angoisse aussi existentielle que politique dans une société qui impose l’ordre : « Dans mes images, il y a des ratés, du doute, de l’hésitation, admet Elsa Leydier, mais les irrégularités me rassurent, la vie n’est pas lisse. » Encore moins une image. 

 

 

 

 

Le spectaculaire à l’épreuve de la matière, jusqu’au 7 juin au Centre de la photographie, Mougins

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