Hope for change est le fruit d'une expérimentation à six mains : celles de la sculptrice Claude Dugit-Gros, de l'illustratrice Julie Luzoir et de la chercheuse Pascaline Moricôme. Toutes trois invitées au CEAAC, elles réinvestissent l’héritage des Hackney Flashers, collectif féministe et socialiste actif dans l’Est londonien de 1975 à 1980. Mobilier, sculpture, œuvre textile, archive de film amateur, dessin mural : les outils du trio opérant aujourd’hui dans le centre d’art strasbourgeois diffèrent de ceux dont usaient les militantes britanniques. En leur temps, l’agitprop se faisait à coup de photocollages et de slogans sur des panneaux, ou de diapos envoyées aux mairies, écoles ou public libraries. Si les médiums diffèrent, les préoccupations demeurent : comment conjuguer vie professionnelle, personnelle et familiale ? Leitmotiv des deux premières campagnes des Hackney Flashers, ce dilemme féministe cristallise l'ensemble du travail artistique et curatorial en présence. L’exposition enjoint les visiteur·euses à déambuler dans la journée type d'une travailleuse alsacienne, des premières lueurs du jour au crépuscule.

Some people have two jobs
06h45 : pour beaucoup, c’est l'heure de « changer les couches » et de « moucher le nez », nous rappelle la première section de l'exposition dont le titre est tiré d'un slogan des Hackney Flashers : « We're not only here to wipe bums and noses ». Puis, une fois les enfants déposés à la crèche ou à l'école, la journée de travail peut démarrer – il est déjà 9 heures. Les archives vidéo issues du fond de la Mémoire des Images Réanimées d'Alsace – plus de 6 000 films amateurs réalisés par des Alsacien·nes, regroupés dans une cinémathèque strasbourgeoise – sont ressuscitées par Pascaline Moricôme pour reconstituer le quotidien des travailleuses dans les années 1970. Une matière documentaire qui fonctionne ici en miroir avec les photographies d'ouvrières d'usines textiles ou de professionnelles de la petite enfance capturées par le collectif britannique.
16h30 : sortie de bureau ou d’usine, une autre cloche retentit. C’est le début de la « deuxième journée ». « Some people have one job », lit-on sur un vaste rideau en patchwork de nylon signé Claude Dugit-Gros (2025). Un peu plus loin, sur un autre pan de textile, un slogan des Hackney Flashers lui répond : « Some people have two jobs ». Au fond de la grande salle du rez-de-chaussée, les phrases inscrites sur les boules du BINGO de la double journée (2025), recueillies par Julie Luzoir via un appel à contribution partagé sur ses réseaux sociaux, documentent les tâches ménagères qui attendent les femmes au retour du travail. Activé chaque mois par l'artiste, ce bingo souligne, non sans humour, que leur répartition est loin d'être équitable dans les couples.
© Emilie VialetCette double pression sociale repose sur un principe largement vulgarisé aujourd’hui : la charge mentale. Julie Luzoi imagine un espace pour recueillir les paroles des femmes écrasées sous le poids des injonctions. « Faut que je fasse à manger, que je dépose les enfants et que je prépare encore à manger » peut-on lire sur son wall drawing participatif Que disent-elles ? Que pensent-elles ? (2025). Ces témoignages sont signés à même le mur par les habitantes du quartier de la Krutenau à Strasbourg. Cette chronique de l’expérience féminine dépasse parfois la simple description du quotidien : « Si j'avais su que c'était pas du 50/50 », soupire une anonyme. Une autre confie encore : « J'ai l'impression qu'il n'y a que moi et mon enfant. La présence de son père est égale à son absence : aucune communication, aucune aide, rien ! Si seulement il pouvait changer… »
Action collective au crépuscule
Le dîner est terminé, les enfants dorment. Serait-ce l'heure de lancer un film et de s'endormir devant au bout de dix minutes ? Pas tout à fait. Au CEAAC, la troisième journée, celle de la mobilisation, commence à 22h15. Les féministes de la seconde vague brandissaient des pancartes, les militantes d'aujourd'hui inscrivent leurs messages sur les murs. Un kit de collage est disponible à l'accueil du CEAAC, ainsi qu’une liste des emplacements d'expression libre dans la ville. Et pour celles qui préfèrent le home made – ou l’affichage sauvage ? –, une fiche technique de colle écoresponsable est aussi à disposition. Vous souhaitez vous engager mais le monde associatif local vous est étranger ? Le centre d'art se fait le relais de ressources législatives et d’un agenda militant. Et bien sûr, l’expo se visite avec ses gosses – des étudiants de l’école d’art locale, la HEAR, leur ont prévu une cabane en tissu. On lit bien ici le souci du CEAAC de connecter l’histoire des luttes, notamment les plus lointaines et méconnues, à la réalité contemporaine des Strasbourgeois·es. Loin d’un hommage abstrait, Hope for change est l’occasion d’une métamorphose assumée : celle d’un espace d’art à la fois en hub militant et en centre de ressources pratiques, par le biais d’œuvres en interaction avec la vie sociale. Qui a dit que l’art était hors sol ?
Hope for change – Hackney Flashers, from London to Strasbourg, exposition collective jusqu’au 8 mars au CEAAC, Strasbourg
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