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Une boutique présente ses accessoires en lévitation. Des mannequins montent la garde. Un panorama du XIXᵉ siècle tourne lentement sur lui-même. Dans une cabine de train, le paysage défile derrière les fenêtres. Plastic Newspaper, troisième chapitre d’un projet itinérant de l’artiste Lucy McKenzie, nous fait ainsi avancer d’un décor à l’autre, avec l’efficacité trouble d’un parc d’attractions dont chaque manège cacherait une histoire moins aimable.


Depuis plus de vingt ans, l’Écossaise nourrit une pratique à la croisée de la peinture, des arts décoratifs, de la mode et de l’architecture. Sa formation au trompe-l’œil lui fournit un répertoire de faux bois, de matières imitées et une capacité redoutable à modifier les perspectives. La prouesse technique importe, bien sûr, mais elle n’est jamais le but premier. Ces artifices servent à mettre en évidence les conventions que nous acceptons sans y penser : un sous-titre vient contredire un plan, une vitrine se transforme en scène de théâtre, un personnage surgit dans une époque qui n’est pas la sienne. En dérèglant la linéarité historique, l’anachronisme fissure les évidences.


Première grande exposition personnelle de l’artiste en France, Plastic Newspaper s’intéresse aux premiers divertissements de masse. Panoramas peints, compartiments de train et dispositifs optiques rappellent une modernité centrée autour du loisir et du shopping, où la fascination pour les transports à grande vitesse côtoie une culture du spectacle toujours plus débridée. Le public est invité à découvrir le monde au travers de cette ingénierie du regard, des déplacements et des désirs. L’exposition insiste sur cette ambiguïté : l’émancipation promise par les images sert au fond d’appât pour faire adopter de nouvelles technologies de discipline sociale.




Vue de l'exposition « Lucy McKenzie : Plastic Newspaper » au Crac Occitanie. Courtesy de l'artiste et Galerie Buchholz, Cologne. Photo : Useful Art Services




Ce renversement devient particulièrement concret dans les œuvres liées à Reba Maybury, artiste et dominatrice professionnelle. Plusieurs pièces ont été exécutées par des clients soumis, à qui elle délègue leur production. Le rapport de commande se trouve ainsi retourné : des hommes travaillent pour une femme dont l’identité est elle-même exposée à la marchandisation. Le travail érotique est utilisé pour agir sur les conditions de production de l’œuvre et sur l’économie du pouvoir qui l’entoure.


McKenzie accumule les références. Des robes rendent hommage à Madeleine Vionnet, pionnière de la coupe en biais. Marcel Duchamp et les surréalistes apparaissent avec leur héritage artistique, mais aussi avec leur misogynie. Un grand poster inspiré d’American Psycho évoque l’impunité des élites. Dans les volumes bruts de l’ancien entrepôt frigorifique, ces éléments prennent l’allure d’accessoires extraits d’un décor de cinéma. Le Crac n’est pas un simple contenant : son sol, ses perspectives et ses dimensions contribuent pleinement à la mise en scène.


Adolf Loos occupe une place décisive dans ce montage. Théoricien majeur du modernisme en architecture, il fut aussi condamné pour des agressions sexuelles sur de jeunes enfants. McKenzie place côte à côte les marbres de la Villa Müller, un immense portrait de l’architecte et des magazines pornographiques montrant des photographies où elle posa nue entre 18 et 20 ans. L’ensemble confronte l’autorité culturelle de Loos à la violence de sa biographie, puis relie cette contradiction à d’autres industries du corps et du désir. Le modernisme apparaît ici comme un système de valeurs organisé pour satisfaire certains bénéficiaires privilégiés.




Vue de l'exposition « Lucy McKenzie : Plastic Newspaper » au Crac Occitanie. Courtesy de l'artiste. Photo : Useful Art Services




Les cires anatomiques de la collection du docteur Spitzner (provenant de l’Université de Montpellier) prolongent cette histoire de l’exposition comme dispositif de consommation. Savoir scientifique, curiosité populaire et voyeurisme partagent le même espace. La peinture elle-même change de statut : elle devient papier peint, façade, panneau publicitaire, surface disponible. Chez McKenzie, une image peut être admirée, portée, vendue ou placardée pour habiller un lieu. Ces usages ne sont jamais neutres.


Plastic Newspaper procède ainsi par glissements. Le musée devient boutique, la boutique devient théâtre, le théâtre prend les traits d’une leçon d’histoire. Les faux matériaux, les changements d’échelle et les collisions temporelles empêchent toute position stable. Le vrai et le faux ne s’opposent plus clairement : ils participent d’une même volonté de séduction. Le bon goût, la féminité, la respectabilité ou le progrès apparaissent alors pour ce qu’ils sont aussi : des constructions entretenues et répétées dans le but de maintenir une organisation du monde.


Lucy McKenzie ne dénonce pas les images depuis une position extérieure. Elle en maîtrise les techniques et les usages commerciaux. C’est ce qui rend l’exposition si efficace : elle ne cherche pas à sortir du décor, mais à comprendre qui le produit, qui en tire profit et à quelle place il nous assigne.

 

 

 

Plastic Newspaper de Lucy McKenzie, jusqu’au 6 septembre au CRAC Occitanie, Sète 


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