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Le hasard fait bien les choses, dit-on. Michel Couturier, chantre des friches urbaines, sera donc le dernier artiste exposé à la Centrale, dont la fermeture en février 2026 a été annoncée début décembre. Le photographe, peintre et vidéaste belge, décédé en 2024, se passionnait pour les paysages désertés. Ironie du sort : c’est bien la désolation qui transpire aujourd’hui de ce centre d’art abandonné par sa municipalité. Le scénario est tristement familier en Belgique : début octobre, une réforme du gouvernement flamand a retiré son statut de musée au Museum van Hedendaagse Kunst, institution de l’art contemporain à Anvers. Comment résonne donc le travail d’un tel artiste dans un contexte aussi sordide pour les arts belges ? Avec pertinence et beauté. Toute sa carrière, Michel Couturier a sublimé les friches européennes en y posant une caméra fixe. Il porte ainsi un regard émerveillé sur des oiseaux perçant le ciel au-dessus de la banlieue de Rome, sur une poignée de marins travaillant engrillagés dans un port industriel, ou sur la quiétude d’un lac dont les rives furent bétonnées pour y organiser des courses de voiture – des vues que rassemble son film Enlèvement de Proserpine, en 2018.

 



Michel Couturier, Un Royaume sans frontières, 2018



Un désir de contemplation renforcé par une esthétique naturaliste, quasi documentaire et sans fioriture, où les plans-séquences se succèdent en coupes sèches et composent une mosaïque exprimant la jolie banalité des marges. En creux, ces images interrogent ce qui a préexisté à la construction de cet environnement bétonné, et ce qui en subsistera. Dans son film La friche, la galaxie (2022), Michel Couturier donne à voir des espaces vides dans la périphérie de Rome. Un rapprochement s’impose : quel vide peut laisser la disparition d’un centre d’art comme la Centrale, en plein centre de la capitale belge ? La vidéo, qui donne son titre à l’exposition, s’attarde sur des visages sculptés, dévastés par le temps, ou des bas-reliefs de la Via Appia – une route longue de 500 km construite en 312 av. J.-C. entre Rome et les Pouilles –, qui lorgnent le temps qui passe. L’artiste les met en scène tels des commentateurs perplexes de ce qu’est devenue la Cité éternelle. Sans condescendance, son œuvre documente la transformation récente de la capitale, celle-là même qui gagne la périphérie d’autres villes occidentales déformées par le commerce de masse. Sur ces images, le parking d’une gare peut dégager autant de beauté que les ruines antiques de la Via Appia. Des signes d’optimisme se glissent çà et là : des moutons s’invitent de scène en scène, le dernier plan embrasse un champ de coquelicots. La splendeur de tout paysage se dévoile avec le temps, tapie sous la surface de nos préjugés. Sous le béton, les rêves des hommes.   

 



Michel Couturier, La friche la galaxie, 2022




Cette forêt de vidéos montées et écrites comme des poèmes visuels est ponctuée de dessins décalqués à partir de mobilier urbain – d’obscurs fers à béton, un lampadaire doré prélevé à Marseille. Et pour clore le parcours, quelques impressions numériques – des vues du ciel, des images tirées de ses films ou des dessins que Michel Couturier a réalisés à l'ordinateur ces dernières années. Celles-ci ont été imprimées en grand format, comme les images retrouvées dans son atelier après le décès de l’artiste, également exposées. Ainsi, son dernier souffle artistique coïncide avec la révérence de la Centrale. Où iront de telles pratiques étrangères aux logiques marchandes, fragiles à dessein, certes abruptes, mais belles et généreuses si on leur laisse l’occasion de nous atteindre ? Impossible, en quittant les lieux, de ne pas penser à la fin d’un monde, d’une époque où cet art vivait au cœur des villes, avec l’ambition de toucher les foules. 




La friche la galaxie de Michel Couturier, jusqu’au 22 février à la Centrale, Bruxelles


 

Une pétition contre la fermeture de la Centrale est à signer ici

 

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