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Sous les voûtes du musée d’art contemporain de Bordeaux, un bal se prépare, la drag queen Juriji der Klee fait des vocalises à côté d’une scène de spectacle en construction pour la Nuit des musées. Du côté des visiteurs, personne ne semble s’étonner. On a soudain la sensation de découvrir un lieu fourmillant de vie, façon grand-place du coin, loin des salles d’exposition aseptisées, sanctuaires d’œuvres-reliques. Au Capc, le processus de sécularisation a abouti. Un enfant se roule même par terre, à quelques centimètres à peine des fragiles pièces de Nina Beier, délicatement déposées sur un immense tapis blanc séparant la nef des bas-côtés du bâtiment, autrefois lieu de stockage de marchandises issues du commerce triangulaire. Un décor parfait pour les sculptures pince-sans-rire et mondialisées de Nina Beier, dans lesquelles éclate la férocité qui nourrit la circulation des objets. Avec Auto, l’artiste signe une exposition en forme de miroir tendu à elle-même et aux spectateurs, tant elle nous raconte comment nos habitudes sont traversées de matières et d’idées morbides.



Nina Beier, Traffic, 2022, Vue de l’exposition Auto de Nina Beier, au Capc musée d’art contemporain de Bordeaux. Photo : Arthur Péquin




D’où viennent les objets ?


La matière première de Nina Beier, c’est le trajet qui précède l’usage des objets anodins, un mouvement perpétuel qui constitue en sourdine un historique à nos pratiques. Par exemple, rares sont ceux qui se remémorent l’histoire coloniale précédant l’arrivée des grains de café en Europe lorsqu’ils boivent le leur. Allegory of Peace and Happiness of the State (2015) évoque l’amoncellement des richesses pillées sur lequel repose le commerce de cette denrée depuis des siècles, en vue d’énergiser les Occidentaux. L’artiste fixe des bras automatiques de Maneki-neko – ce porte-bonheur japonais en forme de chat – sur des gobelets à emporter. Les précieux grains qui traversent des océans pour se faire broyer dans la machine d’une chaîne de restauration rapide sont ainsi mis en scène comme le carburant de la « chance » – ou productivité en langage corporate – pour actifs sur le chemin du boulot. De temps à autres, éclairant la provenance d’un objet à grand renfort de métonymies, l’artiste produit des formes hermétiques, dont l’exégèse est nébuleuse. À l’image de Traffic (2023), sculpture moulée d’après le modèle de toboggans en forme d’éléphants. Avec des gravas d’ardoise, Nina Beier flèche le trajet des enfants qui les empruntent, depuis le postérieur jusqu’à l’intérieur de la trompe. Le décalage sarcastique se veut efficace : par des formes abstraites, on s’accoutume dès le plus jeune âge à considérer le corps des animaux comme un terrain de jeu, euphémisant la cruauté que constitue une telle mise en scène de la douleur. Nina Beier travaille d’après une logique d’ensemble, la mise en perspective flirtant avec l’anecdotique. Comme une peinture d’histoire en trois dimensions dans laquelle on entrerait en foulant le tapis de neige, incité à ausculter les détails les plus grinçants de notre quotidien. Une fois extraits de leur cadre ordinaire, les éléments exposés, dont nous ne sommes pas habitués à interroger les sources ou la provenance, dépeignent le mouvement implacable de la mondialisation.



Nina Beier, China, 2015, Vue de l’exposition Auto de Nina Beier, au Capc musée d’art contemporain de Bordeaux. Photo : Arthur Péquin




Horreur du confort moderne


On comprend alors que Nina Beier ne cesse de se demander comment les objets et leurs usages nous inoculent des idées, en particulier lorsque ceux-ci pointent tous vers une conception du luxe. Auto (2017), série de véhicules miniatures télécommandés coiffés de perruques en cheveux naturels, ne donne pas son titre à l’exposition par hasard. D’un seul coup, comme d’un trait de pinceau, efficace, net et futé, la sculpture évoque aussi bien le ridicule de ces voitures de luxe pour enfant, que l’ironie tragique de perruques fabriquées à partir de cheveux de femmes asiatiques, traités pour ressembler aux textures de mèches européennes, passant du crâne de personnes démunies à celui de celles qui ont le privilège de se coiffer de l’ADN des autres. Les dessous putrides du succès matériel et de l’exploitation marchande est dévoilé par la simple superposition de deux ready-mades, à la manière d’un rébus visuel. L’exposition n’est jamais aussi passionnante que lorsqu’elle plonge, par ce procédé d’inspection de la provenance des objets, dans la critique de ce qui constitue l’esthétique du confort moderne. Le tout baigné d’un glamour kitsch issu des années 1980 : les chinoiseries, les verres à cocktail Martini surdimensionnés, le marbre des lions domestiqués aux portes de villas imaginaires — Guardian (2019) —, les rocking chairs cannés et les chiens de race paraissent tout droit sortis d’un magazine de décoration dédié aux manoirs de Bel Air ou de Palm Beach. La douceur apparente de Great Depression (2021) approfondit cette piste. Au ras-du-sol, on aperçoit deux baignoires encastrées dans la moelleuse moquette blanche, parsemées d’appétissants pains moussants marbrés. Alors que l’on s’imaginait déjà laver sa mélancolie dans un bain chaud, on comprend que ce que l’on pensait être du savon est en fait de faux œufs en marbre. Il s’agit d’un objet servant aux éleveurs de poules pour familiariser les bêtes à la ponte. Comme dans une scène de film d’horreur – la salle-de-bain étant le décor parfait du crime –, on passe du délassement à l’effroi en se figurant, encore une fois, la brutalité de l’industrialisation des corps animaux pour subvenir au rythme de consommation humain. Derrière l’inoffensif, la violence intrinsèque.



Nina Beier, Great Depression, 2021, Vue de l’exposition Auto de Nina Beier, au Capc musée d’art contemporain de Bordeaux. Photo : Arthur Péquin




Mise en échec


En extrayant des objets du quotidien pour en accentuer l’étrangeté – quitte à les rendre indéchiffrables –, l’artiste tend à les neutraliser, c’est-à-dire à suspendre leur fonction. La mise en échec de l’esthétique et de l’idéologie marchande qui leur est accolée se comprend d’autant mieux lorsque l’on grimpe les escaliers qui mènent au premier étage du Capc. Vue plongeante sur la nef : on observe cet immense tapis de moquette blanche sur lequel se trouvent éparpillées, pêle-mêle, les sculptures, comme des pions renversés sur un plateau d’échecs. L’artiste aurait désamorcé, à force de contextualisations astucieuses, la complexité du jeu par lequel ces objets arrivent dans nos mains d’adeptes du confort moderne. Ici, l’abstraction devient le symptôme d’une euphémisation permanente de la violence contenue dans ces objets quotidiens. Pour débusquer celle-ci, il faut remonter à la source. Par son esprit d’ouverture, le Capc fait de même vis-à-vis de la conception cadenassée de l’œuvre d’art héritée du musée traditionnel. Plutôt que d’isoler, Auto invite à remettre les objets, les œuvres et les idées en circulation. De quoi réinjecter du sens aux fameux « liens » que les institutions se targuent de renouer.



Auto de Nina Beier, jusqu’au 8 septembre au Capc, Bordeaux