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Cheveux courts et lunettes rondes, une spectatrice regarde attentivement une planche de BD accrochée au mur dépeignant une manifestation menée par des femmes en 1975. À l’image, toutes portent des robes rouges et des écharpes d’élus détournées avec des messages politiques. Sur l’une on lit « vive la CGT », arborée par une jeune femme aux cheveux courts et aux lunettes rondes. « Ah non, je n’aurais jamais enfilé cette écharpe, il faudra changer, corrige-t-elle. À l’époque, il n’y avait qu’un mot d’ordre : “seule la lutte paye”. » La jeune femme à l’image et la visiteuse de l’expo au Centre Tignous, c’est Évelyne Vander Heym, qui avait guidé la grève des femmes de l’usine Grandin de Montreuil. Celle qui retrace le combat de ces salariées se prénomme Hélène Aldeguer, et elle a fait de l’histoire des luttes le fil directeur de ses différents projets d’illustratrice. Invitée à raconter son expérience de gréviste, Évelyne prend la parole entourée d’œuvres contemporaines, de banderoles, de BD militantes et d’archives, dans une des salles de l’expo collective Où sont nos thunes ? que propose le centre d’art montreuillois. Ici, on multiplie les supports pour raconter comment les femmes étaient – et sont encore souvent – tenues à l’écart de l’argent et reléguées à la précarité.  

 

Plus loin sur le parcours de l’exposition, une liasse de papiers repose sur un pupitre. Tamponnée dessus, l’allégorie de la justice laisse peu de doute quant à la nature officielle des documents. Il s’agit d’extraits du Code civil de 1804 où figure notamment l’article 217, celui qui interdit à une femme « d’acquérir sans le concours de son mari ». Une pile qu’on a envie de renverser et de déchirer, de peur que ces idées ne reviennent au goût du jour. C’est justement ce que le spectateur est invité à faire pour se mettre dans l’ambiance politico-ludique de Où sont nos thunes ? : faire des boules et les lancer dans le panier de basket en céramique fabriqué par le plasticien Victor Cord’homme.

 

Loin de se cantonner à des œuvres, l’exposition attrape la question économique sous le prisme féministe en laissant la parole à des femmes qui racontent leur quotidien. Dans un casque audio, on reçoit les conseils pratico-pratiques de femmes d’origine ivoirienne qui organisent des « tontines », une méthode d’épargne rotative en micro-communauté, dans un enregistrement réalisé par l’équipe de l’association de littérature féministe Les Missives. À l’opposé de cette économie de l’entraide, une affiche cinglante de la BNP Paribas suggère une autre manière de gérer son argent sur le mur d’en face. La publicité ironise sur la précarité des femmes pour s’attirer des clientes : « Vous êtes, Madame, un grand financier : il vous faut prévoir vos achats, équilibrer votre budget et de “souvent peu” faire “toujours beaucoup”. » Un problème, une solution. 

 



© Atelier Find Art




Née de la rencontre entre Aurélie Thuez, directrice du Tignous, et les Missives – qui font de la critique littéraire féministe le cœur de leur projet –, l’exposition Où sont nos thunes ? valorise les autrices. Des petites boîtes à livres jalonnent le parcours. Parmi elles, on retrouve la Femme gelée d’Annie Ernaux, un texte dans lequel la prix Nobel de littérature raconte les moqueries de ses copines d’enfance à l’encontre de ses parents, gérants d’un café. Une mère qui tient le comptoir pendant que le père fait la plonge, ça ne se pouvait pas. En d’autres termes : maman porte la culotte et papa perd sa virilité. Autoritaire et castratrice : tel est le destin de la femme hors de son pré carré domestique. 

 

Dans ce segment de l’expo intitulé « Quand on aime, on compte », un grand sac recueille des pots de yaourts récupérés à l’EHPAD d’à côté. Ce dispositif ludique est produit par les équipes de la régie du centre d’art et doit être activé par les visiteurs qui sont invités à construire des châteaux avec ces déchets plastiques – ceux-ci s’effondrent assez vite. Une façon de jouer avec la théorie des pots de yaourt, mise au jour par l’essayiste Titiou Lecoq, qui, dans son livre Le Couple et l’argent, relève cette dissonance : dans un ménage hétéronormé, l’homme investit dans la pierre lorsque la femme dépense dans les frais quotidiens, principalement la nourriture. En cas de divorce, un seul des deux est propriétaire. 

 

En 2026, le rapport des femmes à l’argent est toujours jugé avec suspicion. Pour preuve, cette enquête dont raffolent les médias de droite sur « les veuves noires de Russie », ces femmes qui se marieraient à des hommes la veille de leur départ au front pour toucher les indemnités en cas de décès – de quoi relancer le vieux mythe de la femme vénale. Où sont nos thunes ?, réussit sur le ton de l’humour, et avec une approche locale (la plupart des participantes sont montreuilloise), à redonner de l’actualité à une lutte qu’on aurait vite fait de considérer comme acquise. 

 

 

Où sont nos thunes ?, exposition collective jusqu’au 24 octobre au Centre Tignous, Montreuil 

  

 

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